Comment il faut lire

La lecture est un art qui utilise une technique spéciale et qui obéit à un certain nombre de règles. Faute d’en avoir été avertis, la plupart lisent sans aucun profit. N’importe quelle lecture peut développer la culture générale, même celle du journal, à condition de classer ce qu’on lit par rapport à un plan élaboré d’avance et de compléter les notions éparses en recourant à des ouvrages plus complets et systématiques.

  1. Discerner les Rapports.

Prenons pour exemple les événements de Chine, qui ont dès maintenant une répercussion grave sur la politique de l’Europe et dont le développement peut modifier profondément la solution de Japon et celle des Français et des Hollandais, des Anglais et des Américains en Extrême-Orient. Il convient de situer d’abord ces événements actuels dans leur cadre géographique, donc de recourir à un atlas et à un traité de géographie physique et économique aussi détaillé que possible ; il faut les rattacher aussi aux événements antérieurs, donc consulter les ouvrages qui traitent de l’histoire de la Chine. C’est seulement alors qu’on comprendra, non seulement les articles plus ou moins explicatifs que donnent les grands journaux, amis aussi les « nouvelles »brèves transmises de Chine en Europe. En trois ou quatre jours, on peut être documenté suffisamment pour comprendre dorénavant la suite des événements, si on a eu soin: 1° de noter les faits géographiques et historiques saillants ; 2° de couper les articles des journaux et revues relatifs à al chine ; 3° de constituer avec tous ces matériaux un dossier auquel il sera facile de se reporter. En appliquant ce procédé à tous les pays, les principaux événements politiques locaux se trouveront classés au fur et à mesure par rapport à la politique internationale. Ne pensez pas que ce travail incombe uniquement au journaliste de profession. Celui-ci le fait, amis d’une manière approfondie, et possède un outillage perfectionné ; mais nous, lecteurs généraux, dont le sort dépend dans une certaine mesure de ce qui se passe dans le reste du monde et non pas seulement dans notre ville ou notre village, nous pouvons nous contenter de données détaillées.

En dehors de la spécialité individuelle, il suffit en toutes directions des connaissances générales et de pouvoir, grâce à elles, situer les détails les uns par rapport aux autres, afin de se faire une opinion personnelle. Ceci s’applique non seulement à la politique, mais tout autant à la littérature, aux beaux-arts, aux diverses sciences. Savoir lire consiste à savoir distinguer entre l’important et le secondaire, entre le permanent et le transitoire, entre l’essentiel et le formel, entre l’idée et l’expression.

Prenons maintenant un roman, par exemple Germinal, de Zola. Nous avons à discerner l’architecture du roman, c’est-à-dire voir comment il est construit ; quelles sont les caractéristiques des divers personnages considérés isolément ; quelle sont leurs caractéristiques quand ils font parti d’une foule ; quelles sont les passions en lutte ; quelles sont les idées et les opinions qui meuvent les divers personnages ; quel est l’enchainement des événements ; par quels procédés Zola a évoqué au moyen de mots les sentiments et le bruit d’une foule en grève, etc.

Savoir lire, c’est donc savoir discerner les rapports entre les idées, les sentiments et les formes.

Sans doute, c’est la méthode que la plupart des spécialistes appliquent à la lecture des ouvrages et des périodiques relatifs à leur spécialité. Mais le fait curieux est que la plupart aussi oublient d’appliquer cette même méthode aux livres et articles de la spécialité voisine, ou aux oeuvres de littérature pure. Bien mieux, un industriel ou un commerçant n’a que rarement l’idée qu’un livre est une construction charpentée et agencée exactement comme une usine ou une machine.

De ce point de vue, la critique des livres prend un aspect particulier, dont nous allons exposer quelques éléments, en commençant par ceux qui sont d’ordre interne et subjectif.

