Comment traiter logiquement les problèmes de la vie. En quoi consiste l’erreur

7. Quoi de plus important, ami Pelmaniste, que de saisir une fois pour toutes les diverses causes de l’erreur? N’est-ce pas la meilleure façon de se mettre à même de les évoquer? Soyez comme l’automobiliste qui, dans une descente, aperçoit sur une pancarte: « Tournant dangereux », et manoeuvre en conséquence. Nous Résolvons souvent nos Problèmes « au petit bonheur ».

8. Par une après-midi ensoleillée, Z. est sorti faire une promenade avec X. et Y. Depuis deux jours le temps avait été entrecoupé d’averses. Les trois amis se demandèrent s’il fallait emporter leurs parapluies. X. prétendit que l’on pouvait avoir confiance dans le beau temps, les prévisions de son journal étant favorables. Y. assura que le moyen d’éviter la tombée de la pluie consistait à se nantir de riflards, parce que, disait-il, « quand on en prend pas, il pleut toujours ». Z crut pouvoir mieux décider que les autres en consultant le baromètre, qui lui annonça un « temps orageux ». Pourtant les promeneurs ne reçurent pas de pluie, car les nuages ne s’amoncelèrent pas sur leurs parcours. X. s’en était remis à l’autorité, avec sa foi absolue en la compétence du service météorologique d’un grand quotidien. Y. s’était montré naïvement superstitieux, malgré son apparence d’ironiste. Rendons cette justice à Z. qu’il avait mieux raisonné que les précédents; pourtant l’évènement démentit ses prévisions. Chacun d’eux avait fait fonds sur un préjugé, mais il y a des degrés dans la qualité des préjugés. Z. avait adopté le moins mauvais, il méritait d’avoir raison; mais il ne pouvait prévoir si la totalité des circonstances devant déclencher le « temps orageux » serait réalisé pendant leur promenade. Il avait considéré une probabilité comme une certitude.

Classification des Erreurs.

9. Autant de sortes de problèmes, autant de variétés d’erreurs. Les causes les plus fréquentes d’erreur sont les facteurs irrationnels, les préjugés de sentiment. Nous venons d’en donner un exemple. Mais il existe bien d’autres sources de méprises.

A – Les Facteurs Irrationnels.

10. Il ne faut pas écarter sans examen les préjugés que nous possédons, car certains ont leur utilité: sans eux nous ne jugerions point, nous ne penserions pas. Penser, c’est trouver, à tort ou à raison, les éléments de la solution d’une énigme dans des idées préconçues. Si vous avez une serrure à ouvrir, il vous faut une clef, mais on peut essayer beaucoup de trousseaux de clefs avant d’en trouver une qui fasse jouer le pêne.

Nos préjugés ne sont souvent que l’effet de nos sentiments. Nous sommes portés à reconnaître toutes les qualités aux gens que nous aimons, à prêter tous les défauts à nos ennemis. Tel se fait « rouler » dans les affaires, parce que sa vanité le voue à être la proie des flatteurs, comme le corbeau de La fontaine; tel autre manque de « cran » par excès de méfiance. Tous deux ont déformé les choses,l’un les modelant sur ses désirs, l’autre sur ses craintes.

La paresse d’esprit, elle aussi, favorise l’éclosion de préjugés. Beaucoup de convictions simplistes n’ont pas d’autre origine. Une agence de fonds de commerce n’arrivait pas à trouver preneur pour un magasin de chaussures que l’on cédait pourtant à fort bon compte. Deux firmes de la même spécialité ayant fait faillite dans cette rue, il était de notoriété publique qu’un tel commerce n’y pouvait prospérer.

Pourtant, un bottier, ayant constaté la proximité d’un square, ouvrit avec grand succès dans cette boutique un magasin de chaussures pour enfants. Il réussit où ses prédécesseurs routiniers avaient échoué, conformément au préjugé admis.

Ajoutons que souvent les gens jugent des choses plutôt selon leur façon d’agir sur elles, que selon ce qu’elles sont essentiellement. Georges C., avait l’étoffe d’un brillant avocat ; les circonstances l’ayant fait devenir représentant de commerce, il ne conçut jamais les affaires que comme des occasions de plaider devant le client à gagner. Quand il eut à placer tour à tour des cuirs, puis des produits alimentaires, enfin des machines-outils, il s’en tint toujours aux mêmes arguments généraux pour obtenir des commandes très différentes répondant à des conditions particulières. Il négligea d’apprendre la technique de chacune de ces spécialités : omission inconsciente qui lui nuisit considérablement.

