La culture de l’imagination

L’Imagination Peut être Cultivée.

1. Qu’entend-on par cultiver l’imagination ? Sans doute vise-t-on un affranchissement de l’esprit à l’égard des servitudes de la vie journalière. Par exemple, ces gens qui suivent strictement, d’un bout de l’année à l’autre, une prosaïque routine, sans diversion aucune, éprouvent le besoin de secouer leur torpeur et de réveiller leur imagination. On peut les aider, en leur montrant comment ils laissent échapper les occasions favorables : on déroulera devant eux le panorama de ce qu’ils manquèrent dans la vie, au double point de vue réel et idéal, en négligeant une importante fonction mentale. « Je croyais que l’imagination n’appartenait qu’aux poètes, écrit un de nos Etudiants, mais je viens de comprendre que j’ai aussi de l’imagination, et c’est une agréable découverte. Evidemment, je le savais autrefois d’une manière vague, mais, maintenant, je viens d’en saisir la portée ».

A) Les Obstacles à l’Imagination

Parmi les facteurs qui entravent le libre jeu de l’imagination, considérons d’abord :

Les Obstacles l’Ordre Physique.

2. Une formule simple peut les résumer : Tout excès, toute violation des lois de la ture stérilise l’imagination ou la pervertit. Ainsi quelqu’un abusant des plaisirs de la table verra très rapidement son imagination s’alourdir. Vous avez certes dû remarquer vous-même qu’après un repas trop copieux, nos efforts mentaux ne sont pas aisés. Mais trop manger nuit, il est également mauvais de pécher par excès contraire en s’imposant des restrictions alimentaires intempestives. Les pratiques ascétiques exigent des conditions de vie particulières, incompatibles avec notre activité quotidienne ; au lieu de fortifier notre esprit, elles risquent de lui porter une grave atteinte.

Vous éviterez les excès si vous retenez ce simple conseil : ne mangez, ne buvez, ne dormez, ne marchez, ne cherchez de distraction, etc., que…

  1. a) Lorsque vraiment vous en ressentez le besoin, ou…
  2. b) Dans le cas où vous le jugez utile.

Ne vous livrez donc pas à ces actes simplement parce que « l’occasion s’y prête », ou pour imiter autrui, car vous habituez ainsi votre organisme à des satisfactions excessives qui deviennent bientôt d’impérieuses exigences, ruineuses pour la santé et l’efficience.

Les Obstacles d’Ordre Moral.

3. Le savoir livresque, l’encombrement de la mémoire par des idées mal digérées, l’érudition verbale et sans critique ne sont pas le la pensée personnelle ; combien de gens « très cultivés » ne sauraient faire le moindre travail original !

Le respect exagéré des « autorités », voilà un autre ennemi de l’imagination. Il est souvent dû à un « manque de confiance » dans nos possibilités personnelles ; bien des gens se croient incapables de faire les choses dont s’occupent X… ou Y…, hommes célèbres; ils ne se rendent pas compte que X… ou Y…, avant de devenir célèbres, semblaient n’être que des individus ordinaires et que s’ils se sont imposés, c’est parce qu’ils ont eu confiance en eux-mêmes, utilisant toutes les ressources de leur esprit.

Mais les ennemis les plus terribles de l’imagination sont sans doute l’apathie et l’inertie ou paresse mentale.

Les apathiques, aussi indifférents à leur propre personne qu’à ce qui les entoure, ne feront jamais d’effort pour changer quoi que ce soit à l’ordre des choses. Les paresseux (nous ne parlons ici que de la paresse mentale) sont capables de s’intéresser à bien des sujets; souvent très intelligents et sensibles, ils ne sont pas sans éprouver des velléités d’activité personnelle. Malheureusement, leurs bonnes intentions s’affaissent dès qu’il s’agit de fournir un effort, même modeste ; ces gens aiment mieux souffrir de leurs ambitions inassouvies, mener une vie incomplète et médiocre, que de se décider à quelque application de l’esprit.

Nombreux sont ceux qui cherchent la vie facile, qui voudraient arriver sans travailler, uniquement grâce à la chance ; qui, fidèles à leur principe de suivre la ligne de moindre résistance, ne font qu’imiter autrui. Ils se croient parfois très malins, car ils profitent de ce que les autres ont acquis en peinant. Mais combien profonde est leur erreur ! En imitant les autres, ils perdent de plus en plus l’indépendance de leur pensée et finissent par devenir esclaves de ceux dont ils croyaient si astucieusement exploiter les efforts.

