Comment bien choisir son épouse ?

Lettre d’un homme d’affaires à son fils pour réussir dans le vie.

De John Graham, Hot Springs, Arkansas, à son fils, Pierrepont, Union Stock Yards, Chicago. M. Pierrepont a investi dans des roses beaucoup plus, de l’avis de son père, que ses moyens ne lui permettent et celui-ci essaye d’orienter ses pensées vers les denrées de base.

HOT SPRINGS, 30 Janvier,

la reussite est en moiCher Pierrepont : J’ai tout de suite compris que j’avais fait une erreur en ouvrant le pli et vu la facture de 520 dollars, “pour des roses livrées sur commande à Mlle Mabel Dashkam.”

Je ne vois pas très bien qui est Mlle Dashkam, mais s’il s’agit de la fille du vieux Job Dashkam, cette espèce de bandit, je dirais, que c’est une fille très bien pour quelqu’un d’autre.

La dernière fois que je l’ai vue, elle cumulait environ $100.000 sur elle – s’il est vrai que ses diamants rayent le verre – et c’est plus de capital que n’importe quelle femme a le droit de porter sur soi, quelle que soit la fortune de son père.

Et la fortune de Job s’élève à 10 millions à en croire les journaux et elle est de celles qui rendent les héritiers débiteurs des avocats qui gèrent leurs biens.

Bien sûr, je n’ai pas d’expérience dans ce business étincelant, sauf avec ta mère, mais j’ai observé de l’autre côté de la barricade de nombreux gars s’y adonner, et je dois dire qu’épouser une femme comme Mabel Dashkam serait le premier pas vers le divorce.

Je parie que si tu lui dis que tu gagnes 120 dollars par semaine et que tu ne vas pas en recevoir plus jusqu’à ce que tu les gagnes en travaillant, tu constateras que tu ne pourras pas l’approcher à moins d’un kilomètre même si t’y vas avec un brise glace. C’est l’une de ces femmes qui ont un compteur à la place du coeur – il ne bat que pour l’argent.

Bien sûr, tu n’es même pas encore en position d’envisager de te fiancer et c’est pourquoi je suis effrayé à l’idée que tu puisses faire des projets de mariage.

Mais un employé qui gagne 120 dollars, et qui en doit 520 pour des roses, a besoin d’un tuteur plus que d’une épouse.

Il faut que je te prévienne maintenant, qu’il arrive toujours un moment quand le gars qui souffle 520 dollars pour une poignée de roses se met à calculer combien de denrées de base il aurait pu acheter pour la même somme.

Après tout, il n’y a pire imbécile qu’un jeune imbécile, parce que, par la nature des choses, il a encore longtemps à vivre.

Je suppose que je parle dans le vent quand je te demande de suivre mon jugement dans cette matière, parce que si un jeune homme consulte son père au sujet du cheval qu’il veut acheter, il est trop sûr de soi quand il s’agit de se choisir une épouse.

Les mariages peuvent être contractés au Ciel, mais la plupart des fiançailles se font au fond d’une pièce avec une lumière si tamisée que le gars ne peut pas vraiment voir ce qu’il prend.

Alors qu’un homme ne voit pas beaucoup la famille de la jeune fille qu’il courtise, il risque de la voir beaucoup plus quand il sera en ménage ; et quand bien même il n’a pas épousé le père de sa femme, il n’y a rien dans le contrat du mariage qui empêche le beau-père de lui emprunter de l’argent, et tu peux parier que si c’est le vieux Job Dashkam, il ne se gênera pas.

Un homme ne peut pas choisir sa propre mère, mais il peut choisir la mère de son fils et quand il choisit un beau-père qui joue les courtiers marron, il ne doit pas être surpris si son propre fils joue aux courses.

N’épouse jamais une fille pauvre qui a été élevée comme une riche. Elle a tout simplement échangé les vertus des pauvres contre les vices des riches sans avoir eu le temps d’adopter leurs côtés positifs.

