La culture de la mémoire dans ses rapports avec l’observation

Les Sens et la Mémoire.

1. Les exercices indiqués dans les leçons précédentes ont commencé la rééducation de votre attention et de votre mémoire. La présente leçon doit y contribuer d’une façon plus complète. Vous disposerez de souvenirs précis, fidèles, promptement remémorés, si, par une observation attentive, vous avez recueilli des impressions vives et nettes. Tout progrès dans la perception est un enrichissement de votre mémoire et tout enrichissement de votre mémoire vous prépare à acquérir plus aisément des perceptions nouvelles complétant les anciennes.

De ce point de vue, la culture de la mémoire n’est qu’un aspect ou une application de la culture des sens. Whistler et Hugo, contemplant la nature, gravaient dans leur souvenir des impressions vigoureuses.

Même aux heures qu’il ne consacre pas à sa profession, l’expert « expertise » encore pour enrichir sa mémoire de souvenirs qui seront pour lui des suggestions, des éléments de comparaison et des critères.

L’observation précise a toujours sa valeur, soit pour l’action immédiate, soit pour l’action future, soit à la fois pour le présent et pour l’avenir.

Réciproquement -et c’est la preuve que les deux faits sont étroitement liés -la vivacité de la mémoire facilite la précision, la rapidité de l’observation. C’est elle qui permet de transformer instantanément une sensation vague en perception consciente.

C’est d’elle aussi que provient la présence d’esprit. Une dame laisse tomber dans son cabinet de toilette une bouteille d’essence de térébenthine qui se casse. Au contact d’une allumette mal éteinte, l’essence s’enflamme; une nappe de feu s’étend sur le plancher. Le premier mouvement n’est-il pas d’y jeter le contenu du récipient d’eau qui est là tout près? Heureusement, la dame se souvient d’avoir lu qu’en pareil cas l’eau est inutile et même dangereuse et qu’il faut couvrir la flamme pour arrêter l’incendie. Elle court à sa chambre, prend une couverture, étouffe le feu. Sans la vivacité de sa mémoire, elle était en danger de mort.

Mémoire Visuelle et Mémoire Auditive.

2. Au trésor de la mémoire chaque sens apporte sa contribution, ou plutôt, il y a autant de mémoires que de sens, et elles sont souvent de qualité très différente. Les uns gardent et rappellent plus facilement les impressions visuelles, d’autres les impressions auditives. Cultivez celle de vos mémoires qui laisse le plus à désirer; réprimez la tendance paresseuse à vous en remettre uniquement à la meilleure; ne vous servez de celle-ci que pour fortifier les autres.

Vous cherchez, par exemple, un mot que us avez lu et entendu. Après une longue réflexion, votre mémoire visuelle se met à fonctionner: vous vous souvenez que c’est dans un journal que vous avez lu ce mot, première page, -dernière colonne, -dans un article de X…., -et le mot vous apparaît. C’est donc que votre mémoire des yeux est meilleure que celle des oreilles ; hâtez-vous de fortifier cette dernière; recherchez pour vos oreilles des impressions fortes et répétées. Articulez plusieurs fois, soit oralement, soit mentalement, le mot que vous venez de retrouver et, désormais, faites de même pour tous les mots et même pour les phrases, citations, poésies, que vous aurez plaisir ou intérêt à retenir.

Supposons, au contraire, que ce soit votre mémoire auditive qui réponde. Ce mot que vous cherchez, vous vous souvenez de l’avoir entendu en promenade, un dimanche, de la bouche de votre ami Y… Aussitôt que vous l’avez retrouvé, écrivez-le plusieurs fois. Vous ne l’oublierez plus.

Pour la même raison, les figures qui agrémentent les réclames d’un produit restent toujours associées dans votre esprit au nom du fabricant. Vous avez l’habitude de les voir ensemble; on les a si souvent présentés â votre esprit comme des images connexes qu’ils se sont fondus en une seule image, et que l’aspect de l’un rappelle immédiatement l’aspect de l’autre. Vous vous remémorez facilement les noms fameux que vous lisez dans tous les journaux, parce que des impressions visuelles répétées viennent à votre aide. Vous oubliez rarement les noms de vos correspondants, parce que vous êtes familiers avec l’apparence visuelle de leurs noms écrits et qu’elle s’est fondue, peu à peu avec le souvenir de leurs personnes. Par contre, vous oubliez facilement les noms que vous n’avez jamais vus écrits ou imprimés, ceux des personnes qu’on vient de vous présenter ou que vous avez rencontrées par hasard, parce que leur nom n’a été pour vous qu’un son comme un autre, sans association aucune avec une image visuelle définie.

