Cultivez vos sens

La Connaissance et les Sens.

1. Qu’entendons-nous par le mot Connaissance ? On appelle ainsi toute information qui est due aux sens ou à la réflexion. Dans cette leçon, nous ne nous occuperons que de la connaissance qui provient de l’usage des sens; dès maintenant, il faut que le lecteur sache que l’étendue de ses connaissances est proportionnelle au champ et à l’intensité d’activité de ses sens.

S’il a par exemple, la vue imparfaite, l’ouïe paresseuse, il ne connaîtra qu’une partie seulement de la vie; il passera, sans les voir ou les entendre, à côté de mille choses qui devraient l’intéresser et éveiller sa pensée. On doit donc assurer à tous les organes des sens un bon fonctionnement afin d’avoir avec le monde extérieur un contact continuel aussi parfait que possible.

Mais, enregistrer ne suffit pas. Il faut réagir. Il faut répondre. Si vous demeurez passif en face des choses, non seulement vous ne pouvez pas les utiliser, mais vous ne les comprenez pas.

Or, il faut comprendre tout ce que l’on ressent, sinon la vie n’est qu’un simple catalogue de faits sans signification. La réponse aux sensations, comme nous venons de la définir, est la condition d’une vie mentale complète et utile. L’idéal du Pelmaniste doit être de répondre toujours aux appels et aux excitations du monde extérieur en les contrôlant par l’intelligence, de sorte qu’en voyageant, par exemple, il enrichisse continuellement son stock de sensations et d’idées. Même le travail professionnel devient alors matière à enseignement perpétuel.

La Réponse à la Vie.

2. Le ballon bondit sous un coup de pied; l’image de cire fond devant le feu. Sous l’action de la chaleur ou du froid, les métaux se dilatent ou se contractent, les liquides se vaporisent ou se congèlent. C’est ainsi que les corps inanimés répondent à l’action de ce qui les entoure: le plus faible cède au plus fort inévitablement.

Mais vous n’êtes pas, vous, un corps inanimé. Vous vivez, vous sentez, vous pensez. Vous pouvez vous refuser à subir passivement les actions qui s’exercent du dehors. Vous pouvez vaincre des choses et des animaux plus forts que vous. Averti par vos sens, vous pouvez éviter les dangers qui menacent votre vie. Votre réponse est vivante.

Or, vous n’êtes pas seul; vous êtes plongé dans le milieu social, vivant lui aussi, que vous devez connaître pour vous y adapter. Vous y avez un rôle à jouer. Puisque vous êtes Pelmaniste, vous ne vous résignez pas au rôle du boudeur ou du timide qui refusent de se mêler à la vie, ni à celui de l’étourdi qui se laisse emporter par tous les tourbillons.

Dans l’activité sociale, vous voulez une place, votre place personnelle, celle à laquelle vous donneront droit vos aptitudes, vos connaissances et votre travail.

C’est en premier lieu par la vie des sens que vous êtes en contact avec votre milieu social, par la vue et par la parole. Etudiez avec soin les réactions de vous-même sur votre milieu, comme de votre milieu sur vous-même. Ayez « des yeux pour voir, des oreilles pour entendre ».

Comment se fait-il pourtant, alors que tous sont d’accord pour affirmer qu’il importe de connaître les hommes et les choses, que si peu se donnent la peine d’observer ?

Les uns, c’est par orgueil, les autres, par humilité. Les premiers croient tout savoir, les autres s’imaginent que leur observation n’aurait aucune valeur. Gardez-vous de ces deux excès; considérez que le mieux informé a encore beaucoup à apprendre et que le plus humble peut distinguer ce qui a échappé aux plus habiles. Vous connaissez assez l’histoire de la machine à vapeur pour savoir que c’est un enfant qui a découvert un important perfectionnement auquel les plus savants ingénieurs n’avaient pas encore pensé.

L’accoutumance fait, il est vrai, qu’on ne perçoit plus les caractéristiques du milieu où l’on vit. Les étrangers s’émerveillent des beautés d’une ville que les habitants n’ont jamais regardées. Réveillez donc votre esprit, rafraîchissez vos sensations, renouvelez vos points de vue, regardez les lieux où vous passez tous les jours comme si vous veniez d’y arriver. Etonnez-vous.

Les préjugés, à leur tour, bouchent les yeux et les oreilles et endorment l’esprit. Pendant des siècles, on a enseigné qu’en se congelant, l’eau diminuait de volume. L’observation du phénomène était pourtant facile, mais on ne pensait pas à se demander pourquoi les récipients remplis d’eau éclataient au moment du gel.