  1. La Technique de l’Interprétation.

En publiant un livre, un écrivain invite le public à partager ses réflexions ; nous n’y parvenons qu’en confrontant notre expérience avec la sienne. Pour préserver notre propre individualité, nous devons faire l’épreuve de ses opinions. Sont-elles justes ? Sont-elles bien exprimées ? Montrons ici un esprit critique amical. Admettre absolument tout ce qu’on lit, ou prendre systématiquement le contre-

pied de ce qu’on trouve dans un livre, ce sont là deux formes de puérilité, indignes d’un esprit mûr et réfléchi. Vous avez le droit, même le devoir, de réagir à ce que vous lisez, amis seulement en vous plaçant au point de vue de l’auteur. La seule sorte de réfutation d’un auteur qui vaille consiste à montrer, non qu’il pouvait adopter un autre point de vue, mais qu’à son propre point de vue il devait faire autre chose, ou mieux.

Une certaine sympathie est nécessaire pour interpréter un auteur: nous devons, pour ainsi dire, nous asseoir à ses côtés, voir et sentir avec lui, de façon à comprendre son intention et à apprécier avec équité les résultats auxquels il est parvenu. Les préjugés et l’hostilité nuisent à ce que nous pourrions appeler cette « manoeuvre mentale ». Ils nous forcent en quelque sorte à nous « opposer » à l’auteur ; en conséquence, nous ne saisissons pas ce qu’il veut dire, car nous ne pouvons pas, dans cette attitude, voir par ses yeux et sentir avec son coeur.

Il est à présumer que l’écrivain a consacré de nombreuse heures de réflexion à son oeuvre ; faites-lui donc confiance avant de le juger Aborder un livre avec des idées préconçues, ou un aspect hostile, c’set se priver de beaucoup de choses bonnes et profitables ;

Certains auteurs ont un style ardu, dont peut-être ils sont fiers, mais leur pesée vaut la peine qu’on la dégage. C’est un effort que vous ne ferez point si votre esprit est chargé de préventions ; et vous risquez d’y perdre beaucoup.

Lire, c’est nourrir l’esprit. De même que l’estomac prépare l’incorporation des aliments à l’organisme en les enrobant de sucs digestifs, l’esprit comprend par interprétation les données nouvelles au moyen des connaissances anciennes. Plus on sait déjà, plus on profite de sa lecture, car elle nous intéresse par ce que nous y apportons de nous-mêmes autant que par ce qu’elle nous transmet.

  1. Lecture Active et Lecture Passive.

Comme l’a fort bien montré Paul Fauconnet, dans un article publié par La Psychologie et la Vie dans son numéro de juillet 1927, il y a deux manières de lire: la manière passive, qui est al plus répandue, et la manière active.

« On sait le mal, dit-il, que peuvent faire les romans aux paresseux qui les dévorent pour occuper leur temps: veillées prolongées, illusion d’activité ; au terme, sensation douloureuse de vide. Or, les lectures les plus sérieuses ont souvent un effet comparable. Voici un jeune homme, que je sais laborieux. Il a donné à la lecture le meilleur de ses journées. En fin d’année, il confesse ses désillusions. Sentiment de surcharge, de dispersion ; les lectures faites restent un infiniment petit dans l’infiniment grand des lectures à faire. Expérience cent fois répétées: j’essaye de faire le bilan ; je demande à un découragé ce qu’il a lu: il a peine à citer les titres. Je le presse un peu sur le contenu, il se dérobe.

De ce livre-ci, il n’a qu’un souvenir confus. Celui-là, il l’a lu ily atrop longtemps ; trop longtemps, à cet âge ! Entendez quelques mois. Cet autre livre, il ne l’a que parcouru, ou lu en partie… Bref, disproportion énorme entre le temps qu’on a donné à la lecture et le bénéfice qu’on à tiré. Dans la majorité des cas, on est conduit au même diagnostic: lecture passive.

« La lecture passive est un piège pour la paresse. Assis devant une table, je me laisse traverser par ma lecture. J’ai l’air de travailler. Avec un peu de complaisance, je pourrais me dire que j’ai bien employé mon temps. J’aurai lu moins longtemps et je serais plus fatigué, si c’était vrai. La lecture active réclame un dur effort. On la reconnaît à l’effort qu’elle coûte.