Artistes, savants, ouvriers, hommes d’affaires, chefs ou employés, sauvegardez la liberté de votre pensée, secouez votre apathie et votre paresse ! N’imitez les autres que pour rendre plus efficace votre effort personnel.

B) La Qualité à Développer : L’Originalité.

4. Quoiqu’on puisse être original sans imagination, cette faculté est plus que toute autre créatrice d’originalité. Autant on souhaite, en général, d’être personnel, autant on souhaite de paraître original. Mais il faudrait s’entendre sur l’originalité qui est souhaitable, car sans doute ne désirez-vous pas vous singulariser par simple bizarrerie. Dans la vie courante, un « original » est souvent un raté, un fruit sec. Grisé par la vanité de ses facultés inventives, il a trop négligé ce que renferme d’habituel et de modeste, mais aussi de moral et de fécond le travail qui se répète. Il a eu le tort de croire que le mieux se manifeste par l’excentrique, l’insolite.

Rappelez-vous ce principe pelmaniste : visons le meilleur, ou l’excellent ; -mais non pas le nouveau comme tel, à moins qu’on ne s’occupe de certaines activités qui en vivent : la mode, par exemple, ou la publicité. La recherche du nouveau pour lui-même aboutit souvent à de l’anarchie, à de l’impuissance. Il n’y a en effet de discipline; que dans une certaine uniformité des efforts. Quelques exemples vont le prouver.

Il fut un temps -vers 1900 -où la marine militaire française construisait « une flotte d’échantillons ». Par souci de toujours mieux faire aux points de vue vitesse, blindage ou armement, chaque nouveau navire différait des autres par des particularités très marquées. Résultat : manque d’homogénéité, impossibilité de faire manoeuvrer ensemble ces unités disparates. La production en « standards » ne doit pas être indéfinie, mais elle a sa raison d’être.

Chose curieuse et symptomatique chez un peuple épris de recherche et d’individualité : vingt-cinq ans plus tard, un reproche analogue fut adressé à la flotte aérienne de notre pays.

Effectivement, ce n’est pas chez nous que la production en série a été le plus vite appréciée, ni organisée. Nos commerçants, nos industriels qui veulent échapper au reproche de routine tombent aisément dans l’excès contraire, une poursuite incessante de petites innovations. Mais gare au fétichisme de la nouveauté ! Il y a un fond d’organisation, de principes, qui ne doit être modifié qu’avec prudence. Chaque changement doit témoigner d’un progrès réel et non pas seulement de nouveauté. Ceux qui commencent une entreprise feront bien de se renseigner sur les méthodes et les procédés de leurs concurrents et de n’innover qu’à bon escient. Il est sage de laisser aux firmes fermement établies les expériences aventureuses et dispendieuses.

La véritable originalité consiste à posséder, s’il s’agit d’un homme, des principes en accord avec sa pensée, sa nature : que chacune de nos actions reflète bien ce que nous sommes ; -s’il s’agit d’un groupe, des traditions qui traduiront bien son âme propre ; -s’il s’agit d’un art ou d’un travail, un style. Etre original, c’est rester fidèle à soi-même à travers les recherches que l’on entreprend pour mieux faire.

Ces précautions une fois prises, nous vous engageons à tout considérer de votre point de vue personnel, en rejetant les opinions toutes faites. Un esprit original ne se complaît pas à l’insolite, mais il pense par lui-même, fût-ce pour reconnaître vrai ce que beaucoup d’autres ont reconnu tel. Il donne un cachet personnel aux idées les plus vieilles.

Essayez de critiquer les préjugés qui entravent la liberté de votre jugement ; fuyez le banal, le vulgaire ; bannissez la routine ; ayez confiance en votre habileté pratique comme en votre pensée : même si vous ne réussissez pas aussitôt, sachez bien que vous deviendrez maître en vous exerçant. Osez être vous-même ; vous ne deviendriez gauche et maladroit que si vous craigniez de le paraître. Mais rassurez-

vous : rien n’est aussi répandu que le bon sens ; il n’y a aucune raison pour que vous en manquiez, si vous usez de notre méthode.

Ne pensez pas non plus : « Tout est dit et l’on vient trop tard depuis plus de sept mille ans qu’il y a des hommes, et qui pensent » (La Bruyère). Sur de vieux matériaux, sur des idées anciennes, vous pouvez faire des découvertes tout à fait inédites. La matière n’importe pas autant que la manière. Si vous vivez de façon personnelle des expériences banales, vous pouvez y trouver de l’inattendu. Votre esprit peut rénover bien des entreprises stériles. Au lieu de vous effacer, de vous fuir vous-même, faites que rien ne vaille pour vous que par vous; mêlez hardiment votre personnalité, pourvu qu’elle se montre ingénieuse et active, à toutes vos occupations. Faites vous-même votre réussite.