Se marier pour l’argent ou se marier sans argent est un crime. Il n’y a pas de mal à épouser une femme fortunée, mais il y en a à marier une fortune avec une femme. L’argent fait marcher la jument, mais il peut aussi l’affliger à moins qu’elle n’y soit habituée et que tu la conduises le mors aux dents

À ce propos, il faut épouser une jolie femme, parce que même la plus belle des femmes est parfois quelconque, et tu as ainsi un peu de diversité ; alors que celle qui n’est pas belle ne peut être que plus laide encore que d’habitude.

La beauté est superficielle, mais elle est assez profonde pour satisfaire tout homme raisonnable. (Ce qui m’amène à dire que j’ai remarqué que la plupart du temps, pour donner du sens à un proverbe je dois l’inverser.)

En outre, si un gars est obligé d’épouser une sotte, et beaucoup d’hommes le doivent s’ils veulent former une équipe assortie, alors au moins en choisir une de jolie.

Je mentionne ces choses juste de façon générale, parce qu’il me semble que, vu le rythme que tu as pris, tu risques de te trouver la corde au cou et marqué au fer à tout moment, sans avoir eu le temps de comprendre ce qui t’arrive, et je souhaite que tu comprennes que la fille qui t’épouseras pour mon argent découvrira que les apparences sont trompeuses, de plus d’une façon.

Je pense, cependant, que si tu avais vraiment compris ce qu’était un mariage avec 120 dollars par semaine, tu aurais contracté une dette de 520 dollars pour acheter une garniture pour la chambre à coucher au lieu des roses.

À propos d’épouser l’argent paternel par procuration, je me rappelle de mon ancienne ville dans le Missouri et d’un certain Chauncy Witherspoon Hoskins.

Le père de Chauncey possédait tout le village, excepté la gare des trains et le bar, et bien sûr, Chauncey pensait qu’il était lui-même un personnage à part.

Ce qu’il était, mais pas comme il croyait l’être. Il mesurait à peu près 1m 60 dans ses chaussures, il avait un joli teint rosâtre, de beaux cheveux ondulés, et une moustache frisée.

Il ne lui manquait qu’un ruban bleu autour du cou pour qu’on ait envie de l’appeler “Ici, Fido,” quand il entrait dans une pièce.

Je crois, néanmoins, qu’il devait être assez populaire auprès des dames, parce qu’aujourd’hui encore je ne peux pas penser à lui sans avoir envie de lui mettre un coup de poing dans la figure.

Aux soirées organisées par la paroisse, il avait l’habitude de sautiller autour d’elles, en babillant et piaillant, comme un petit oiseau qui picore les graines ; et il était fort au piano, et pour leur chanter des chansons douces.

Il avait toujours le bon mot et la parole facile. Il ne s’étranglait ni n’avalait sa salive pour les faire sortir. Il ne piétinait jamais la robe de sa partenaire de danse, et ne perdait jamais contenance quand il lui apportait du café et qu’il le versait sur ses genoux au lieu dans la tasse.

Nous, les autres garçons, qui ne pouvions pas traverser le plancher sans avoir l’impression que notre pantalon remontait jusqu’aux genoux, et que nous portions une paire de jambons lourds à la place des mains, nous ne l’aimions pas, mais les filles, oui.

Tu peux te fier au goût d’une femme pour tout sauf pour les hommes ; et c’est pas plus mal que ça parce qu’il y a déjà trop de vieilles filles de par le monde.

À un moment ou à un autre, Chauncey s’est prélassé dans la meilleure chambre d’invité de chaque maison de notre ville, et nous n’arrêtions pas de nous demander comment il faisait pour arpenter les rues de haut en bas et de bas en haut sans se briser en morceaux d’épuisement.

Je ne l’ai su qu’après avoir épousé ta mère, et qu’elle m’ait révélé les secrets de coeur de Chauncey. Il n’y pas eu de violation de confidentialité à proprement parlé puisque lui-même les avait dévoilés à chaque fille de la ville.

Il paraît qu’il était saisi d’un accès de mélancolie grave dès qu’il restait en tête-à-tête avec une fille, et il commençait à faire des allusions à un événement tragique de son passé qui aurait détruit sa vie en le rendant incapable d’aimer de nouveau – et un tas de sentimentalités du même cru.