« Quand vous prenez un livre d’études, un bon livre qui en vaut la peine, ne l’abordez pas passivement. Mettez-le à la question. Il n’est pas mauvais de commencer par la fin La table des matières est chose essentielle. Avec elle, la préface, la conclusion, quelques passages à découvrir dans le texte, vous devez rapidement désarticuler le livre. Le plan d’un ouvrage, même excellent, est, dans une large mesure, arbitraire. Ne vous laissez pas conduire comme un enfant, par le doigt ; ne commencez pas sagement à la page 1, pour mettre le signet à la page 40, après deux heures de lecture. Cherchez à dominer votre auteur dès le premier contact.

« L’auteur à un secret, ou deux, ou trois: il n’en a pas cent. Allez vite: découvrez les idées maîtresses. Quelle est la méthode ? Quels sont les postulats ? Quel matériel de faits et d’idées le livre met-il en oeuvre ? A quoi aboutit son effort ? En exagérant grossièrement ma formule, pour rendre mon conseil plus clair, je dirai: comprenez d’abord, vous lirez ensuite Le jeu est dangereux ; On se trompera, les premières fois. Avec l’habitude, on apprendra vite à tomber juste.

Et puis, procédez par reprises successives ; vérifiez vos premières interprétations. Rien n’est plus fécond qu’une seconde lecture qi vous oblige à rectifier les résultats de la première.

« Un bon procédé consiste à sortir du livre pour le mieux comprendre.

L’auteur a écrit d’autres ouvrages ; d’autres auteurs ont écrit sur lui ou ont traité le même sujet. Quelques coups de sonde, à côté, aideront l’activité à s’éveiller. Allez chercher dans un autre livre la clef de celui que vous lisez. Tout ce qui vous met dans l’attitude de celui qui interroge est bon: ne soyez pas exclusivement celui qui écoute.

« Il y a des esprits vigoureux, des tempéraments robustes, qui assimilent bien du premier coup. Mais dévorer des livres n’est pas sein pour tous ; je parle pour les faibles, pour ceux qui se laissent habituellement traverser par leurs lectures. A ceux-là, une gymnastique est nécessaire. Qu’ils la pratiquent ; ils s’affranchiront peu à peu de la nécessité d’y avoir recours.

« Même à ceux qui n’étudient pas, mais qui cherchent à se rééduquer eux-mêmes, cette gymnastique sera salutaire. La lecture active est une école d’énergie, de volonté.

« Lire ainsi est long, sans doute. On lira peu. Mas on aura bien lu. Quelques livres bien assimilés, dans une année, laisseront plus de profit que beaucoup de livres mal lus. Chacun d’eux allumera dans l’esprit un foyer d’où la lumière rayonnera. »

  1. La Technique de la Lecture.

La première condition pour bien lire, c’est donc de lire avec attention.

Encore faut-il savoir sur quoi doit porter notre attention. On distingue ici plusieurs éléments ; la notion abstraite ou idée ; le sentiment ; l’image ; les mots ; l’agencement des mots ou phrase ; le rythme.

Un lecteur exercé embrasse tous ces éléments d’un seul coup d’oeil ; mai pour atteindre ce point, où la lecture est un véritable plaisir, il faut un certain entraînement.

La méthode qui préside à cet entraînement est d’abord analytique, puis synthétique. Quand vous lisez, vous devez d’abord vous poser un certain nombre de questions: qu’est-ce que l’auteur veut dire ; quel est le sentiment qui l’anime et dont il veut que nous soyons animés comme lui ; pourquoi a-t-il choisi tel mot plutôt que tel autre ; pourquoi écrit-il en petites phrases sèches (par exemple Mérimée) ou en longues phrases ondulées (comme Bossuet et Chateaubriand) ; ce rythme correspond-il au sentiment sous-jacent, ou le contredit-il ?

Cette analyse est nécessaire surtout quand on lit pour la première fois une oeuvre d’un certain auteur. Chaque écrivain de valeur possède son rythme personnel, un vocabulaire qui lui est propre, une manière de présenter les choses qui n’appartiennent qu’à lui. Il faut donc, avec chaque auteur, déterminer par l’analyse par quoi il ressemble à d’autres, et par quoi il en diffère. Nous ne demandons pas que vous deveniez des critiques littéraires à proprement parler, amis que vous appreniez au moins les principes de la critique littéraire qui sont assez simples.