Moyens de Cultiver l’Originalité.

5. D’une manière générale, pour arriver à l’originalité véritable, il importe de veiller particulièrement aux trois points suivants :

1° Se défier de tout acte vers lequel on se sent poussé par une impulsion irréfléchie.

2° Se tenir en garde contre les influences extérieures, que l’on subit trop souvent sans même s’en rendre compte, au plus grand détriment de la personnalité.

3° Vérifier si l’on ne s’abandonne pas aveuglément à des habitudes provenant de l’éducation ou même de l’hérédité. Combien croient penser par eux-mêmes qui vivent exclusivement sur les idées reçues dans le milieu où ils ont été élevés, voire sur de simples apports ataviques!

Ces impulsions irraisonnées, ces influences étrangères qu’on subit à son insu, ces idées toutes faites qu’on s’est inculquées à la légère, voilà les plus grands obstacles à l’originalité vraie.

Toutefois il est des circonstances où le fais de prétendre penser par soi-même serait pure présomption. Par exemple, la jeunesse inexpérimentée se montre bien imprudente si elle néglige l’expérience de l’âge mûr : un jeune homme pourra donc, et même devra, sans pour cela diminuer en rien sa personnalité, tenir compte de l’avis des gens mieux informés ; de même tout homme doit recourir aux compétences éprouvées pour se faire une opinion sur les sujets dont il n’est qu’insuffisamment instruit.

4° Viser au « mieux » plutôt qu’à l’intérêt personnel.

Est-ce l’intérêt, est-ce le désintéressement qui se trouve le plus favorable à l’innovation ou aux découvertes ?

Notre Leçon II a montré dans l’intérêt le ressort de l’activité mentale. Personne ne saurait douter que l’espoir de faire fortune, ou d’acquérir de la réputation, ou de simplifier un travail ne suscite bien des efforts. En un certain sens toute recherche est donc intéressée. L’aiguillon de la nécessité rend ingénieux.

C’est en un autre sens que Ton proclame souvent l’opportunité du désintéressement dans la découverte. On veut dire que la recherche doit être poursuivie, au moins par les purs savants, sinon par les ingénieurs, sans qu’ils soient obsédés par l’urgence des applications pratiques. On veut dire aussi que la haute culture, beaucoup moins utilitaire que la technique, et qui ne fait guère c vivre » son homme, favorise les découvertes de vaste portée. Edison a pu être un praticien soucieux d’aboutir ; Einstein un théoricien exempt de tout souci relatif aux conséquences de ses réflexions. Mais il faudrait avoir la vue singulièrement courte pour juger plus utile à l’humanité le praticien même de génie, que le mathématicien dont l’ampleur de pensée féconde d’innombrables disciplines. Des études qui semblent sans application concrète peuvent, un jour ou l’autre, se révéler très riches en conséquences utilisables.

Souhaitons donc que malgré leur utilitarisme, salutaire d’ailleurs, nos sociétés gardent une phalange toujours mieux outillée de chercheurs passionnés pour le vrai ou pour le mieux, mais assez désintéressés pour entreprendre des travaux dont la portée immédiate ne s’aperçoit pas encore. A leur façon aussi, une maison de commerce, un individu sont bien inspirés, la première en se pourvoyant d’un office de statistique dont la valeur n’apparaîtra que plus tard, le second en accroissant ses connaissances dans les à-côté de sa profession ou dans un ordre extra-professionnel.

5° Se chercher de nouvelles possibilités.

Ce qu’il faut chercher, ce n’est pas tant lu « nouveau », que de Nouvelles possibilités découvrir en soi-même ou dans les choses, mais toujours en relation aussi étroite que possible avec notre tâche essentielle et normale. Une méthode plus adéquate à notre travail, un outillage plus conforme à nos fins, une activité nouvelle pour mettre en oeuvre certains de nos moyens : voilà des innovations qui ne risquent pas d’être oiseuses ou stériles.

En d’autres termes, essayons de trouver des rapports insoupçonnés entre nous et les circonstances extérieures. Le chimiste qui persuade un usinier de traiter par une production nouvelle certains matériaux résiduels jusque-là inemployés ou soldés à bas prix ; le négociant qui annexe à son activité une autre activité complémentaire ou compensatoire ; l’individu qui consacre, fût-ce à un passe-temps, telle capacité jusqu’alors par lui laissée en friche : ces gens augmentent leur maîtrise ou la puissance de leur firme.

