Ce qui m’arrive, est-ce que c’est normal?

Chaque minute, chaque seconde, partout dans le monde, des personnes en détresse s’interrogent : « Je pleure tous les jours… est-ce que c’est normal ? » « J’ai envie de me suicider… est-ce que c’est normal ? » « Je trouve que la vie n’a aucun sens… est-ce que c’est normal ? » « Je n’ai pas envie de sortir de chez moi… est-ce que c’est normal ? » « J’ai des rêves impossibles plein la tête… est-ce que c’est normal ? »

« J’ai l’impression que je serai toujours déprimé, que je ne m’en sortirai jamais… est-ce que c’est normal ? » Sur ce motif, on trouve d’innombrables variantes : « Je me tape la tête contre les murs… est-ce que c’est normal ? » « Mon psy a essayé de m’embrasser… est-ce que c’est normal ? »

« Je me fais humilier par mes collègues de bureau… est-ce que c’est normal ? »  Et vous, qu’en pensez-vous ? Croyez-vous qu’il est normal de vivre ce que vous vivez, justifié de ressentir ce que vous ressentez ?  Oui ?  Non ?  Dans tous les cas, lisez la suite. La logique sous le chaos

Je vous l’ai déjà dit, mais permettez moi d’insister encore un peu : tout sentiment, toute émotion, tout état d’âme a une ou des causes.

Nous ne vivons pas dans un monde scindé en deux, avec d’un côté des phénomènes rationnels et de l’autre des accidents aberrants, d’un côté des choses logiques et de l’autre des trucs absurdes. L’univers des émotions est tout aussi cohérent que l’univers physique. Il obéit à des lois aussi précises et aussi inéluctables que, disons, celle de la gravitation universelle. De la 63 Marre de la vie ? même manière qu’il n’y a pas de fleuve sans origine, pas de rivière sans petits ruisseaux, tout état d’âme prend sa source quelque part.

Donc oui, ce que vous ressentez est normal, puisque ce que vous ressentez épouse une logique, même si, pour l’instant, cette logique ne vous éblouit pas comme le soleil aoûtien. (Par contre lorsque vous aurez lu ce livre en entier une ou deux fois, vous comprendrez beaucoup mieux vos émotions.) Fausse sécurité

Maintenant que vous savez que ce que vous vivez est normal, vous vous sentez mieux ?

Soulagé ?

C’est bien… mais je vous en prie, ne vous endormez pas dans une fausse sécurité.

Quelle fausse sécurité ?

Pour le comprendre, permettez-moi de vous raconter une histoire. Comme beaucoup d’autres, elle commence d’une manière anodine et s’achève d’une manière tragique. Un vertige « normal »

Il était une fois un homme qui avait mal à une dent.

Appelons-le Grégoire.

Grégoire alla donc chez son dentiste, qui lui soigna la carie qu’il découvrit. (Je vous avais prévenu que le début n’avait rien d’original.) Au moment de se relever du fauteuil, notre ami Grégoire fut pris d’un étourdissement étrange.

« J’ai la tête qui tourne, je me sens tout drôle… Est-ce que c’est normal ? » demanda-t-il, inquiet, à son praticien.

Son dentiste sourit avec indulgence. Ce vertige, répondit le spécialiste sur un ton pédagogique et apaisant, était tout à fait normal ; de nombreux patients l’avaient ressenti comme lui juste après un plombage ; il n’y avait vraiment pas de quoi s’inquiéter…

Rasséréné, Grégoire rentra chez lui sans faire d’histoire.

Puis, petit à petit, sa santé se dégrada.

D’abord, ce fut des ennuis mineurs : des maux de tête, des fourmis dans les membres. Puis, une lassitude inexplicable. Enfin, après une maladie 64 Foire aux questions longue et douloureuse, ni fleurs, ni couronnes… Remariée avec son meilleur ami, la veuve de Grégoire coule aujourd’hui des jours heureux en Tunisie.

L’arracheur de dents n’avait pourtant pas menti.

Il avait effectivement constaté à mainte reprise qu’après un plombage, ses patients étaient sujets à des étourdissements. Et d’autres dentistes avaient fait le même constat, car le mercure (qui entre dans la composition des plombages) a toujours les mêmes effets délétères sur ceux qui en avalent. Une protection contre rien

Voulez-vous connaître la morale de cette histoire ?

La voici : vivre ce que tout le monde vit n’est une garantie contre rien ; quand on est normalement empoisonné on n’est pas moins intoxiqué que d’une autre manière.

Vous allez peut-être me dire que votre père a la bouche pleine de plombages et qu’il se porte comme un charme… Alors le sort de Grégoire, vous avez du mal à y croire. Admettons que j’ai forcé le trait. Admettons que les ravages causés par le mercure dentaire ne conduisent pas immanquablement au cercueil.

Il n’en reste pas moins qu’une vie « normale » ne protège pas contre grand-chose. On peut être « normalement » empoisonné par la malbouffe, avoir un cancer « normal » à cinquante ans, faire une dépression « normale » compte tenu des circonstances, et ce n’est pas tellement plus réjouissant que d’être victime d’une intoxication anormale, d’un mélanome bizarroïde ou d’un mal-être incongru. Pourquoi ?