De même, tel homme politique n’était qu’orateur et a voulu agir en législateur ; tel autre, exclusivement juriste, a voulu traiter des questions économiques. Leur incompétence s’est ainsi étalée au grand jour.

B – L’Erreur Pratique: Les Actions Manquées.

11 De quelqu’un qui malgré son travail a gâché sa vie, qui n’a pu acquérir ou qui a perdu une bonne situation, on peut dire qu’il s’est trompé. Il a suivi une fausse piste ou trébuché contre un obstacle qu’il aurait pu prévoir et éviter. Ce sujet, prendre la direction de sa vie, est d’importance capitale, mais comme il est familier aux Pelmanistes, nous pouvons nous borner ici à de rapides indications. Les actions manquées se produisent dans l’un – ou dans plusieurs – des cas ci-après:

1° Pas d’idée d’avenir, pas d’idéal, pas de but.

2° Pas d’intérêt profond et durable pour ce que l’on entreprend. (Cf. leçon II.)

3° Pas de persévérance. Combien abandonnent par versatilité ou par lassitude une affaire qu’ils eurent le mérite de bien lancer ! Combien d’autres la délaissent par découragement, au premier obstacle sérieux qu’ils rencontrent !

Ils s’imaginent que le succès se conquiert très vite alors qu’il exige généralement des années d’effort continu.

4° Pas de décision assez rapide: dans chaque affaire il y a des moments opportuns qui passent et ne reviennent pas.

5° Pas de moyens pour réaliser la fin présomptueusement rêvée : pas

d’idées fécondes, d’aptitudes, d’argent. Que d’inventeurs se désespèrent de n’avoir pas de fonds, ou telles autres ressources matérielles, tels soutiens qui leur permettraient d’exploiter leur invention, faute de comprendre qu’ils en pourraient trouver s’ils savaient inspirer confiance ! Mais, inspirer confiance exige lucidité d’esprit, ténacité, valeur morale, assurance et bonne tenue extérieure.

Il convient toujours d’avoir pour soi non seulement des qualités solides, mais jusqu’aux apparences de ces qualités.

6° Pas de travail pour mettre en oeuvre les moyens dont on dispose. C’est la grande lacune des paresseux, qui voudraient bien que le travail se fit… sans eux.

7° Pas de méthode, pas d’ordre pour sérier les phrases du travail, inventorier ses moyens, les adapter au but, les faire converger vers lui.

8° Pas de préparation ou préparation trop hâtive; non observance des conditions matérielles et économiques.

Celui qui veut éviter l’échec doit posséder ces facteurs de la réussite que nous venons de considérer: but, intérêt, persévérance, décision suffisamment rapide, moyens appropriés, travail, méthode, préparation. Ils sont tous également indispensables. Quel aveuglement que d’incriminer la chance, quand on a négligé de mettre dans son jeu ces huit atouts ou qu’on n’a pas pu y parvenir !

C – L’Ignorance.

12. Bien des erreurs sont le fait d’une simple ignorance, ou connaissance insuffisante du sujet. Tel juge avec la dernière rigueur l’auteur d’un crime passionnel, alors que les circonstances du drame lui demeurent en partie inconnues et qu’elles seraient de nature à le disposer à l’indulgence s’il les connaissait. Faute de connaître, et, ce qui est pire, pour s’être entêtés à ne pas vouloir connaître les procédés modernes de culture, bien des paysans continuent, par routine, à se contenter d’un rendement médiocre, au lieu de bénéficier, grâce à de meilleures façons culturales, d’un rendement supérieur.

Un artiste peintre, pour enfin gagner de l’argent, monte une savonnerie en se confirmant strictement aux indications que donnent les ouvrages spéciaux sur cette industrie: faute de savoir-faire professionnel, faute d’expérience technique personnelle, il échoue.

D – Les Erreurs d’Induction.

13. Considérons maintenant ce qui est imprudences de la pensée, plutôt que simples ignorances. Certain raisonnement appelé induction y donne lieu fréquemment. Il consiste à admettre que la nature obéit toujours aux mêmes lois, c’est-à-dire qu’il faut toujours les mêmes faits pour aboutir aux mêmes résultats et que les individus d’un même type ont tous en commun certains caractères. Cette manière de raisonner peut donner lieu aux erreurs suivantes:

1° La généralisation illégitime. Qu’une féministe extravagante s’habille en homme et proclame l’égalité intégrale des sexes, et cela donne prétexte à certains d’affirmer que toutes les féministes sont des déséquilibrées qui cherchent seulement à « singer » les hommes.

