J’ai tout pour être heureux. Alors pourquoi est-ce que je déprime?

C’est une impression troublante. Étrange. Vraiment bizarre.

Vous l’avez peut-être déjà éprouvée.

Quelle impression ?

Celle que tout va bien et mal en même temps. Le soleil est éclatant, l’ombre fraîche et nette, les tourterelles à bec rose et collier blanc roucoulent sur les fils téléphoniques, on n’a apparemment aucun problème d’aucune sorte, et pourtant on souffre :

« J’ai tout pour être heureux. Mais il y a toujours cette espèce d’inquiétude… »  « J’ai tout pour être heureux, mais par moments, je me sens mal à en mourir. »

« J’ai tout pour être heureux, alors pourquoi est-ce que j’ai des pulsions de suicide ? »

« Je suis déprimé sans raison. Tout va bien dans ma vie, j’ai tout pour être heureux, et pourtant je dors mal, je me sens angoissé… »

À une époque, j’avais la même pensée. J’étais jeune, jolie, en bonne santé, et je réussissais brillamment mes études. Je n’avais a priori aucune raison de souffrir. C’est d’ailleurs ce que disait ma mère quand je lui faisais part de mon mal-être. Elle disait : « Ce n’est pas logique ! »

Mais comme nous l’avons vu, la loi de causalité ne connaît pas d’exception, et ce qui semble absurde en surface est toujours cohérent à d’autres niveaux. Ce qui manque

Pourquoi ceux qui ont « tout pour être heureux » ne le sont pas ? En fin de compte, qu’est-ce qui leur manque ?

Parfois, rien de plus que la tournure d’esprit nécessaire pour être heureux. 52 Foire aux questions

Ce qui n’est pas rien. Loin de là.

Et parfois, il leur manque et cette tournure d’esprit, et quelque chose d’autre – quelque chose d’essentiel et de cardinal dont l’absence les fait souffrir sans qu’ils s’en doutent… Les besoins métaphysiques

On peut trouver ça regrettable ou au contraire s’en réjouir (après tout la satisfaction d’un besoin est toujours un plaisir), mais la réalité est que nous avons de nombreux besoins à satisfaire.

Les besoins physiologiques, d’abord – besoins d’air, d’eau, de nourriture, d’un abri, de sommeil, de sexe. Ces besoins-là sont si évidents que personne n’ignore leur existence. Mais il est des besoins d’un autre ordre.

On peut manquer d’autre chose que de pain ; il est des choses – quoique ce mot ne leur convienne pas vraiment – invisibles et immatérielles qui sont tout aussi vitales que la nourriture. Quand on en est sevré, on ressent une tristesse latente, une insatisfaction diffuse, parfois de l’angoisse et même du désespoir.

À sa manière poétique et laconique, Emily Dickinson (1830-1886) l’a fort bien dit :

« Ce monde n’est pas Conclusion – Un ordre existe au-delà – Invisible, comme la Musique – Mais réel, comme le son »

Le monde matériel n’est pas le seul monde, et l’essentiel se voit rarement à l’œil nu, ni d’ailleurs à l’œil vêtu de lunettes. Une existence qui ne se ressource jamais à l’ordre invisible dont parle Emily, qui ne se renouvelle jamais aux principes, valeurs et souffle d’un monde plus vaste, s’asphyxie lentement mais sûrement ; vivre préoccupé uniquement de ce qui se voit, se touche et se goûte, ce n’est pas tout à fait vivre.

Dans bien des cas, la dépression est l’étiquette posée sur le mal-être d’un homme (ou d’une femme) privé d’un certain repos métaphysique, affamé d’une pitance invisible et immatérielle dont il ne peut se passer sans dommage, assoiffé d’une boisson désaltérante qui ne se mesure pas en litres. 53 Marre de la vie ? L’inconscience matérialiste

Les besoins métaphysiques étant difficiles à cerner, il arrive que l’on ne soit pas conscient de ceux que l’on éprouvent. À ce propos, le philosophe et théologien Saint Augustin (353-430) disait :  « Les riches : vous voyez bien ce qu’ils ont, vous ne voyez pas ce qui leur manque. »

Mais peut-être m’objecterez-vous que Saint Augustin est plus réputé pour ses trésors de sagesse que pour sa fortune personnelle… Comment aurait-il pu savoir ce qui manque aux riches, lui qui ne l’était pas particulièrement ?

D’accord. Demandons plutôt son avis à l’un des hommes les plus puissants du monde, le célèbre et richissime armateur grec Aristote Onassis (1906-1975). Onassis disait :

« Un homme riche n’est bien souvent qu’un pauvre homme avec beaucoup d’argent. »

Ne nous méprenons pas : la fortune est chose désirable. Mais d’autres choses, qui ne sont pas des choses, le sont encore davantage.

Dans la société superficielle, matérialiste et quelque peu amnésique qui s’impose à nous comme la seule et unique réalité, les remarques de Saint Augustin et d’Onassis éveillent des échos mystérieux, des réminiscences vagues et vaguement troublantes.

Les médias orientent nos désirs vers les possessions matérielles. Ils les canalisent vers ce qui se touche, se voit, se tient au creux de la main, se tripote, se tapote, se branche, se visse dans l’oreille ou dans la bouche.

L’accent est mis sur les choses, et très secondairement sur les personnes. Si vous avez une maison, de l’argent, un travail, une famille, un téléphone portable, deux ou trois amis, que vous n’êtes pas trop moche et que vous n’êtes pas coincé dans un fauteuil roulant… alors tout va bien.

Nos besoins métaphysiques sont si bien passés sous silence que souvent, nous ignorons jusqu’à leur existence. Résultat : lorsqu’on n’est privé ni d’euros ni d’entourage, on est tout étonné de souffrir, tout ébahi d’avoir mal.

Le temps passant, ça ne s’arrange pas. Puisqu’on ne les connaît pas, puisqu’on ne sait même pas qu’on a besoin de boire, nos besoins spirituels restent insatisfaits et nous dessèchent à petit feu.

Bref, la question classique : « Pourquoi suis-je malheureux alors que j’ai tout pour être heureux ? » repose sur une définition trop étroite de « tout ». 54 Foire aux questions Quand on se la pose, on ne se rend pas compte qu’on peut très bien être à la fois riche et pauvre : avoir plus que le nécessaire à un certain niveau, en surface, et être pitoyablement démuni à un autre niveau plus réel et plus profond.

Reste à savoir quels sont ces besoins métaphysiques et comment les satisfaire… Vaste sujet. Trop vaste, et trop miné aussi, pour que je l’aborde ici. Pardonnez-moi de vous avoir seulement mis sur sa piste. Ceci dit, maintenant vous savez qu’on n’a pas tout quand on a « tout »… Ce qui n’est pas rien !

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