Ne vous laissez pas arrêter par ces obstacles, ces habitudes, ces préjugés. Soyez Pelmaniste: tenez toujours votre esprit en éveil. Il ne suffit pas que vos sens soient attentifs, il faut qu’ils soient avides. Il faut qu’à tout ce qui vous entoure, ils posent d’incessantes questions.

Savoir observer, c’est savoir interroger les choses aussi bien que les hommes. N’attendez pas nonchalamment que les impressions du dehors viennent à vous, faites-leur la chasse; regardez, écoutez, épiez, tâtez, humez, flairez. Allez au-devant des connaissances par des hypothèses. Autrement dit, gardez à n’importe quel âge et dans n’importe quelle condition, cette curiosité intelligente qui permet à l’enfant de connaître peu à peu le monde où il se trouve jeté presque sans défense. N’imaginez pas que vous savez déjà, que les autres ont tout dit avant vous; mais regardez l’univers comme si vous étiez un être différent de tous les autres, et pour qui des milliers de choses sont vraiment neuves. Tout doit être pour vous, non seulement un sujet d’étude, mais un sujet d’émerveillement.

Sensation et Perception.

3. Une partie importante de nos connaissances, avons-nous dit, s’acquiert par le moyen des sens. Comment les réalités extérieures -le soleil, la terre, les plantes, les autres hommes -deviennent en nous des images, des idées, puis des connaissances, nul ne le sait. Résignons-nous, comme tout le monde, à l’ignorer. Contentons-nous de constater que le monde nous est connu par la sensation et par la perception, selon un mécanisme dont voici la marche.

L’impression est l’information directe que nous fournit l’action des choses extérieures sur nos sens; la fumée d’un cigare, par exemple, ébranle les ramifications du nerf olfactif. Cet ébranlement est transmis au cerveau. Il se produit ensuite dans la conscience une sensation: vous sentez une odeur. La marche en deux étapes est la même pour les autres sens: d’où les sensations de l’a vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût et du toucher.

Puis vient la troisième étape: notre esprit ne se borne pas à enregistrer passivement l’impression que la fumée du cigare a produite sur notre odorat. Il confronte la sensation qui en résulte avec le souvenir de sensations précédentes, la relie aux données des autres sens et arrive ainsi à discerner la nature de ce qui a frappé le nerf olfactif. « C’est, pense-t-il, la fumée d’un cigare. » Cela suppose une comparaison: 1° avec les souvenirs d’autres odeurs semblables ou différentes de la fumée des cigares, des cigarettes, des pipes, des foyers, etc., antérieurement senties; 2° avec les données des autres sens, surtout visuelles, solidaires de ces souvenirs olfactifs : ainsi la fumée grise d’une cigarette, la fumée noire du charbon, etc. La sensation a été interprétée par l’esprit au moyen des connaissances antérieurement acquises.

On dit alors qu’il y a perception d’un objet. Par cette opération, l’esprit, au lieu de se borner à recevoir passivement les impressions que les objets extérieurs produisent sur nos sens, les compare à des souvenirs et définit de la sorte les propriétés des choses.

Contrôlez vos Perceptions.

4. La perception n’est pas toujours complète et précise; elle peut être vague et fugace. Une horloge, par exemple, sonne auprès de vous; le son frappe votre oreille, mais, étant mal éveillé ou distrait, vous n’en recueillez qu’une perception confuse et vous ne comptez pas les coups.

Si, cependant, aussitôt après, vous vous demandez quelle heure il est, vous pouvez arriver à le déterminer en évoquant vos sensations passées, par une intervention de la volonté; la réponse est en vous, à votre insu. La totalisation des coups n’a pas été faite mais les coups ont été perçus et enregistrés par votre mémoire. Si vous ne tardez pas trop, vous pouvez réveiller vos sensations successives et compter les sons qui vous semblaient évanouis.

Vous pouvez donc vous comparer à une plaque photographique où s’enregistrent les impressions reçues par vos organes et que votre esprit développe. La sensation brute n’est qu’une plaque impressionnée; la perception est une photographie fixée.

La perception suit normalement la sensation avec une rapidité qui échappe à toute mesure. Mais il arrive aussi que, fatigué, blasé, nonchalant, l’esprit, mauvais photographe, élabore lentement la sensation ou l’élabore mal et n’en tire qu’une perception vague sinon même fausse. Les perceptions vagues produisent la dispersion de l’esprit et l’affaiblissement de la mémoire. Les perceptions fausses produisent les illusions, qui peuvent avoir de graves conséquences.