Le nouveau auquel nous devons utilement viser, c’est celui qui se trouve comme préformé dans notre personnalité. Il en va de même, ici encore, que pour une maison de commerce, de laquelle on attend des produits d’un certain style et qui en effet n’invente avec succès que dans un certain ordre de formes ou de modèles, comme si, même en innovant, elle se conformait à quelque tradition. Tel le cas des grands couturiers.

Excellence et « Profit ».

6. Ayez donc à coeur de développer vos capacités. Ne cherchez à gagner de l’argent qu’en atteignant à l’excellence. Dans la majorité des cas, l’homme qui fait les plus gros bénéfices ne cherche pas, d’abord et surtout, à gagner de l’argent : il vise à l’excellence. C’est cette excellence, née de son enthousiasme pour ses affaires, qui le place en tête de ses concurrents, car elle lui permet d’offrir au public des produits supérieurs. Des milliers d’employés, anxieux d’augmenter leurs revenus, vont de place en place à la chasse d’émoluments supérieurs, mais sans penser à valoir davantage. Rien de plus déraisonnable que cette attitude, rien de plus démoralisant que leur succès, quand ils réussissent… Mais ils ne réussissent pas longtemps. L’échec les guette assez rapidement. Avant de quémander une « autre place », de solliciter une « nouvelle situation », qu’ils accroissent donc leur compétence technique, qu’ils augmentent leur aptitude au travail ; qu’ils développent leurs capacités: la réussite les récompensera ; une valeur plus grande assure des émoluments plus élevés. Mais ils mettent la charrue avant les boeufs et accusent le sort de leurs insuccès.

C) Les Attitudes à Prendre.

1) La Confiance en Soi

7. L’imagination, comme toute autre faculté, se développe par l’exercice, par l’apprentissage, par l’instruction générale. Il dépend de vous d’apprendre à vous en servir. Vous regardez quelqu’un qui passe à bicyclette ou qui joue au tennis : mais vous pouvez faire comme eux en vous y exerçant, si vous ne le savez pas encore. Pourquoi consentir à votre infériorité, puisque vous savez que par entraînement vous pourrez obtenir un résultat semblable ? Pourquoi vous juger incapable de faire ce que font tant d’autres dans le grand sport de la vie ? Vous êtes-vous demandé d’où provient votre crainte d’être incapable d’imagination ? Voici : lorsque vous voyez quelqu’un exceller à quelque chose et que vous vous sentez amoindri et déprimé, vous oubliez que : 1° celui qui vous dépasse dans tel domaine peut être nul dans tel autre où, par contre, vous excellez; 2° vous ne le voyez qu’à certains moments de sa vie, tandis que vous êtes à toute heure avec vous-

même ; par conséquent, il a l’avantage de ne vous montrer que ses qualités, non ses défauts.

Ayez confiance en vous-même. Osez penser sous votre propre responsabilité, sans craindre trop de vous tromper. Remettez-vous en non à l’autorité d’autrui, mais à la netteté de vos raisonnements et au verdict de l’expérience. Vous n’avez besoin de personne pour reconnaître si votre jugement est juste et s’accorde avec les choses.

Votre esprit n’est pas moins bon que celui de quiconque, si vous consentez à l’exercer. Ayez la loyauté de chercher le faible, tout comme le fort, de vos arguments. N’érigez pas vos hypothèses en vérités tant que l’expérience n’en a pas prouvé la légitimité. Si vous savez ainsi vous soumettre à la leçon des faits, vous avez le droit d’être audacieux dans vos conceptions.

2) Ayez l’Esprit Chercheur.

8. On pourrait diviser l’humanité en deux catégories : ceux qui cherchent, ceux qui ne cherchent pas. C’est grâce aux premiers que la civilisation se développe. Les seconds sont des êtres moins évolués, qui ne connaissent ni la peine ni la joie de l’action personnelle. Un certain goût de la recherche est naturel à l’homme : c’est la chasse avec toutes ses ingéniosités ; ce sont les voyages aux pays lointains et inconnus, les découvertes qui ont constitué notre patrimoine actuel. Or, point de recherche sans l’imagination.

Comment Avoir un Esprit Chercheur ?

1° En tâchant de voir toute chose sous des aspects nouveaux et multiples. La Leçon III devra vous y avoir préparé, si vous avez adapté ses exercices d’observation à vos besoins, tant privés que professionnels.

2° En cherchant à faire toujours mieux au lieu de se borner à copier les autres.

3° En ne passant jamais à côté d’une chose sans s’intéresser à sa cause ou à son origine.