Beaucoup de gens s’imaginent qu’il fait toujours chaud dans les pays du Midi, toujours froid dans ceux du Nord. Ce simplisme peut se manifester soit que l’on conclue du général au particulier, soit que l’on conclue du particulier au général. Ainsi certains supposent étourdiment qu’une règle n’a pas d’exception. Croyant tous les méridionaux bruns, tous les septentrionaux blonds, ils s’étonnent par exemple de voir une

Provençale blonde ou une Danoise brune. Presque tous les moralistes et la plupart des théoriciens politiques ont cru étudier réellement les hommes en dissertant sur l’homme en général, sorte de type conventionnel, artificiel, au lieu de distinguer la diversité des races et des cultures humaines réellement existantes.

Une autre forme particulière de ce simplisme consiste à négliger les différences de temps. Quand on parle des Républiques de la Grèce ancienne, on les évoque volontiers comme si elles avaient été du même type que les nôtres. Inversement, certains politiciens voudraient à toute force juger la Révolution russe actuelle sur le patron de la

Révolution française de 1789. Dans l’appréciation des actes humains, l’opportunité doit intervenir comme facteur important: par exemple, il est sensé, en période de vacances, de retarder une excursion pour cause de pluie ; mais, en temps normal, on serait sans excuse si l’on n’allait pas à son bureau pour semblable motif.

2° La spécification illégitime. Il est plus rare, mais il arrive que nous péchions par horreur du simplisme, par gout des distinctions subtiles et compliquées. Certains pédants se perdent en des « distinguos » sans fin ; ils coupent des cheveux en quatre ; ils lisent… des volumes entiers, entre les lignes. Chez ceux qui cherchent à toute force une interprétation subtile des choses simples, on peut de leurs pensées que « le raisonnement en bannit la raison ». Pierre témoigne de l’empressement à Paul: ce dernier, au lieu de répondre à une affabilité naturelle et désintéressée, soupçonne des intentions cachées et cherche dans les paroles les plus claires des sous-entendus subtils. Un chef fait une remarque à un employé: celui-ci, au lieu de ne tenir compte que du sens précis de l’observation qui lui a été adressé, imagine qu’on médite de le « remercier » à la première occasion.

3° Abus de l’hypothèse. Nos étudiants savent que nous n’éprouvons d’intérêt, et à vrai dire que nous ne réfléchissons qu’à la lumière d’une supposition ou hypothèse, dont nous cherchons, dans la réalité, une confirmation. Mais ce procédé, qui peut deviner le vrai, peut aussi nous faire tomber dans l’erreur. Fascinés par notre idée, nous négligeons ou nous travestissons volontiers les faits, surtout ceux qui ne la corroborent point. Ainsi, la plupart des évolutionnistes paraissent ne pas connaître ou écartent partialement les faits qui démentent l’idée d’une évolution. De semblables préjugés sont devenus des synthèses. La valeur des hypothèses est grande pour guider l’esprit, à la condition que nous ne soyons pas leurs dupes et que nous ne les considérions pas comme vraies tant qu’elles n’ont pas été suffisamment confirmées. La déformation professionnelle de l’intelligence fait tomber dans des partis pris beaucoup de gens. A écouter M. Josse, on le reconnait orfèvre. Redoutable est la mentalité du juge d’instruction endurci: plus d’un innocent a payé de sa vie le malheur d’avoir contre lui quelques apparences favorisant accidentellement l’idée arrêtée d’un magistrat sûr de ses hypothèses, de ses raisonnements, et y conformant son jugement.

4° Précipitation. Descartes, dans le « Discours de la Méthode », impute l’erreur soit à la prévention, qui est justement ce que nous venons d’indiquer, soit à la participation. De cette dernière nous avons déjà fait mention, et nous insistons, car on la trouve à l’origine de multiples échecs. Trop souvent nous jugeons sans réflexion préalable suffisante.