Evitez-les en suivant les conseils pratiques que nous vous donnons plus loin.

Dès maintenant, sachez que vous ne devez pas être l’esclave de vos sens ni de vos sensations; vous devez les contrôler par la conscience, les trier, et ne choisir, pour en faire usage, que celles d’entre elles qui servent à votre but immédiat ou lointain. Ainsi un automobiliste, dans une rue encombrée, perçoit involontairement des milliers de sensations de tout ordre, mais pour son ouïe, sa vue, son tact, seules doivent compter celles qui lui permettent de conduire sa voilure sans accident; toutes les autres, il doit les éliminer du champ de son activité. De môme, un peintre éliminera les bruits afin de fixer toute son attention sur les lignes, les formes, les couleurs.

Bien mieux, quand il s’agit d’un travail purement intellectuel, comme écrire un article difficile ou un livre, on peut arriver à diminuer considérablement l’action que le monde extérieur a sur l’esprit par l’intermédiaire des sens.

Plus on est absorbé par son travail, moins on a conscience des impressions éprouvées par les sens. Bien mieux, un bruit continu et monotone n’est plus perçu au bout de quelque temps: le ronflement sourd des voitures dans une ville, le bruit des vagues sur une plage, le tic-tac d’une pendule ou d’un moulin. L’esprit, de lui-même, élimine de la conscience ces bruits sans utilité directe. Quand ces bruits cessent, la conscience intervient: on « entend le silence ».

Dans la vie courante, beaucoup de perceptions qui n’ont pas, au moins sur le moment, un intérêt direct, sont ainsi éliminées de la conscience par rejet automatique dans le domaine du subconscient dont nous vous apprendrons l’importance et l’utilisation dans la leçon XI. Mais que cela ne vous empêche pas de rechercher les stimulants comme la musique qui développe l’ouïe, la peinture qui développe la vue, la poésie qui développe l’imagination. Toute augmentation de l’acuité vos sens accroît en même temps la connaissance. L’éducation des sens et celle de l’esprit doivent se faire ensemble et d’un même mouvement.

Les Sensations et le Sentiment.

5. Si, jusqu’ici, votre curiosité s’est arrêtée à la surface des choses, que cette leçon sonne pour vous le Réveil ! Si les événements vous laissent une impression confuse, faites que cette impression soit plus vive, plus nette. Augmentez, stimulez votre désir de comprendre, aiguisez votre sensibilité, au risque de multiplier pour vous les occasions de souffrir. Il ne faut ni aimer, ni rechercher la douleur; il faut l’utiliser à l’occasion. Les bosses au front, les brûlures aux doigts sont pour l’enfant de bonnes leçons. Ceux qui ont souffert physiquement et moralement connaissent bien des choses qu’ignorera toujours l’homme insensible. Ceux qui se sont laissé emporter par le souffle puissant d’une idée connaissent des vérités qui ne luiront jamais dans une existence d’inertie et de routine. Mais en cultivant votre sensibilité, n’oubliez pas de la discipliner.

Du dehors vous viennent des impressions qui ne restent pas purement physiques: un coucher de soleil, un lac que moire le clair de lune, la brume dans la vallée influent sur l’état de votre âme. Un mot imprudent de vos parents ou de vos maîtres a risqué vous décourager; un mauvais exemple, de vous égarer; une seule parole tombée des lèvres d’un homme sage peut vous rendre sage et vous remettre sur la bonne voie, lecture que vous faites en ce moment, si vous l’approfondissez, modifiera votre vie et peut-être est-ce seulement dans plusieurs années que vous vous en rendrez compte.

Vous n’êtes pas aujourd’hui ce que vous étiez hier ; vous ne serez pas demain ce que vous êtes aujourd’hui. D’une heure à l’autre, vous vous modifiez. Que ce soit toujours pour vous développer. Entre toutes les impressions qui s’offrent à vous, choisissez celles qui vous y peuvent aider. Pour bien choisir, comprenez.

La Hiérarchie des Sens.

6. Certes, tous vos sens servent au développement de votre esprit, mais inégalement. Ainsi, le goût et l’odorat n’ont qu’un champ limité et tendent parfois à se confondre; peut-être vous est-il arrivé de dire: « Ces bonbons ont un goût de violette. » De plus, ces deux sens manquent de fixité: le vin n’a pas le même goût selon qu’on vient de manger une noix ou une orange; l’impression produite par un parfum est elle aussi très variable. Il convient cependant de développer le goût et l’odorat.