Comme en peinture et en sculpture, vous devez aussi éviter de juger la valeur littéraire et artistique de l’oeuvre d’après le sujet traité. Ainsi un auteur peut mettre en scène des criminels, mais son oeuvre peut être admirable au point de vue artistique: en sens inverse, un auteur peut ne traiter que de sujets vertueux et n’en être pas un meilleur écrivain pour cela. Il convient donc de distinguer deux plans critiques: celui du contenu et celui de l’exécution.

Il faut ainsi arriver progressivement à sérier les auteurs et à donner la préférence à ceux qui connaissent bien leur langue te les effets qu’on en peut obtenir. Peu à peu le sens littéraire s’affine par ce travail analytique, et on éprouve alors en présence d’un ouvrage mal écrit la même sensation désagréable que devant un tableau mal fait ou en entendant de la musique mal exécutée.

Pour bien sentir le rythme propre à un auteur, le mieux est de lire à haute voix chaque jour pendant quelque temps divers passages pris au hasard. Du français bien écrit se reconnaît aussitôt à ce qu’on peut le « dire » sans fatigue. L’exemple le plus typique à ce point de vue est celui des fables de La Fontaine ; on doit les lire comme de la prose, sans se soucier des coupures typographiques. On constate alors que tous les mots et toutes les phrases d’une fable « entrent », comme on dit, les uns dans les autres, font un tout parfaitement rythmé, et que toute la fable se récite d’un bout à l’autre sans aucun effort. On fera la même expérience avec les classiques, avec Flaubert, Alfonse Daudet, Maupassant, Barrès et l’on discernera alors la différence entre le français « bien écrit » et le français « mal écrit ».

Au travail d’analyse doit succéder le travail de synthèse. Il exige un certain exercice préalable. Le mieux est d’essayer d’écrire comme l’auteur qu’on vient de lire. On se rend compte ainsi du mécanisme employé par l’auteur pour agencer ses mots en phrases, puis ses phrases en paragraphes représentant chacun un développement continu ; enfin on comprend comment les chapitres sont constitués et comment leur ensemble fait un livre, c’est-à-dire une oeuvre qui répond à certaines conditions de structure, d’harmonie et d’équilibre.

L’acquisition de cette technique permet de voir, rien qu’en feuilletant un livre nouveau et en parcourant la table des matières, comment l’auteur a conçu son sujet et dans quelle mesure il a réussi à l’exécuter. Quand il s’agit d’un roman, il vaut mieux lire une première fois rapidement pour connaître « l’histoire », puis reprendre le livre phrase par phrase pour se rendre compte d la technique spéciale à

l’auteur et apprécier les détails (descriptions, analyses psychologiques, actions et réactions des personnages, etc.)

Une oeuvre scientifique, au contraire, doit être lue dès les débuts selon le procédé analytique, puis une deuxième fois pour dégager les idées directrices et situer les détails de l’exposé et de la démonstration par rapport au thème fondamental de l’ouvrage.

  1. Le Sens des Mots.

Tous les conseils qui précèdent ne sont évidemment valables que si le lecteur connaît bien sa langue. Ceux qui ont étudié du grec et du latin comprennent mieux les mots français que ceux qui n’ont reçu qu’une instruction primaire, puisque le français vient de ces deux langues. On possède ainsi le sens primitif, étymologique, de chaque mot et ceci donne au style, même dans une simple lettre commerciale, une précision et une fermeté particulières très sensibles. Aussi l’étude des langues germaniques n’a-t-elle pas pour les Français, les Italiens, les Espagnols, etc., la même valeur pédagogique et littéraire que celle du latin.

