Comment profiter de ses lectures

Il ne suffit pas de lire méthodiquement les livres et revues qu’on juge capables de développer la culture spéciale ou la culture générale. Encore faut-il que le fruit de cette activité volontaire et réfléchie ne soit pas perdu, mais qu’il en reste dans la mémoire des traces utilisables, parce que coordonnées. Sans prétendre épuiser ici un sujet aussi complexe, il nous faut au moins donner quelques indications qui mettent l’Etudiant à même d’acquérir la technique nécessaire.

  1. L’Art de Prendre des Notes.

Lisez avec un carnet de notes ou un paquet de fiches à portée de la main. Il y a toujours dans un livre quelque chose dont on tient à se souvenir. Dans ce cas on copie textuellement certains passages, certaines phrases ou expressions qui pourront servir de citation. Si la citation doit servir un four d’argument, il importe que vous conserviez les mots exacts de l’écrivain, et non votre propre version. Il faut placer le texte copié entre guillemets ; si on omet un ou plusieurs mots, une ou plusieurs phrases, on doit les remplacer par des points afin de constater plus tard qu’il y a une lacune dans le texte reproduit.

Au texte copié, il est bon d’ajouter les remarques qu’il vous suggère ou des renvois à d’autres passages du même auteur ou d’auteurs différents traitant du même sujet.

Par exemple, si vous lisez les Maximes de La Rochefoucauld et que vous désiriez vous souvenir de la pensée suivante.

« La gravité est un mystère du corps inventé pour cacher les défauts de l’esprit »,

Vous la copiez, puis vous la critiquez: N’y a-t-il donc aucune gravité qui soit parfaitement naturelle et sincère ? L’essence de la gravité, c’est le sérieux ; un homme ne peut-il être sérieux sans être hypocrite ? La maxime de La Rochefoucauld n’est-elle pas un bon exemple de raisonnement concluant à faux du particulier au général ? Pasteur était grave, mais sa gravité ne fut pas inventée pour masquer les « défauts » de son esprit.

Les fiches ont sur le carnet l’avantage de pouvoir être classées de plusieurs manières, selon les besoins ou l’intérêt du moment0 En principe, il vaut mieux que les fiches soient toutes semblables comme papier, format et épaisseur. Mais on doit se garder ici de devenir maniaque.

Beaucoup de publicistes, de critiques littéraires, de savants qui font un usage considérable de fiches emploient des morceaux de papier quelconque (feuilles blanches de lettres reçues, verso d’enveloppes, verso de prospectus, etc.). L’important, avec les fiches, est plutôt l’indication du contenu au moyen d’un filtre afin de pouvoir d’un coup d’oeil voir ensuite quels sont les matériaux exacts qu’on a accumulés au cours des années sur un sujet donné et comment les utiliser.

De plus, il ne faut pas faire d’économies de papier: un même passage d’un auteur peut appartenir à plusieurs séries de recherches. Il faudra donc faire autant de fiches qu’il y a de séries. Soit un travail à faire sur le folklore français et dans un auteur un passage sur les feux de la Saint-Jean en Savoie ; il faudra une fiche pour feux cérémoniels, une autre pour 24 juin, une pour saint Jean, une pour solstice d’été, une pour Savoie, car le fait appartient à cinq séries, et on en aura besoin dans cinq chapitres différents.

Inscrivez sur vos fiches: 1e la substance du livre ; 2e vos jugements sur l’ouvrage. Vous atteindrez l’essentiel en faisant d’abord abstraction des détails. Un livre bien composé renferme une idée centrale ; vous ne pouvez vous vanter de l’avoir compris que si vous saisissez en toute netteté l’idée dominante et l’ordonnance logique des développements, autrement dit la façon dont les détails s’agencent dans l’ensemble.

Ces conseils valent dans le cas où vous lisez un livre qui ne touche pas directement à vos occupations ordinaires ou à votre spécialité. Si au contraire il s’agit d’un livre spécial, ce sont plutôt certains détails qui vous intéressent et dans ce cas, ce sont eux que vous noterez et coordonnerez par rapport à votre but personnel.