Son et Orthographe.

3. Pour établir un rapport étroit entre la mémoire visuelle d’un visage et la mémoire auditive d’un nom, afin que l’une puisse aider l’autre, vous devrez concentrer spécialement votre attention sur la forme écrite ou typographique de ce nom lorsque vous l’entendrez. Demandez-en l’orthographe si vous l’ignorez. Vous devrez aussi le prononcer à haute voix en faisant très attention aux lettres qui le composent et à toute singularité qui le caractérise. Ne vous contentez pas de dire: « Monsieur Machin, Monsieur Chose ».

Essayez, lorsque vous rencontrez les gens pour la première fois, d’obtenir pendant quelque temps une impression aussi vive des noms que des visages, afin de combiner l’impression visuelle et l’impression auditive.

Quand vous pensez à quelqu’un, ne manquez jamais de vous rappeler son nom et de l’épeler mentalement. Lorsque vous rencontrez une personne de votre connaissance, remémorez-vous toujours son nom, même s’il vous est inutile sur le moment, et tâchez de le voir écrit en pensée, ou de l’épeler. Vous éviterez ainsi cet affaiblissement de la mémoire des noms propres qui se manifeste assez souvent aux environs de la cinquantaine.

Le Trait Pittoresque ou Caractéristique.

4. L’acuité de l’observation contribue encore à la précision du souvenir en accrochant la mémoire à des points en relief. Ce que vous avez remarqué avec attention, ce dans quoi vous avez perçu des détails originaux, se grave profondément, dans votre souvenir. Non moins que l’artiste ou le savant, l’homme d’affaires doit épier le caractère concret, singulier, qui fixe la mémoire.

« Ma mémoire des noms et des figures m’a bien servi », nous raconte un grand commerçant parisien. « Il y a deux ans, étant à Lyon, je fus présenté à M. Richard. Je ne le vis qu’une minute. Hier matin, il ouvrit la porte de mon bureau et je le reconnus à l’instant. « Bonjour, Monsieur Richard, lui « dis-je, comment allez-vous et comment « vont tous nos amis de Lyon ? » Il ne put cacher sa surprise. Peut-être avait-

il cru qu’il faudrait me rappeler notre première entrevue; aussi fut-il enchanté de n’avoir pas à prendre cette peine, et je suis sûr qu’il m’acheta plus de marchandises que si je n’avais pu me souvenir de lui, ou -ce qui eût été pire -si j’avais prétendu à faux le reconnaître et commis quelque impair. Ah ! Oui, je puis vous l’assurer, la mémoire est un fameux atout en affaires ! Je ne me contente pas d’une impression d’ensemble. Je cherche toujours un trait caractéristique. Richard a les yeux ardents et porte sur le nez une marque bleue. -« Vous avez dû vous exercer longuement pour arriver à de tels résultats ? » -« C’est vrai, mais je ne regrette pas ma peine ; à présent je n’oublie jamais une figure, une fois que je l’ai réellement vue, c’est-à-dire regardée avec attention. »

Le plaisir que fait éprouver le pittoresque favorise la mémoire. C’est pourquoi la réclame cherche pour les noms et les titres des caractères et des dispositions qui frappent les yeux. Elle cherche aussi des mots capables d’intéresser l’oreille par leur sonorité agréable ou bizarre. La publicité est bien faite quand elle sait obtenir le concours de tous les sens pour imposer à la mémoire le nom d’un produit; elle est parfaite quand elle arrive en outre à piquer là curiosité et à éveiller les désirs et les espérances qui sont dans tous les coeurs humains. Tel produit, comme l’Eau de Jouvence, doit en partie son immense succès au nom génial qui a été trouvé pour lui.

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