4° En sachant s’étonner de ce que l’on ne comprend pas. Or, combien de choses banales vous échappent dans leurs causes, dans leurs raisons ! La curiosité vous rendra plus ardent à la recherche.

5° En considérant la recherche comme la source d’un plaisir noble et salutaire (tant d’autres ne le sont pas !) ; en y voyant une de vos principales raisons d’être.

5) L’Intérêt et l’Enthousiasme.

9. S’intéresser aux choses et aux êtres en général, en bloc, ne suffît pas : il faut éprouver de l’intérêt pour un certain ordre de recherche ou de travail. Certes, ce n’est pas assez de s’y intéresser pour y réussir, mais il suffit de s’y intéresser pour y acquérir quelque aptitude. Caressez un idéal, le but de ces efforts ; pensez-y sans cesse, non en une obsession épuisante, mais avec l’intelligence en éveil et surtout avec ardeur. La partie subconsciente de vous-même -sur laquelle vous éclairera la Leçon XI -se mettra au service de vos desseins. Il importe aussi de vous mettre dans un certain état d’esprit, prêt à accueillir les idées, les images qui concernent votre but. À la faveur de l’enthousiasme qui vous inspirera, les matériaux afflueront pour vos combinaisons futures. On peut travailler même dans la souffrance, mais on invente, on imagine surtout dans l’effort libre et joyeux. Rappelez-vous comme vous avez eu le travail facile et fécond chaque fois que vous avez réussi. Par lui-même, d’ailleurs, l’effort qui nous rapproche d’un certain but est source de joie.

Remplissez-vous donc le coeur autant que l’esprit de l’enthousiasme que suscite en vous un sujet. Aimez-le pour lui-même et non pas simplement pour le profit matériel qu’il peut vous procurer. Alors les idées vous viendront en abondance, -et le bénéfice matériel par surcroît.

4) Le Sentiment et la Sympathie.

10. L’affinité qui existe entre le sentiment et l’imagination ne se manifeste pas simplement par l’attrait égoïste qu’exerce sur nous notre but. Les grandes prouesses de l’invention poétique, scientifique, charitable supposent une intense sympathie tant pour la nature que pour l’humanité. Nous sortons de nous-mêmes pour éprouver pendant quelque temps les sentiments des autres ; et c’est cet acte d’altruisme qui nous permet de comprendre ce qui, autrement, resterait pour nous livre fermé. Cette façon « de sortir de soi » est l’oeuvre de l’imagination, et la force motrice est la sympathie.

Voilà le principal secret du talent et du génie. Comment un poète écrit-

il des poèmes débordants de musique verbale et de pensées frappantes ? A coups de logique, par la réflexion ? Non. Le sentiment règne d’abord en lui sous la forme de sympathie pour tout l’univers. La Nature, la Beauté, la Vie humaine, la Souffrance, la Douleur, la Mort, tout cela trouve de vibrants échos dans sa sensibilité et, loin de se montrer indifférent ou hostile, le poète pénètre si profondément les êtres qu’il participe à leur vie. « Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas. » « Les grandes pensées viennent du coeur. »

La Sympathie dans les Affaires.

11. Le commerçant n’a pas moins besoin de sympathie que le poète ; mais il l’emploie d’une manière différente pour un but différent. Dans l’estimation purement intellectuelle des chances de vente d’une nouvelle tondeuse brevetée pour gazon (elle coupe l’herbe sans importuner par son bruit les habitants de la villa voisine), on peut facilement se tromper ; mais la sympathie donne une pénétration qui lui permet de juger la proposition sous ses divers aspects : les frais de fabrication, le prix de vente, l’efficacité de la machine, et par-dessus tout, son attrait probable pour les acheteurs. Grâce à la sympathie impliquée dans l’imagination, il se met à leur place et apprécie la tondeuse, si l’on peut dire, comme ils l’apprécieront.

5) Cherchez l’Inspiration.

12. Ne croyez pas que l’inspiration soit l’apanage des seuls artistes, poètes, peintres, musiciens ; l’homme le plus pratique y doit recourir s’il veut comprendre ou créer. L’inspiration, c’est un état dans lequel les idées nous viennent facilement ; état qui fut toujours éprouvé comme mystérieux, dans lequel on a cru saisir une intervention de l’au-delà. Car on ne savait pas s’expliquer ces phénomènes étranges où l’homme, se sentant illuminé par une clarté intérieure, se trouvait soudain possesseur de connaissances nouvelles, de jugements originaux et de résolutions décisives.

