Éloge de l’audace

la reussite est en moi“Certaines vertus séparées des vices par ligne de démarcation si ténue, dit le vieux sa­vant japonais, que faute de pouvoir les dis­cerner clairement, la masse s’y méprend et néglige de les pratiquer.

“C’est le devoir de celui qui s’adonne à la culture des âmes d’élargir le champ des gé­néreux élans et d’apprendre aux plus humbles l’accoutumance à ces vertus, jusqu’alors réser­vées seulement à une élite.

L’audace demande de l’énergie mais surtout de la volonté

“Bien peu d’hommes superficiels savent ne pas confondre l’orgueil et la vanité ; la persé­vérance et l’entêtement ; l’économie et l’avarice, etc., etc.

“Il en est de même de l’audace qui, lors­qu’elle ne se transforme pas en forfanterie stupide, doit être considérée comme une des vertus marchant en tête du merveilleux cortège que conduit l’énergie.

Il est un axiome japonais qui dit :

“L’audacieux érigera son palais sur les os­sements de “l’effronté”.

Pour bien connaître les bornes, si faciles à franchir, qui séparent les audacieux des ef­frontés et des présomptueux, il faut savoir d’abord en quoi consiste l’audace, dans l’acception noble et énergique de ce mot.

Cette vertu est l’apanage des forts : en elle résident des qualités essentielles dont la réu­nion forme un faisceau d’une solidité inatta­quable.

Elle demande, nous l’avons déjà dit, de l’énergie, mais encore et en tout premier lieu de la volonté.

Qu’est-ce que la volonté et l’énergie ?

Car ces 2 qualités, que le vulgaire con­fond trop souvent, sont distinctes à tel point, qu’il est possible d’être dépourvu de l’une quand on possède l’autre.

La volonté est une faculté puissante de l’âme qui nous permet de trouver en nous la force de prendre une résolution et celle de l’accomplir.

L’énergie est une volonté durable qui prend sa source dans la résolution de la maintenir.

L’énergie, issue de la volonté, la complète en ce sens qu’elle la continue en y ajoutant une idée de vigueur et de ferme maintien.

La volonté ordonne les décisions, mais l’énergie les choisit, car elle nous enseigne le moyen de canaliser cette volonté vers un but précis, en nous déterminant à ne pas dévier des chemins qui y conduisent.

C’est, en un mot, la force dont la volonté est le pouvoir directeur.

Le courage et l’ambition sont aussi indispensables

“À l’audace, ajoute le vieux Japonais, échoit encore le courage ; il y a bien des sortes de courage dont le plus difficile à pratiquer n’est pas toujours celui qu’on prise sur les champs de bataille.

“Le courage obscur, celui dont le dévoue­ment restera ignoré et qui, par cela même, ne peut compter sur aucune récompense est celui dans lequel il est le plus difficile de persévérer.

“Mais il fait rarement partie du bagage de l’audacieux qui comporte surtout les détermi­nations fortes et la bravoure qu’il faut pour les mener à bien, après les avoir conçues.

“Une qualité encore est indispensable à celui qui pratique l’audace : l’ambition.

“Il est une erreur qu’on ne saurait assez combattre : celle qui se rattache au jugement contre l’ambition.

“L’ambition est indispensable à celui qui veut parvenir aux honneurs et au plus haut degré de la fortune.

“C’est le levier qui soulève les obstacles, c’est le talisman auquel s’ouvrent les portes des cavernes dont les trésors restent ignorés des timides.

“C’est encore l’indispensable viatique dont doit se munir tout homme qui entreprend cette marche vers le mieux, dont le but est de s’améliorer jusqu’à la perfection.

“Dans un seul cas l’ambition peut n’être pas louable, c’est lorsqu’elle a pour fins la bassesse et la cupidité.

“Mais les âmes viles sont rarement capa­bles d’efforts soutenus, et l’adepte de l’ambi­tion doit être doué d’une énergie raisonnée et durable, s’il veut arriver à l’accomplissement de ses désirs.

L’audacieux ne peut se confondre avec le téméraire

“On a reproché aussi à l’audacieux sa tendance à briser brutalement les entraves qui pourraient embarrasser sa route.

“Ces objections ne peuvent venir que d’es­prits étroits, s’encombrant du souci des dé­tails, au lieu de ne voir que le résultat.

“Si le but est noble et s’il est magnifique­ment rempli, le bien qui en ressortira pour le grand nombre l’emportera d’un tel poids que les sacrifices accomplis ne sauraient entraîner de regrets.

“En aucun cas l’audacieux ne peut se con­fondre avec le téméraire.

“L’audacieux excelle à juger le rapport des choses et leurs conséquences.

“Le téméraire, lui, néglige les conditions dans lesquelles elles se présentent et voit seu­lement le but qu’il se propose de toucher.”

La différence entre l’audacieux et le téméraire

Et à l’appui de ce dire, nous trouvons quel­ques lignes plus loin cette anecdote symboli­que, dont la couleur naïve est un des charmes de la morale du philosophe nippon :

“2 hommes étaient partis pour courir à la recherche de la Fortune.

“C’est en vain qu’ils avaient parcouru les champs et les monts, ils n’avaient pu relever aucune trace de la capricieuse femme.

“Ils commençaient à se désespérer, lors­qu’un soir, dans le rayonnement rose du couchant, ils arrivèrent sur les bords d’un maré­cage semblant leur fermer la route.

“De l’autre côté, des pelouses verdoyantes et des arbres chargés de fleurs sollicitaient leur désir.

“Ils cherchaient en vain le moyen d’y par­venir, mais le marécage profond semblait le seul point de jonction.