Revenons au vertige de notre antihéros. Au lieu de demander à son dentiste si son étourdissement était normal, Grégoire aurait pu lui poser une autre question :

« Pourquoi est-ce que j’ai la tête qui tourne ? »

Embarrassé, son dentiste aurait probablement bafouillé une réponse peu convaincante.

Grégoire aurait donc cherché la réponse à sa question ailleurs, par exemple sur Internet, et aurait découvert que son étourdissement était la conséquence de la composition hautement toxique des plombages dont les 65 Marre de la vie ? dentistes ont l’habitude de garnir les dents de leurs patients trop patients. Ce qui aurait permis à Grégoire de se désintoxiquer.

Bref, la question « Pourquoi ? » aurait pu lui sauver la vie… si seulement elle lui était venue à l’esprit.

Comme Grégoire, beaucoup de gens s’accrochent avec tant d’anxiété à la question « Est-ce que c’est normal ? » qu’ils en oublient de se demander « Pourquoi ? »

« Pourquoi ? » est pourtant une excellente question. L’une des meilleures. Pour être enfantine (les bambins l’adorent), elle n’en est pas moins puissante et pointue. Comme le bec aiguisé d’un pic-vert, « Pourquoi ? » fore la surface opaque des apparences, traverse l’écorce des phénomènes. Tous deux – le bec et la question – débusquent ce qui se cache en dessous, que ce soit des petits vers grassouillets ou des vérités dérangeantes qu’il faut connaître pour vivre vieux… ou pour vivre heureux.

Ce n’est qu’à l’aide de cet outil merveilleux que les causes sont découvertes. Surtout, surtout : posez-vous la. Lorsque quelque chose vous interpelle, demandez-vous et demandez autour de vous : « Pourquoi ? » L’amour de sa vie

Et maintenant supposons cette fois-ci qu’au lieu de rendre visite à son dentiste, Grégoire soit tombé amoureux d’une naine unijambiste qui déplaît avec intensité à toute sa famille.

« Ce n’est pas normal, disent-ils. Tu ne peux pas l’aimer, puisqu’elle n’est pas aimable ! »

Influençable, Grégoire renonce à l’amour de sa vie et épouse la française moyenne, qui fait son malheur… Ses soucis matrimoniaux le conduisent à une mort prématurée et encore une fois c’est ni fleurs, ni couronnes. Remariée avec son meilleur ami, la veuve de Grégoire coule aujourd’hui des jours heureux en Tunisie. L’histoire se termine comme la première fois parce que Grégoire a fait la même bêtise : il a sacrifié son jugement personnel sur l’autel de la norme-idole.

Moralité ?

Un « soin », une situation ou une personne que tout le monde juge normal peuvent être nuisibles et inversement, quelque chose que tout le monde considérerait comme inadmissible peut vous convenir à merveille. 66 Foire aux questions

Il n’y a que vous pour savoir où le bât vous blesse, et s’il vous blesse. Il n’y a que vous pour savoir si vos chaussures sont trop serrées. Ce qui vous dérange est un problème qu’il vous incombe de résoudre, même si ce problème est réputé « normal » ; ce qui ne vous dérange pas, ce qui vous convient à merveille, n’est pas un problème, même si la vox populi (ou la vox familiae) prétend que ce n’est pas « normal ».

En plus de la puissante question « Pourquoi ? », je vous recommande donc d’adopter la question suivante : « Est-ce que ça me convient, à moi ? » De meilleures questions

Mais il y a encore bien d’autres questions qui peuvent remplacer avantageusement « Est-ce que c’est normal ? »

Voyons-en quelques unes.

Au lieu de demander « J’ai envie de me suicider… est-ce que c’est normal ? » Phèdre pourrait se demander si elle est prête à faire ce qu’il faut pour prendre sa vie en main. Quand va-t-elle enfin se décider à se mettre à l’abri du désespoir et du désarroi en adoptant de nouvelles pensées, de nouvelles croyances, une nouvel art de vivre ?

Au lieu de demander « Je trouve que la vie n’a aucun sens… est-ce que c’est normal ? » Alfred pourrait se demander comment raccrocher le fil de ses jours à un but valable : pour ne plus flotter à la dérive, pour donner enfin un sens à sa vie, que doit-il faire aujourd’hui, que peut-il faire dès maintenant ?

Au lieu de demander « J’ai des rêves impossibles plein la tête… est-ce que c’est normal ? », Adrien pourrait se demander pourquoi il estime que ses rêves sont utopiques, puis se fixer des objectifs plus ambitieux alignés sur ses aspirations réelles. Comment va-t-il changer ses rêves en réalité ? Quelle est la toute première étape ?

Au lieu de demander « Mon psy a essayé de m’embrasser… est-ce que c’est normal ? », Violette pourrait se demander pourquoi elle ne fait rien pour qu’il arrête, alors qu’elle trouve ça aussi répugnant que déstabilisant. Serait-ce parce qu’elle croit qu’un spécialiste a tous les droits, y compris tous les droits sur son corps ?

Etc.