Plus d’un conquérant, faute de réflexion mûrie, ne semble pas avoir prévu que son désir de domination devait coaliser contre son ambition des adversaires inattendus. Enthousiaste dès le de son exploitation d’un nouveau brevet, tel industriel monte d’un seul coup – en série – plusieurs usines, dont un bon tiers s’avéreront superflues: il a entendu son entreprise avant de pouvoir apprécier le rendement maximum qu’elle parviendrait à produire et qui s’est trouvé au-dessous du rendement escompté.

E – Les Erreurs de Déduction.

14. Il existe enfin des erreurs inhérentes à des vices de raisonnement déductif. La forme la plus ordinaire de cette sorte de raisonnement est ce que les logiciens appellent dans leur langage spécial le « syllogisme », et qui consiste à tirer de deux affirmations une troisième qui se trouve contenue dans la réunion des deux autres, bien qu’on ne s’en aperçoive pas au premier abord.

Le syllogisme donne facilement naissance à des erreurs nommées sophisme. On tombe dans ces erreurs soit en prenant comme première affirmation un fait erroné, soit en tirant de deux affirmations exactes une conclusion qui n’y est pas renfermée.

Ainsi Mme X… soutient que les araignées sont malsaines et « donnent des boutons ». Sur quoi fonde-t-elle son dire ? Sur ceci, que « les araignées sont sales ». Effectivement, un logicien, mettant en forme le raisonnement de Mme X… s’exprimerait ainsi:

(Affirmation fausse)
« Tout ce qui est sale est malsain.
« Or, les araignées sont sales ;
« Donc elles sont malsaines.

En dépit de la forme logique du raisonnement, les araignées de France sont inoffensives. Elles ne sont pas sales par nature. La seconde affirmation était fausse.

Autre exemple. M. L…, fonctionnaire, est nommé chef d’un service à Madagascar. Sa femme et lui s’inquiètent pour leur santé, car le climat des colonies passe pour être dangereux.

Or, si certaines régions côtières connaissent les fièvres. L’Emyrne, plateau où se trouve Tananarive, est salubre. Le défaut ne vient pas du raisonnement, mais du préjugé que le séjour aux colonies est toujours dangereux. Ici c’est la première affirmation qui est fausse.

(Affirmation fausse)
« Toutes les colonies ont un climat dangereux.
« Madagascar est une colonie ;
« Donc Madagascar a un climat dangereux.

A fortiori se trompe-t-on, quand on prend pour conclusion de deux affirmations ce qui ne s’y trouve point renfermé. C’est ce qu’on appelle « passer à côté de la question ». On commettrait cette méprise, si l’on raisonnait ainsi: Toutes les colonies ont un climat dangereux ; Or Madagascar est une colonie ;

Donc on ne peut pas faire sa fortune à Madagascar.

Même si l’on admettait la vérité de la première affirmation, il ne s’ensuivrait point l’impossibilité de faire sa fortune à Madagascar.

Combien de nos résonnements sont de même manière et au même degré fautifs ! Vous ne sauriez critiquer de trop près tout ce que vous êtes tenté d’affirmer.

Evitons de poser en principe, comme une vérité établie, ce qui fait l’objet même du débat. Une semblable « pétition de principe », comme disent les logiciens, est commise par ceux qui, comme ci-dessus, préjugent que « toutes les colonies ont un climat dangereux », quand ils craignent que celui de telle colonie le soit.

Evitons aussi le « cercle vicieux », dans lequel la conclusion était déjà nécessaire pour que la première affirmation fût vraie. Alors tout est à la fois principe et conclusion: l’oeuf vient de la poule, et la poule vient de l’oeuf. Cet exemple même, remarquez-le, prouve que souvent la réalité « se moque » de notre logique et que par suite nous ne devons pas abuser de cette dernière. Le « cercle » n’est vicieux que dans nos raisonnements sur des idées abstraites et non dans la réalité. On peut raisonner ainsi: il faut de la volonté pour progresser ; mais si l’on n’a pas de volonté, on doit d’abord progresser pour acquérir de la volonté.

La possibilité de la rééducation mentale a beau se heurter à ce sophisme qui tend à la nier, elle existe néanmoins, elle est un fait.

Pour éviter les erreurs qui viennent d’être envisagées, tâchons de ne pas « passer à côté de la question ». Serrons-la de près, au contraire, et précisons l’objet propre du débat. Une question est presque résolue quand elle a été nettement posée, après élimination des considérations inutiles, des à-côtés qui n’ont qu’un rapport lointain avec le sujet, ou même qui lui sont étrangers. Une précaution initiale consiste à bien se rendre compte du sens exact des mots.

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