Bien entendu, chaque fille de la ville connaissait Chauncey depuis l’époque où il portait des culottes courtes, et devait savoir que ce qu’il avait vécu de plus proche d’une tragédie était la représentation d’Othello à laquelle il avait assisté du haut d’une loge au théâtre de Chicago.

Mais certaines personnes, et en particuliers très jeunes, pensent qu’une chose est crédible uniquement si elle n’est pas vraisemblable. Chauncey en a très bien profité jusqu’à ses 24 ans, et puis il a fait une erreur.

La plupart des filles avec lesquelles il avait grandi se sont mariées et alors qu’il attendait qu’un nouveau lot arrive, il s’est mis à reluquer la veuve Sharpless, une femme solide, la quarantaine bien préservée, qui n’était pas tombée de la dernière pluie.

Il la trouvait exceptionnellement compréhensive. Et quand Chauncey sortit enfin de son hypnose, il se retrouva beau-père des 4 enfants de la veuve.

Elle était très aimable avec Chauncey, et le traitait comme un de ses propres fils ; mais elle était aussi très, très sévère. Il ne pouvait pas vadrouiller seul, et quand ils sortaient à 2, les inconnus les agaçaient considérablement en le tapotant sur la tête et en disant à son épouse : “Qu’est-ce qu’il a l’air intelligent votre fils, Madame !”

Elle avait presque 70 ans quand Chauncey l’enterra, il y a longtemps déjà, et on raconte qu’il reprit goût à la vie sur le chemin de retour des funérailles.

Quoi qu’il en soit, il comprima son deuil en 60 jours – et je reconnais qu’il y avait là plein d’espace pour contenir tout son chagrin sans l’étirer – et son flirt dans les 60 jours qui suivirent.

Et 4 mois après la mort de son épouse il présenta officiellement ses documents matrimoniaux à l’acceptation. Il se disait fatigué de cette absurdité mère-fils, et que cette fois, il ne laisserait aucune place au doute. Il ne voulait plus jamais que les gens prennent son épouse pour une de ses aïeules.

Aussi a-t-il épousé Lulu Littlebrown, qui venait juste d’avoir 18 ans. Chauncey avait dépassé la cinquantaine et il était tout ratatiné comme une reinette tardive restée dehors par une nuit de gel précoce.

Il a emmené Lu à Chicago pour leur lune de miel. Mose Greenebaum, qui se rendait en ville pour affaires, entra dans le même wagon qu’eux.

Bientôt, le bagagiste apparut et s’arrêta près de Chauncey : “Votre fille souhaiterait-elle un oreiller sous la tête ?” demanda-t-il. Chauncey gémit, puis cria – “Espèce d’imbécile ; fils des ténèbres !” Et le bagagiste prit ses jambes à son cou et s’enfuit.

Mose qui avait assisté à la scène se rendit au fumoir et passa la consigne aux commis voyageurs qui s’y trouvaient.

L’un après l’autre, à intervalles réguliers, ils devaient se promener le long du couloir jusqu’à Chauncey et demander s’ils pouvaient prêter un magazine à sa fille ou lui donner une orange, ou lui apporter une boisson.

Le langage que Chauncey utilisait en réponse à ces courtoisies était tout à fait inapproprié pour un jeune marié. Alors Mose eut une autre bonne idée : il descendit à un arrêt et envoya un câble au réceptionniste de l’hôtel Palmer House.

Le réceptionniste guettait leur arrivée et à peine Chauncey avait-il signé son nom dans le registre, qu’il se pencha vers lui et lui demanda d’une voix suave : “Ah, M. Hoskins, souhaiteriez-vous avoir votre fille près de vous ?”

Je mentionne Chauncey juste en passant, comme exemple qu’il serait insensé de croire que tu puisses te permettre de prendre des risques avec une femme qui s’est mis dans la tête de se marier, ou que tu puisses réaliser la bonne moyenne des erreurs matrimoniales.

Et il faut que je te rappelle que faire un mauvais choix dans ce domaine est l’erreur avec laquelle tu devras vivre toute ta vie. Je pense, néanmoins, que si tu révèles à Mabel ton statut financier, elle décidera de ne pas être ton erreur personnelle.

Bien affectueusement, ton père, JOHN GRAHAM.

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