Le développement du tact est d’une utilité plus grande. Il vous fait découvrir l’état des corps (solides ou liquides, chauds ou froids), leur poids, leurs dimensions, et il est, par là, l’aide de la vue. L’épiderme est l’organe général du tact. La main en est, grâce à sa riche innervation et à sa souplesse, l’organe spécial par excellence. Du point de vue Pelmaniste, il importe de développer à la fois le tact épidermique par une bonne hygiène corporelle, et l’adresse des mains. Nous vous rappelons que le Système Pelman n’admet pas la distinction vulgaire entre « intellectuels » et « manuels », mais exige un développement complet de l’Etudiant. Soyez adroit de votre cerveau, c’est-à-dire sachez penser; mais soyez tout aussi adroit de vos mains, dont l’activité est elle aussi, à quelque degré, mentale.

Enfin, la vue et l’ouïe sont les facteurs par excellence de la connaissance; par la peinture et la musique, elles nous introduisent dans le domaine de l’art.

La Culture des Sens.

7. Jusqu’à un certain point, tous les sens devraient être cultivés ensemble. Si, après avoir fait une promenade, vous essayez de vous rappeler tout ce qui a frappé vos sens, vous évoquez des scènes, des sons, des odeurs et des images mentales du toucher. Cependant, au point de vue pratique, il vaut mieux éduquer les sens séparément; et la méthode qui assure cette éducation individuelle est un point important lorsqu’on pose les fondations de la culture mentale. Il arrive qu’un sens ne puisse pas se développer normalement: dans ce cas, ce sont les autres sens qui deviennent d’autant plus sensibles.

Laura Bridgman, la sourde-muette aveugle, avait le toucher assez fin pour reconnaître à une année d’intervalle la main d’une personne qui ne lui avait donné qu’une seule poignée de main. L’on dit même que Julia Brace, sa soeur en infortune, avait l’odorat assez développé pour

faire le tri du linge revenant de la lessive, en reconnaissant d’après l’odeur celui de chacun des très nombreux habitants de l’asile d’Hartford.

De même, dans la vie courante, un sens peut en suppléer un autre; mais en règle générale, les sens s’entraident: si, après avoir soigneusement examiné une pièce de monnaie suspecte, vous jugez que selon toute apparence, elle est bonne, vous en appelez au sens de l’ouïe: vous faites sonner la pièce sur la table pour en comparer le son avec le souvenir du son d’une pièce véritable. Mais se fait ne prouve point qu’il faille cultiver au même degré tous les sens à la fois. On ne le prouve pas davantage lorsqu’on palpe une pièce de drap pour savoir si elle est pure laine. Se servir simultanément de ses sens est une des précautions nécessaires pour obtenir une connaissance précise; plus les sens sont développés et mieux ils vous guident. Ce développement peut s’acquérir par l’éducation individuelle des sens. La formule peut s’énoncer ainsi: «Cultivez-les séparément ; servez-vous-en solidairement. »

Il nous faut enfin répondre à une objection possible: nos sens sont, en somme, très imparfaits et risquent souvent de nous suggérer des idées fausses ou des illusions. Ceci est vrai: mais le but du Pelmanisme est de mettre l’Etudiant à l’abri des risques d’erreur en lui apprenant à observer d’une manière concrète et à rectifier les données de ses sens par la critique et le raisonnement.

De plus, ne vous faites pas un monstre de l’illusion. Quelquefois, elle est inoffensive, parce qu’elle est commune à tous les hommes et que l’expérience ne tarde pas à la dénoncer. Elle peut même être profitable quand elle oblige à poser une question à laquelle la science doit chercher une réponse. Enfant, vous vous êtes inquiété lorsqu’un bâton bien droit partiellement plongé dans l’eau vous est apparu brisé. Vous vous êtes rassuré en apprenant que votre père ne le voyait pas autrement que vous et, plus tard, vous avez écouté vos maîtres avec plus d’attention quand ils vous ont expliqué le phénomène de la réfraction qui est dû à ce que le rayon lumineux ne se propage pas de la même manière dans l’eau et dans l’air. Voilà une illusion inoffensive. Voici d’ailleurs des règles qui vous permettront de vous servir de vos sens sans péril.

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