On doit toujours, en prenant des notes, indiquer avec soin la page et l’édition du livre ou la date de la revue d’où proviennent les documents reportés sur carnet ou sur fiche ; le but de la note est de conserver un document exact et de décharger la mémoire d’un travail qui la fatiguerait inutilement. Toute fiche bibliographique doit porter le nom et le prénom de l’auteur, la date et le lieu de publication, le nom de l’éditeur, le format en termes usuels (in-folio, in-4°, in-8°, in-16, in18) ou en centimètres (hauteur et largeur) ; enfin le prix de vente (selon les cas, par exemple s’il s’agit de tirages de luxe) ; il est bon de toujours citer l’édition (ainsi 3e édition ou 5e mille) parce que l’auteur a le plus souvent fait des corrections, ajouté des documents, rectifié ses opinions au cours des éditions successives.

  1. Le Classement des Notes.

Un mot, maintenant, sur la forme matérielle que devrait avoir ce travail. Si l’on se sert d’un escalier, les pages en seront numérotées, et les indications relatives à leur contenu seront inscrites dans un carnet séparé, dont les pages doivent être groupées dans l’ordre alphabétique.

Ce répertoire alphabétique vous servira de guide pour vos lectures des (a) livres, (b) revues et aussi (c) pour les citations ou les précis. Ce sera en quelque sorte le foyer de toute votre activité intellectuelle. L’usage de larges enveloppes dont on a ôté la patte est commode pour conserver les coupures faites dans les journaux et les revues. On peut inscrire et numéroter sur un côté de l’enveloppe toute addition nouvelle. Supposez, par exemple, que vous êtes intéressé par les projets de perfectionnement de la race. Vous prenez une enveloppe de grandes dimensions, et, à mesure que vous recueillez des informations, une à une, vous les inscrivez de la manière indiquée en les numérotant au fur et à mesure.

Conservez ces coupures détachées vaut beaucoup mieux que les coller dans un cahier, car cette dernière méthode devient très incommode lorsqu’on a besoin d’en consulter plusieurs en même temps. Naturellement, chaque coupure placée dans l’enveloppe est inscrite dans le répertoire alphabétique que vous possédez ; les inscriptions et les numéros enregistrés sur un côté de l’enveloppe vous permettront de trouver aisément les renseignements que vous désirez, chacun d’eux étant désigné par un titre et un numéro d’ordre.

Ce système est suffisamment pratique et exact pour les cas ordinaires ; mais, pour de vastes sujets comprenant une grande masse de faits, on est obligé d’avoir recours à des procédés plus compliqués: classeurs ou meubles à tiroir.

Les fiches traitant d’un même sujet peuvent, comme les coupures de journaux et de revues, être placées dans les enveloppes portant un titre général et numérotées. Une inscription au répertoire permet ensuite de retrouver rapidement le paquet de fiches nécessaires.

  1. Utilité du Compte Rendu.

Comme le dit fort bien M. Paul Fauconnet dans l’article déjà cité, il y a deux manières de noter comme il y a deux manières de lire:

« Le meilleur témoin d’une lecture active, c’est un compte rendu, un rapport qui, en quelques pages, condense la substance du livre, le situe, le juge. Chez un esprit vigoureux, ce compte rendu se fait tout seul, à mesure qu’on lit. Le novice devrait s’imposer de l’écrire, et même de le récrire, après avoir lu une nouvelle fois. Il n’y a pas d’exercice plus salutaire. J’estime que, dans nos classes, on le néglige trop. Inventer sur un sujet, composer par développement est un travail excellent. Mais rendre compte, faire rapport, envelopper en quelques pages un ouvrage étendu est un autre travail, fort efficace. On apprend à lire en rendant compte.

« Je dis rendre compte, et non: analyser. On a répété trop ce conseil: lisez la plume à la main. Trop souvent cette plume est encore un paravent pour la passivité. La paresse abonde en sophismes. Livre à gauche, papier à droite, on prend des notes. Comment se ferait-on des reproches ? Les notes sont là, qui attestent le travail. Mais, bien souvent l’esprit n’a fait que réfléchir sur le cahier, page par page, la pensée qui sortait du livre. Il n’y a toujours que l’auteur qui pense. Les notes sont passives, si elles ne fournissent, au terme, qu’un sommaire du livre, bon, tout au plus, comme mémento. Elles sont actives, si elles accumulent des matériaux pour le compte rendu. »

Donc, quand vous avez terminé un bon livre, prenez votre plume et écrivez dans votre carnet ou sur vos fiches un sommaire de nos impressions et des critiques qui se sont présentées à votre esprit. Au premier abord, la tâche pet être assez difficile, car, bien que vous sembliez avoir une idée définie des arguments ou des intentions de l’auteur, vous éprouvez une certaine hésitation lorsqu’il vous faut l’exprimer par écrit. Pourquoi cela ? Parce que, jusqu’ici, vous n’avez pas appris à organiser les pensées qu’éveillent vos lectures.