Il faut toujours, en lisant un bon auteur, chercher dans quel sens il emploie les mots qui constituent son vocabulaire. A ce point de vue, nous recommandons surtout l’étude des Essais de Montaigne et des Caractères de La Bruyère ; Rousseau est bien moins précis ; Voltaire a un vocabulaire relativement pauvre. On a tout avantage à recourir aux dictionnaires qui indiquent l’origine des mots français, à chercher leur sens étymologique et à examiner quelles nuances se sont au cours des siècles ajoutées à ce sens primitif. Cette étude du sens des mots est dite sémantique ; c’est une science relativement nouvel, qui est nécessaire non seulement à quiconque veut écrire, amis aussi à quiconque désire comprendre à fond ce qu’il lit.

Un deuxième élément de la lecture est l’étude de la place des mots. Selon qu’un mot est placé avant ou après un autre, selon qu’il est situé entre deux virgules, il acquiert dans la phrase soit un sens spécial, soit un sens renforcé. L’atténuation, ou au contraire le renforcement, du sens par la position du mot dans la phrase est l’une des techniques les plus délicates de l’écrivain. Par suite, le lecteur doit prendre garde à cet élément à la fois littéraire et musical et se rappeler le fameux exemple de Molière: « Belle marquise, d’amour me font vos beaux yeux mourir. »

La valeur de position des mots se remarque surtout dans la lecture à haute voix. Nos grands prosateurs et les poètes modernes qui écrivent en « vers libres » ont toujours su faire de cet élément spécial un emploi judicieux. Dans notre vers classique au contraire, il est rare que le poète ait réussi à l’utiliser parce qu’il était esclave de la métrique. Il faut alors remplacer la valeur de position. Soit ce vers de Corneille, dans Cinna:

J’embrasse mon rival, mais c’est pour l’étouffer.

On peut à volonté forcer la voix sur les mots embrasse, mon, rival, mais, c’est, étouffer, qui évoquent des sentiments et des actes différents. Essayez vous-même de mimer l’embrassement et l’étouffement, la ruse ou l’hésitation que suggère mais, la volonté et la cruauté qui sont dans c’est pour ; et vous verrez que même dans une phrase aussi simple et aussi directe qui appartient en somme au langage ordinaire, il existe plusieurs possibilités de nuances.

Le lecteur fera donc bien, quand il commence un auteur, de chercher si dans un même paragraphe qui expose le développement d’une idée, d’un sentiment ou d’une situation, l’écrivain a su faire concorder le sens, la place, la nuance, le son et le rythme avec la marche de ce développement.

Il ne faudrait pas croire que ces observations ne sont applicables qu’à la littérature proprement dite et à la poésie ; on peut discerner dans des écrits philosophiques et scientifiques comme ceux de Descartes, de d’Alembert, de Claude Bernard, de Ribot, d’Henri Poincaré, de Bergson, un sens tout aussi affiné du son et du rythme. Un philosophe excellent, Guyau, avait même résolument affirmé et mis en pratique ce principe que la langue philosophique et scientifique doit être aussi « poétique » que celle du poète.

Une lecture vraiment active est donc celle qui ne se contente pas de chercher le sens de ce qui est lu, mais tâche aussi de discerner et d’évaluer comment ce qui est lu a pu être écrit. On peut, comme exercice pratique, essayer ensuite d’écrire « à la manière de », c’està-

dire tenter un pastiche, pour voir si on a bien compris le procédé de l’auteur. Inimitables, parce que sans procédé aucun, sont La Fontaine, dans ses Fables et Voltaire, dans ses Lettres. C’est ici la perfection littéraire parce que tous les éléments du style sont combinés sans effort apparent, selon des proportions si harmonieuses qu’on a l’impression que n’importe qui parlerait et écrirait ainsi. Or, c’est tout le contraire.

Savoir lire enseigne, par l’étude critique des techniques des divers auteurs, à s’exprimer correctement en parlant et en écrivant.

  1. Lectures Créatrices.

Nous devons lire pour concevoir de nouvelles idées. Cela consiste à comparer les dires de l’auteur avec les informations et les idées que nous possédons déjà sur le même sujet ; c’est un autre moyen d’unifier nos connaissances ; seulement, dans ce cas, nous « confrontons » le passé et le présent dans le but de concevoir une nouvelle idée.