On ignorait alors l’existence de la personnalité subconsciente ; on réduisait l’esprit individuel à la fraction infiniment petite que présentent sa conscience et sa mémoire. Or, la Leçon XI, comme nous fous l’avons annoncé déjà ci-dessus, vous introduira dans le vaste royaume du subconscient et vous montrera comment on en utilise l’incroyable richesse.

L’inspiration est une fonction naturelle, propre à l’esprit humain. L’étonnant est que si peu de gens s’en servent. Sans doute, l’inspiration ne nous vient pas à chaque instant, ni sur commande. Même ceux qui en sont capables n’en jouissent pas toujours. Pour apparaître, elle a besoin d’une atmosphère favorable. Elle exige une haute tension de l’esprit, et voilà pourquoi les esprits épuisés ou paresseux en ignorent le bienfait. Privilège précieux entre tous, elle est inconnue de celui qui ne place son idéal que dans des satisfactions faciles ou grossières. Il faut la cultiver comme une fleur délicate, la protéger contre les intempéries. N’oubliez pas surtout que les bourrasques peuvent venir de vous-mêmes autant que du dehors.

Vous créerez l’ambiance qui lui est propice en recherchant les attitudes et les stimulants que nous vous recommandons dans ce chapitre. Faites souvent appel aussi à l’inspiration : vous arriverez à la connaître et à distinguer les conditions intérieures et extérieures favorables à son apparition. Peu à peu vous acquerrez la plus brillante et la plus utile des aptitudes.

6) Il vous faut de la Persévérance et du Travail.

13. Mais ne croyez pas qu’il suffise de se mettre dans l’état d’inspiration pour trouver la solution de n’importe quel problème ; un long effort, patient, souvent renouvelé, polarisera seul votre esprit dans la direction voulue. L’appel au subconscient n’est pas toujours décisif, si l’impulsion que lui donne votre désir ne suffit pas pour changer l’orientation de ce mécanisme complexe. Il faut des impressions assez fortes pour approprier les vibrations du subconscient à la préparation de votre projet. Voilà pourquoi il est si facile de suivre ses tendances naturelles, car là on obéit à son subconscient. Donc, cherchez à éprouver de l’ardeur (1); ne vous découragez pas si vous ne trouvez pas tout de suite ; répétez les efforts à diverses reprises pour mettre peu à peu en branle le lourd levier du subconscient.

D) Les Stimulants de l’Imagination»

1) L’Observation.

14. Les personnes douées d’imagination trouvent une source d’inspirations dans la réalité qui les entoure. L’étudiant qui a vraiment compris la Leçon III, et qui en a pratiqué les Exercices en les complétant par adaptation à ses besoins, aura déjà un riche fonds d’images mentales. On ne devrait perdre aucune occasion, spécialement pendant les promenades à la campagne, d’enrichir ses connaissances, de façon à mettre au service de l’imagination les matériaux requis : images visuelles, sons, goûts, odeurs et sensations tactiles. Si vous n’avez pas l’esprit d’observation assez développé pour acquérir un stock abondant et varié d’images, si votre vie intérieure ne vous laisse pas le souvenir de nombreuses expériences, vous ne pouvez disposer que d’une imagination pauvre et stérile.

(1) Beaucoup nous objectent qu’ils n’ont d’intérêt pour rien. Nous leur rappelons le proverbe, que l’appétit vient en mangeant. Si l’on persévère assez pour se familiariser avec une occupation, on finit par y trouver intérêt. Mais ne vous demandez pas trop souvent ni trop anxieusement, si le travail vous passionne : il n’y aurait pas de plus sûr moyen d’empêcher l’adaptation nécessaire du sujet à sa tâche. Observez et lisez, lisez et observez.

Surtout n’oubliez pas de classer selon les Principes de Coordination logique ce que vous avez acquis de la sorte : vous le conserverez mieux, le retrouverez plus sûrement et serez outillé pour en tirer parti sans risque d’erreur et à bon escient.

2) L’Expérimentation.

15. L’expérimentation consiste, dans les sciences, à instituer des expériences pour examiner si des données déjà acquises, convenablement agencées, n’expliqueraient pas des faits nouveaux, actuellement incompris.

Dans la vie pratique, l’expérimentation consiste à tenter des essais. Voyez les étalagistes étudier la présentation des articles dans les vitrines; souvent un autre employé se tient dans la rue et fait rectifier la place, l’inclinaison d’un objet, la disposition des plis, des couleurs, des ensembles. Pourquoi ces tâtonnements, sinon en vue d’un certain effet, afin de séduire, d’attirer la clientèle ? Il y faut de l’imagination en même temps que du goût; on doit se représenter les impressions du public, se « mettre à sa place ».