Vous en récoltiez et emmagasiniez un certain nombre, mais vous ne faisiez aucun effort pour les grouper logiquement.

Vous constaterez souvent que certaines de vos idées sont beaucoup plus vagues que vous ne l’aviez cru ; vous pensiez qu’elles étaient claires, définies et puissantes ; cependant, quand il a fallu les écrire, vous avez soudain aperçu la brume qui les enveloppait. Vos impressions existent, en effet, sous forme plutôt de sentiment que de conclusions raisonnées. En outre, à moins que le contenu d’un livre ne soit absorbé très lentement, il est malaisé de systématiser les réflexions qu’il suggère. Ce processus se fait plus tard, surtout lorsqu’il s’agit des livres rapidement parcourus. On doit alors recommencer la lecture en prenant des notes qui serviront à rédiger le compte rendu.

Un compte rendu implique une certaine attitude critique ; c’est par là qu’il diffère de l’analyse, qui n’est qu’un exposé résumé. Le point sur lequel il convient d’insister d’abord c’est la méthode de l’auteur. Vous ne pouvez l’apprécier qu’en prenant des points de comparaison dans d’autres ouvrages, du même écrivain ou non. Pour avoir tout droit de juger, vous devriez pouvoir mieux faire que l’écrivain: cas exceptionnel. Cependant, votre appréciation aura de la valeur si vous apercevez quelque grave défaut. Ainsi: une thèse générale étayée sur un fait unique, ou sur des probabilités suspectes.

C’est ici que les notes que vous aurez prises au cours de la lecture vous seront utiles en ce qu’elles vous permettront de grouper les faits ou les arguments de l’auteur autrement qu’il n’a fait. Ce nouveau groupement vous donnera la possibilité de rédiger vos opinions personnelles d’une manière suivie et c’est en cela que consistera la rédaction du compte rendu, fondé sur votre méthode et non plus (surtout en cas de désaccord), sur celle de l’auteur.

  1. Autres Moyens Mnémotechniques.

Prendre des notes, inscrire sur un carnet ou sur des fiches, analyser et rendre compte, ce sont là les moyens les plus simples pour avoir sous la main les documents dont ion peut avoir besoin. Mais il ne faut pas faire ce travail d’une manière machinale ; écrire doit aider à fixer les idées et les faits par la mémoire visuelle. Autrement dit, en notant et en écrivant, il faut ajouter ce petit effort supplémentaire d’attention qui ensuite permettra d évoquer sans recours aux fiches les données inscrites.

A lui seul, le fait qu’on a écrit est un adjuvant: la mémoire musculaire est entrée en jeu en même temps que la mémoire visuelle. On peut faciliter le travail de cette dernière en utilisant divers procédés secondaires. Supposons qu’on veuille acquérir des connaissances générales et coordonnées dans plusieurs domaines à la fois, par exemple dans les diverses branches de l’art. Il est facile de réserver à chaque branche une couleurs de fiches spéciale, par exemple, rose à la peinture, jaune clair à la sculpture, vert clair à l’architecture, gris clair à la gravure, etc. Il se formera alors une association entre la branche scientifique étudiée et la couleur de la fiche.

Ce procédé peut être appliqué de bien des manières. Si on veut étudier à fond l’histoire de France, on peut consacrer une couleur de fiches sinon à chaque règne, du moins à chaque dynastie ou à chaque période.

Ces observations valent aussi pour le choix des couvertures de carnets ou de cahiers, pour les enveloppes et surtout pour le choix des chemises en papier fort où l’on ré&partit ses documents d’après un certain plan. On ne saurait croire combien la variation des couleurs selon un système plus ou moins rigide soulage l’effort purement matériel de la recherche des dossiers et des documents et combien, par suite, elle diminue la tendance à l’énervement.

On peut aussi varier les formats des fiches, des carnets, des chemises, etc., et même, si les sujets sont nombreux et complexes, combiner les deux séries de variations.