En effet, dit encore Paul Fauconnet dans l’article que nous avons déjà cité:

« Pourquoi lire comme si l’on ignorait tout du sujet qu’on aborde ? On en a toujours quelques lueurs. Concentrez-les. Dès que vous avez effleuré l’ouvrage nouveau, définissez, aussi nettement que possible, ce que serait votre manière de traiter le sujet. Posez-vous des questions, que vous poserez à votre auteur. Constituez des cadres. Ce que vous lirez devra y rentrer, ou plutôt les faire éclater et vous contraindre à les refaire. Vous sentirez mieux le prix des nouveautés. Vous saurez ce que la lecture apporte, ce qu’elle confirme, ce qu’elle détruit. Une attitude quelque peu combative ne nuira pas à l’intelligence de la pensée que vous avez à comprendre: au contraire.

Bien entendu, quand vous comprendrez que vous n’aviez pas compris, vous céderez. Mais, mieux vaut céder peu à peu à votre auteur, que vous offrir à lui comme une cire molle.»

Prenons un exemple. A l’école, on vous a donné quelques notions sur le Gulf Stream, et il vous suffisait alors de savoir qu’il prend naissance dans le Golfe du Mexique, qu’il se dirige vers le Nord, et qu’il modifie le climat de l’Europe occidentale.

Plus tard, vous avez voulu connaître de nouveaux détails sur l’origine de ce courant d’eau chaude ; en étudiant le sujet, vous apprenez que les géographes l’expliquent par l’échauffement des eaux dans la région équatoriale.

Vous vous écriez: « Ah ! C’est donc ça ! » Et si vous n’avez pas l’esprit critique trop développé, vous acceptez l’explication fournie. Dans le cas contraire, il vous reste un doute ; vous vous demandez si la cause alléguée suffit à expliquer le résultat.

Quelques mois s’écoulent et un livre décrivant le tremblement de terre de la Martinique vous passe par les mains. Votre intérêt pour le Golfe du Mexique et les îles avoisinantes s’accroît. C’est à ce moment que vous « confrontez » vos lectures passées et vos idées récemment acquises. Voici un immense courant d’eau chaude poursuivant sa course du Golfe du Mexique vers le Nord-est ; et voilà, dans la même région, des îles volcaniques. Ces îles volcaniques n’ont-elles aucune relation avec l’origine Gulf Stream ? Les couches de terrain formant le lit de l’Océan ne seraient-elles pas assez minces dans ces parages pour que le feu central pût chauffer la température de la mer ? Si la réponse était affirmative, la théorie des courants équatoriaux ne s’en trouverait d’ailleurs pas nécessairement détruite.

Les deux théories peuvent être exactes, bien que nous ignorions le degré de vérité de chacune d’elles. Il est même possible que votre « nouvelle » idée sur les origines volcaniques du Gulf Stream ne soit pas du tout une idée neuve ; en fait, c’est une vieille hypothèse depuis longtemps rejetée. Mais là n’est pas la question. Le processus mental n’en reste pas moins bon. C’est celui qu’il faut adopter, car il réalise entre vos lectures passées et présentes une union créative.

  1. Unifiez vos Connaissances.

Considérons un autre exemple, qui soulignera la valeur des interrogations directes. Si vous étudiez la géographie, l’histoire, l’économie politique et sociale, ne les considérez pas comme des groupes de faits isolés et indépendants ; envisagez-les dans leurs relations réciproques.

Savoir trouver le Pas-de-Calais sur une carte d’Europe est une chose ; c’en est une autre que de connaître le rôle qu’a joué ce bras de mer dans les destinées de la Grande-Bretagne et de la France ; mais ces deux choses sont étroitement connexes.

N’apercevez-vous pas que tout se tient ? Il est aussi vrai de dire que le Pas-de-Calais sépare la France et l’Angleterre ou qu’il les unit. Rien de plus intéressant, à cet égard, que d’interpréter l’une par l’autre la géographie et l’histoire.