Ne craignez pas de vous livrer, vous aussi, à des essais de ce genre dans votre profession ou votre métier. Mettez vos capacités à l’épreuve, arrangez et combinez souvent afin de découvrir non pas seulement du nouveau, mais du mieux. Bien entendu, il s’agit surtout des détails, des points secondaires, car nous l’avons déjà dit, il y a un fonds d’idées et de méthodes auquel il ne faut toucher qu’avec d’extrêmes précautions. Rien n’empêche d’ailleurs de les modifier sans cesse sur le papier, à titre d’exercice.

3) La Documentation.

16. Pour travailler à coup sûr, l’imagination a besoin de bases fermes, c’est-à-dire de faits. Vous possédez en premier lieu vos expériences personnelles (vos sensations, vos sentiments, vos idées); et c’est déjà là une richesse dont il ne dépend que de vous de aire un bon emploi. Mais toute expérience personnelle est nécessairement limitée par le milieu, les circonstances. Adjoignez-lui donc celle d’autrui, consignée dans les livres ou accessibles par la conversation, les cours et conférences, la radio, etc. Plus le champ de votre expérience s’étend, plus s’accroît le pouvoir de votre imagination. Considérez la vie ambiante comme un vaste film dont l’inspection vous suggérera sans cesse des points de vue nouveaux, de même que la vue, au cinéma, de paysages polaires ou tropicaux suscite en vous des impressions plus directes qu’un récit de voyage. Mais si maintenant vous lisez ce récit, grâce à vos souvenirs visuels vous saurez évoquer les paysages que l’explorateur ne peut que suggérer avec des mots.

Ainsi la lecture et l’observation directe se prêtent un mutuel secours : à vous de découvrir dans l’existence quotidienne, même la plus banale des occasions de stimuler votre imagination. Comprenez bien que la documentation, au sens large, se trouve non seulement dans les livres, mais dans la vie.

4) Les Arts Stimulent l’Imagination

17. L’imagination est une qualité indispensable aux artistes. Ce sont avant tout des imaginatifs. Aussi leurs oeuvres fournissent-elles d’excellents stimulants à l’imagination.

Avis préjudiciel : détachez-vous de la réalité actuellement perçue, lorsque vous voulez imaginer; car il vous faut voir autre chose que ce que vous présentent vos sens. Rien ne facilite autant cette tâche que la contemplation d’une oeuvre d’art. Au moment où nous regardons

une toile de maître, où nous écoutons le chant divin d’un violon, nous nous sentons comme détachés de la vie concrète et transportés dans un autre monde. Fermons alors les yeux et cherchons à « réaliser » ce que nous imaginons. Des localisations trop précises dans le temps ou l’espace feraient obstacle à notre effort pour sentir, pour penser esthétiquement. S’agit-il d’admirer un beau paysage (en nature ou en peinture) ? Peu vous importent les dimensions exactes du champ, sa situation géographique, sa structure géologique; à la différence d’un objet d’utilité pratique, dont la valeur dépend de certains caractères bien précis, une oeuvre d’art vise uniquement à provoquer le libre jeu de l’imagination. Devenons accessibles aux arts pour nous rendre aptes à l’imagination.

Il y a plus : les arts agissent sur le subconscient, ce générateur et nourricier de l’imagination. Une symphonie de Beethoven évoque en nous une foule de souvenirs, de sentiments, qui, conservés dans les profondeurs du subconscient, trouvent alors une occasion de revivre. Aux sons de certaine musique, les plus durs se sentent devenir bons, leurs âmes se remplissent de tendresse et de pitié; les timides se voient animés d’un courage presque héroïque; les faibles, d’une force surhumaine. Voilà l’oeuvre mystérieuse de l’art, qui secoue le tréfonds de notre personnalité et nous fait découvrir en nous-mêmes des sentiments, des pensées, dont nous ne nous serions jamais crus capables.

Vivez donc un peu en artistes, cherchant le beau à côté de l’utile ; sachez envisager toute chose sous ce double aspect; vous n’en réaliserez que mieux votre idéal Pelmanisle, idéal d’activité; car les sources les plus vives de notre action jaillissent du libre jeu de l’esprit et de la spontanéité de nos sentiments intimes.

Le Rythme et l’Imagination.