Jusqu’ici nous avons insisté sur l’utilité des notes, car, par suite de l’éducation reçue dans les écoles, c’est davantage par la mémoire visuelle des choses écrites que nous emmagasinons nos connaissances. Mais si l’on possède une mémoire plus souple et plus diversifiée, ce recours à l’écriture peut n’être pas nécessaire. Un de nos amis s’était donné pour but de rédiger un grand traité synthétique qui devait, une fois achevé, comprendre une douzaine de volumes. Il avait, dès le début du travail, associé chaque division à une certaine couleur et s’était procuré un grand nombre d’écheveaux de soie. Chaque fois qu’il lisait un livre lui appartenant, il mettait à chaque page autant de fils de soie de couleur différente que les deux pages se faisant vis-à-vis contenaient de faits relatifs aux divers volumes prévus.

Sa bibliothèque présentait ainsi un aspect bizarre ; mais la valeur pratique du procédé était certaine ; du premier coup, il pouvait voir où trouver des documents sur telle ou telle question. Au fur et à mesure de la publication des volumes sont déjà parus, mais d’autres sujets ont surgi et les fils ont été utilisés de nouveau selon un autre plan de recherche.

Certains savants mettent de même dans leurs livres des bandes de papier de couleur ; d’autres font des traits ou des annotations en marge, parfois avec des crayons de couleur différente. Bref, nous ne voudrions pas imposer absolument un système quelconque ; il vaut mieux, en définitive, que chacun en élabore un qui soit adapté à la nature de sa recherche et à ses goûts personnels.

Le but essentiel est de simplifier le travail et de fixer en les classant les documents et les idées. La manière dont on s’y prend n’est en somme que secondaire, pourvu qu’on se soit tracé par avance un plan bien défini et qu’on s’en tienne résolument au système adopté.

  1. Bibliothèques Publiques et Répertoires.

Supposons que vous ayez décidé de vous renseigner sur un sujet, par exemple sur les « Sources d’énergie inutilisées ». Vous réunissez et ordonnez vos idées personnelles, puis vous vous rendez dans une bibliothèque publique pour recueillir de plus amples informations. Que faites vous lorsque vous y êtes ? Cela dépend en grande partie de la manière dont vous vous êtes préparé, et si vous savez exactement ou non ce que vous voulez. Vous n’aurez là-dessus des idées claires qu’à la condition d’avoir mûri la question et esquissé votre propre plan. Se rendre à une bibliothèque avec des notions vagues, c’est gaspiller beaucoup de temps. Mais, si l’on a inscrit sur un carnet, ou une feuille de papier, les divers points à éclaircir, on peut diriger intelligemment ses recherches.

Supposons que vous ayez noté les points suivants:

  1. Article dans revue, il y a quelques années, intitulé « Attelons le Soleil » ;
  2. Article intitulé « Servons-nous des Marées », par un savant étranger.

Vous avez d’autres notes, mais ce sont là des articles que vous vous rappelez avoir lus lorsqu’ils parurent. Il s’agit de les trouver et de les relire.

Vous devez donc consulter la table et les répertoires sur fiches de cette bibliothèque où vous comptez travailler ; les répertoires bibliographiques, généralement classés dans l’ordre alphabétique par noms d’auteur, premier mot du titre et index des matières, manuscrits ou imprimés, sont à la disposition du public, d’ordinaire dans la salle commune.

En outre du catalogue-répertoire de la bibliothèque vous pouvez consulter des publications privées comme les répertoires de Brunet et de Lorentz. A la disposition du public sont aussi les grands dictionnaires et les encyclopédies dans lesquels la plupart des articles sont suivis d’indications bibliographiques. Mais ces indications s’arrêtent nécessairement à une certaine date ; il faut donc les compléter avec soin, en suivant l’ordre chronologique.

Vous chercherez donc les livres et articles désignés sous les rubriques « Energie », « Soleil », « Marées », « Lumière », « Chaleur ». Lorsque vous aurez trouvé le renseignement dont vous avez besoin, vous réclamerez le volume relié des revues que vous cherchiez et vous découvrirez sans doute que les auteurs des articles ont exprimé sur le sujet des conceptions entièrement nouvelles pour vous, bien que vous puissiez parfois en contester la justesse.

A ces répertoires nationaux on ajoutera les répertoires internationaux dont un grand nombre sont d’organisation récente.

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