Quelle est l’influence des montagnes sur le développement de la pensée ? Quel rôle les Alpes ont-elles joué dans l’histoire et le commerce ? La situation de la Grèce dans la mer Méditerranée a-t-elle causé l’essor de son génie ? Ces questions, et des milliers d’autres, sont de celles que se pose un esprit curieux, et, bien que les réponses qu’on y fait puissent n’être pas entièrement satisfaisantes, elles contiennent généralement assez de vérité pour démontrer l’unité de tous les intérêts humains. Et notez-le bien, cette unité n’est pas seulement un sujet de calmes réflexions philosophiques: c’est un fait qui vous concerne souvent, car chaque vie en subit les conséquences.

En effet, les phénomènes sont solidaires les uns des autres et il ne faut pas croire que ce qui se passe dans un coin quelconque du monde sans influence sur le reste.

Ceci est vrai notamment des phénomènes économiques, qui sont de nos jours dans une interdépendance de plus en plus rapide et immédiate.

La disette de quelques denrées en Bretagne ou en Picardie fait enrichir les prix dans le pays entier ; une maladie de la vigne dans le Bordelais ou trop de sécheresse en Languedoc, change la valeur des vins à Lille ou à Strasbourg.

La valeur de la soie à Lyon dépend des prix, non seulement à Milan, mais en Chine. La solidarité des choses matérielles se retrouve dans d’autres phénomènes plus spirituels. Buckle nous a montré que le nombre des mariages était réglé par le prix du blé, et il est possible que quelque chercheur isolé, s’appuyant sur l’idée du professeur Jevons – lequel a affirmé que les crises commerciales sont causées par les tâches du soleil, -découvre une loi encore inconnue du système solaire concernant non la matière, mais l’esprit.

  1. L’Usage des Classiques.

Les classiques forment la base de l’enseignement que fournissent les lectures. Or, il y a la bonne et la mauvaise méthode pour étudier un classique, qu’il s’agisse d’un grand livre de sagesse ancienne ou de pensées plus modernes. Nous allons supposer, par exemple, que vous avez choisi une édition des Sonnets et des Odes de Ronsard, dûment annotés par un critique compétent. Après avoir lu quelques vers, vous

vous reportez aux annotations pour préciser la signification d’un mot ou d’un autre ; vous consultez également un dictionnaire classique et un manuel de littérature. Pendant ce temps, le poème lui-même, qui est la véritable réalité, est laissé de côté. Ceci est la mauvaise manière d’étudier un classique. Laissez les détails pour une seconde lecture. La première doit être consacrée à goûter le plaisir qu’elle procure et à apprécier le message du poète. Ce message s’adresse à l’âme plus qu’à l’intelligence pure.

Etudiez d cette manière les grandes pensées du passé et du présent. Imprégnez-vous de leur esprit ; saisissez leurs intentions ; assimilez leur philosophie. Ensuite, d’un pas plus lent, éclaircissez leurs obscurités et découvrez leurs beautés cachées.

Vous pénétrerez le sens d’un texte classique si vous apprenez à situer:

1° le morceau dans l’oeuvre ; 2° l’oeuvre dans la production entière de l’écrivain ; 3° l’écrivain dans son temps ; 4° son temps dans le milieu historique, c’est-à-dire l’avant et l’après.

Par classiques nous n’entendons d’ailleurs pas seulement les auteurs de l’antiquité ou ceux du dix-septième siècle. Le mot change de sens à mesure que les siècles s’accumulent et que les nouvelles générations conçoivent de nouvelles formes d’art. Actuellement, les romantiques sont déjà pour nous classiques, comme sont classiques les représentants de l’école réaliste et naturaliste ; même les écoles littéraires dites parnassienne et symboliste appartiennent déjà au passé et leurs adeptes représentatifs, comme Leconte de Lisle pour la première, Verlaine et Mallarmé pour la seconde, sont rangés parmi les « classiques ».

Il en va de même en prose: Chateaubriand et Stendhal sont maintenant élevés au rang des classiques tout comme l’étaient Voltaire, Rousseau, Bossuet, etc.