18. Rendez-vous compte de la façon dont les arts excitent l’imagination. C’est surtout par le rythme de la vie, rythme qui se communique aux sons, aux couleurs, à la littérature. La poésie, la musique primitives s’accompagnaient de mimique, de danse et n’auraient pu être composées sans avoir été pour ainsi dire brodées sur la trame d’une cadence régulière. Si vous avez besoin de faire appel à toutes vos capacités pour rédiger un rapport, pour passer un concours, pour attaquer un problème technique, mettez votre esprit en mouvement soit par de la marche, soit par l’audition d’une musique, même médiocre. Il arrivera ceci, que vous vous approprierez un rythme, et que ce mouvement régulier fera plus aisément aboutir le travail dont vous êtes capable, mais qu’obstruent diverses difficultés. La mémoire sera plus docile, les idées viendront et s’agenceront mieux. Vous bénéficierez d’un élan reçu du dehors, mais qui vous harmonisera du dedans. Ne trouve-t-on pas quelquefois une solution cherchée ou des combinaisons aussi heureuses qu’inattendues, en soutenant sa réflexion par la contemplation d’un nuage qui se transforme, d’une tache d’encre qui se fragmente en silhouettes fantaisistes, d’une arabesque capricieuse, mais simple dans sa complication?

5) La Nécessité, le Meilleur des Stimulants.

19. Un proverbe dit : « La nécessité est la mère des inventions ». L’histoire de l’humanité le prouve. C’est la nécessité qui enseigna aux premiers hommes à façonner des pierres, à découvrir le feu, à perfectionner leurs armes et leurs outils; plus tard, les expériences des savants, des médecins, des ingénieurs ont toujours été suscitées par des besoins urgents : comprendre, guérir, construire, fabriquer. Ceci vaut également pour l’individu; c’est l’imagination excitée par la nécessité qui suggère une initiative rapide au moment du danger. Tel qui, ayant son existence assurée, se laissait vivre sans but, fait montre d’ingéniosité lorsque la fortune lui échappe. L’histoire de Robinson Crusoé illustre bien tout le pouvoir d’une imagination stimulée par la nécessité.

Ne craignez pas dans votre vie les moments pénibles et les situations difficiles. Considérez-les comme autant de coups de fouet pour susciter et votre imagination et les forces qui sommeillaient en vous.

6) Les Pires Stimulants : les Excitants Artificiels.

20. Gardez-vous de suivre l’exemple de ceux qui cherchent l’inspiration dans un excitant factice : alcool, opium, ou simplement tabac, café, etc. Alfred de Musset obtenait des faveurs de « la Muse Verte », mais il y épuisait plus qu’il n’y exaltait son génie. A un certain degré de nervosisme, les drogues s’imposent avec tyrannie, mais il y a là le stigmate d’une déchéance, non un procédé de rendement. Les pires catastrophes guettent ceux qui, de la sorte, se sont voués au dérèglement. Un esprit sain dans un corps sain : voilà l’idéal peut-être inaccessible, mais dont on ne s’écarte à dessein que pour sa perdition.

E) La Discipline de l’Imagination.

21. Il ne suffit pas de cultiver l’imagination: il faut souvent la réfréner, toujours la contrôler. Les puissants inventeurs ne s’abandonnent nullement à leur fantaisie, comme font les simples rêveurs. Le génie est une « longue patience », une sévère méthode imposée à de grandes facultés inventives. Si elle échappe à une rigoureuse surveillance, l’imagination n’est que « la folle du logis ». La culture mentale est soumise aux mêmes conditions que la culture tout court : labourer le sol, arracher les mauvaises herbes, écarter les rongeurs et les moineaux, sacrifier la quantité pour obtenir la qualité, tailler les arbres fruitiers sans pitié pour l’exubérance des « gourmands », des « rejets », -voilà des tâches purement négatives, mais indispensables. De même, parmi les idées qui nous viennent, beaucoup doivent être rejetées comme absurdes, ou simplement utopiques; toutes doivent être rectifiées par la logique, éprouvées au contact de l’expérience. Certaines d’entre elles sont excellentes -en principe mais provisoirement inutilisables ou dangereuses, faute d’applicabilité actuelle. La Leçon prochaine vous apprendra comment il faut discuter le pour et le contre d’une intention ou d’une hypothèse, afin d’en faire, si possible, une pensée réalisable.

Cultivez l’imagination, mais n’en soyez pas la victime. Cette faculté peut vous tirer d’affaire, mais elle trompe autant de gens qu’elle en guide. De même que le savant véritable exerce son esprit critique sur ses hypothèses, chacun de nous doit contenir son imagination dans de strictes limites, celles de la logique, afin d’éviter l’incohérence et la contradiction; celles des lois de la nature que fait connaître la science, et qui permettent de distinguer le possible de l’impossible.

reussite_7j_joie_vivre_L