“Or, sous peine d’un enlisement inévitable, il ne pouvait être question de s’y aventurer. Ils songeaient donc à revenir sur leurs pas pour tâcher de découvrir une autre route, lorsque, sur l’incendie du ciel, une forme se dessina. C’était elle à n’en pas douter, c’était la Fortune qui, d’un geste de la main, les appelait en souriant.

“Tremblants d’émotion, ils restèrent muets un instant, suivant des yeux la femme qui les conviait à la rejoindre. Elle marchait en cô­toyant la rive.

“– La vois-tu ? dit l’un d’eux.

“– Oui, repartit son ami, il faut aller vers elle.

“– Mais comment ?

“– Par le plus court chemin, s’écria-t-il en faisant mine de se précipiter en avant.

“– As-tu perdu l’esprit, dit son compagnon en le retenant. Tu sais bien que ces marécages engloutissent ceux qui sont assez téméraires pour s’y hasarder.

“– Qu’importe ? Il faut avant tout attein­dre la Fortune.

“– Et à quoi nous servira-t-elle si nous perdons la vie ? Aide-moi plutôt à couper les branches de ces arbres qui nous constitueront une sorte de radeau.

“– Et si elle disparaît ?

“– Nous en serons quittes pour courir après elle.

“Mais, sans l’écouter davantage, le téméraire s’arracha à l’étreinte de son ami et se précipita dans le marais qui le happa comme une proie.

“Pendant ce temps, l’autre avait arraché des branchages qu’il jetait sur la surface va­seuse, les entremêlant avec soin.

“Certes, il risquait encore sa vie, mais il ne courait pas, comme son compagnon, à une mort certaine, et, dès qu’il jugea le gros dan­ger conjuré, il prit son élan et sans s’effrayer du craquement des branches qui, derrière, lui, disparaissaient dans la boue morne, en quel­ques bonds il aborda sur l’autre rive.

“La Fortune, qui, lors de la tentative du téméraire, avait continué sa route en souriant dédaigneusement, s’arrêta un peu, intéressée par les efforts de l’audacieux, qui fut assez adroit pour se saisir d’un coin de son man­teau avant que de l’avoir perdue de vue.”

Toute la différence entre l’audacieux et le téméraire tient enfermée dans cette table.

L’audacieux veut la réussite et marche les yeux fixés sur le but final qui est le succès

Bien entendu, les conditions ne sont pas toujours favorables à l’œuvre que l’audacieux entreprend, car alors il ne mériterait pas son nom ; mais il n’hésite pas à s’engager lorsqu’il les croit suffisantes à établir les bases d’une entreprise pour les bonnes fins de laquelle une audace intelligente et réfléchie est indis­pensable.

Car, dès qu’il aura pesé les conséquences de ses actes, il agira bravement, bellement, en­trant avec confiance dans une lutte pour la­quelle il se sent bien armé.

On a reproché à l’audacieux le culte du “moi” qui se traduit par un mot d’emploi moderne : l’égotisme.

Si c’est une marque d’égotisme, que d’avouer ouvertement ses qualités et de savoir les dis­cerner, l’audacieux est certainement un adepte de ce culte, car il n’a aucune propension aux sacrifices obscurs : il veut la réussite et marche les yeux fixés sur le but final, le succès.

C’est ce que nous démontre l’apologue suivant, que nous cueillons encore dans la riche collection des fables de Yoritomo :

“Du temps où les enchanteurs daignaient mettre leur pouvoir au service des mortels, l’un d’eux avait fait construire un escalier gigantesque, dont le dernier degré touchait au seuil du palais de la Science universelle.

“Tous les appelés ne devenaient pas des élus : les uns s’arrêtaient dès les premières marches pour entrer dans les refuges que leur offraient les connaissances secondaires ; d’au­tres parvenaient jusqu’aux parvis où, sous des colonnades magnifiques, les attendaient les philosophes et les savants.

L’audacieux ne se laisse jamais séduire par des mirages

“Bien restreint était le nombre de ceux dont le pied foulait la dernière marche” car l’ultime montée était rude et il fallait une âme bien trempée pour s’engager sans faiblesse sur cet escalier qui ne présentait aucun point d’appui. Aussi les précipices au-dessus des­quels il s’élevait étaient-ils jonchés des cada­vres de ceux qui avaient trébuché dans l’ascension.

“C’étaient ceux des téméraires qui s’étaient élancés sans avoir aguerri leur âme et leur corps à vaincre les pièges du vertige.

“Mais les audacieux qui s’étaient préparés par la pratique d’une énergie constante aux efforts physiques et intellectuels, ceux qui, avant de partir pour la conquête de la Science universelle, avaient su apprendre à se vaincre eux-mêmes, ceux dont la virilité morale avait été la sauvegarde contre le vertige du vide, car elle leur donnait l’énergie voulue pour ne fixer que le ciel, ceux-là seuls pouvaient prendre rang parmi les élus.

“Aussi, parvenus à la dernière marche, ils se voyaient reçus par les hommes, possesseurs des secrets éternels. Ils les initiaient aux mystères et faisant d’eux des créatures quasi divines.”

L’audacieux est donc celui qui sait marcher à la poursuite d’un but en bravant les dangers dont il a apprécié l’importance.

Il ne se laisse jamais séduire par des mira­ges ; il ne conçoit que les entreprises dont la précision plaît à son caractère résolu.

“Celui qui ne juge la vie que par ses rêves, dit Yoritomo, est bien près d’une éternelle déception, car il ne distinguera jamais la vraie route.”

L’audacieux la pressent toujours, lui, et quand il s’y est engagé, rien ne peut l’attirer dans les sentiers qui la croisent.

Il méprise ou combat les obstacles et mar­che vers le mieux, tout plein de cette pensée : “Il faut oser ; l’univers est aux audacieux.”