Les traités et manuels de littérature sont obligés de classer les écrivains dans un certain nombre de groupes nommés écoles et munis chacun d’une étiquette ; mais ces divisions sont toujours à quelque degré artificielles. L’écrivain, quel qu’il soit, est toujours plus riche et plus varié que cette étiquette ne permettrait de le supposer. Aussi le lecteur fera-t-il bien de ne pas se laisser trop influencer par ces distinctions destinées à l’enseignement et de lire les grands écrivains sans se préoccuper d’abord comment on les classe théoriquement.

De même, il fera bien de ne pas lire seulement d’un auteur dit « classique »ce qu’on nomme ses chefs-d’oeuvre.

Pour comprendre Corneille, la pièce intitulée Mélite est bien plus intéressante que les grandes tragédies, moins franches et plus artificielles, comme le Cid.

Celui qui veut comprendre les auteurs de l’antiquité et des siècles passés doit supposer qu’il est leur contemporain et les lire comme s’il vivait avec eux. Le caractère des grands écrivains est en effet d’être universellement humain, comme en dehors du temps et de l’espace. Il suffirait souvent de changer quelques noms propres et d’éliminer certains détails locaux ou certains termes spéciaux ou sortis de l’usage, pour moderniser leurs oeuvres. Si, dans les dialogues de Socrate, les personnages se nommaient Pierre et Jean, le raisonnement et l’analyse psychologiques ne seraient modifiés en rien et l’actualité du « drame socratique » sauterait immédiatement aux yeux.

Lire les classiques, c’est donc leur tendre la main à travers l’espace et le temps et chercher dans leur oeuvre ce qui est éternel.

  1. Le Procédé de la Formule.

Tout esprit qui a laissé son empreinte dans le monde doit avoir été poussé intérieurement par quelque idée spéciale. Il avait un objet en vue, et c’est ce que la formule essaye de définir.

La méthode des formules, judicieusement appliquée, donne d’excellents résultats.

C’est celle d’Hippolyte Taine. Dans une lettre à De Witt (1855), il écrit: « La difficulté que j’éprouve dans une investigation, c’est de découvrir un trait caractéristique et dominant, d’où tous les détails peuvent être réduits presque géométriquement ; en un mot, ce dont j’ai besoin, c’est d’avoir la formule de mon sujet ».

Il donne alors un exemple. La formule pour Tite-Live est: « Un orateur qui devient historien. Ses fautes, ses qualités, son influence… en découlent… Possédant la formule, dit-il ailleurs, vous avez le reste. Les faits tiennent au large dans une demi-ligne: vous enfermez 1.200 ans et la moitié du monde dans le creux de votre main. »

Walter Pater, l’essayiste anglais, adopta la même méthode. Son biographe dit qu’avant de traiter un sujet, il se demandait toujours: « Quelle est la véritable nature de cet homme ou de cet objet ? Quelle est l’impression particulière, la qualité du plaisir particulier que son oeuvre nous fait éprouver et que nous ne pouvons trouver ailleurs ? En un mot, quelle est sa formule ? »

Le danger consisterait à pousser cette méthode trop loin. Taine voulait tout déduire géométriquement, mais malgré son talent, il n’y réussit point. Vous ne pouvez renfermer une personnalité dans une formule, mais vous pouvez souvent trouver une formule qui vous aidera grandement dans votre travail d’interprétation. Peut-être y a-t-il une formule pour Platon, une pour saint Paul, une pour Pascal. Mais il faudrait bien se garder de croire qu’une telle formule puisse définir l’homme tout entier ; elle ne peut qu’indiquer la signification de cette partie de lui-même qui se trouve exprimée dans son oeuvre. C’est déjà un très grand avantage, et nous pensons que c’est un exercice intellectuel attrayant, que de chercher la formule des auteurs qu’on étudie.

Le procédé de la formule peut s’appliquer d’ailleurs non pas entièrement à un auteur mais à l’une de ses oeuvres seulement.

Comme exercice, choisissez un roman de Balzac, Flaubert, Daudet, France, etc., tâchez de dégager les conceptions dominantes de l’oeuvre et d’en établir la formule ; puis, faites le même exercice avec d’autres romans des mêmes auteurs et confrontez les résultats. Vous constaterez ainsi, par exemple, que plusieurs romans de Flaubert se ramènent à al formule du bovarysme.