La timidité. La vraie attitude

Une remarque nous frappe, parmi celles que nous aimons à recueillir dans l’œuvre si touf­fue et si profondément humaine de Yoritomo:

“L’attitude, plus que le visage encore, dit-il, révèle l’état de l’âme.”

L’attitude du timide est toujours empreinte d’une gaucherie

Et il ajoute :

“C’est pourquoi l’attitude du timide est tou­jours empreinte d’une gaucherie, indice du manque de sincérité qui le caractérise, car il est rare que ses paroles soient l’expression pure de ses sentiments.

“La franchise des pensées donne seule aux mouvements qui la commentent l’aisance que nous prisons par-dessus tout.

“Cette grâce de l’attitude ne peut être réalisée par les timides. En voici la raison : le geste précède toujours la parole, car il est parallèle à l’impression reçue.

“Or, cette impression étant, dans l’état qui nous préoccupe, d’une mobilité et d’une ins­tabilité extrême, les mouvements qui doivent la rendre ne peuvent être que discordants et brisés.

“Il est aisé de se rendre compte de cette observation lorsqu’on écoute des acteurs qui ne sont pas rompus à toutes les finesses de leur art.

“Comme ce qu’ils disent est seulement la représentation d’un sentiment qui n’est pas né en eux, ils le ponctuent par des gestes qui suivent les mots au lieu de les devancer, ainsi qu’il arrive dans la vie réelle.

“C’est là surtout qu’il faut chercher l’expli­cation de l’attitude que l’on retrouve chez tous les gens timides.

“Est-ce à dire que les fanfarons soient plus véridiques dans leur maintien apparent et que leurs façons soient moins empruntées ?

“Point. Celui seul qui sait allier une sage réserve à la maîtrise de soi-même a assez d’empire sur lui pour adopter une attitude sincère dont il ne se départira pas, car elle lui est naturelle.

La froideur exagérée n’est pas une solution

“Il faut bien se garder aussi de tomber dans l’écueil familier à tant de timides qui, en pu­blic, pour se tirer d’embarras et se composer une attitude, prennent celle de la froideur exagérée.

“Ils s’imaginent ainsi dissimuler leurs émo­tions et échapper au martyre des contacts.

“Quelques-uns d’entre eux pratiquent, ou font semblant de pratiquer une silencieuse ironie ; un sourire railleur leur sembla la ré­ponse facile à tous les arguments.

“Ces façons, qui leur permettent de se com­poser une contenance, ont pour beaucoup de timides l’avantage de se donner le temps de réfléchir et de construire une phrase.

“Il est vrai que, lorsque cette phrase est péniblement préparée, il est rarement temps encore de la placer. La conversation s’est déroulée et l’opportunité de la remarque qu’ils ont si laborieusement échafaudée ne s’impose plus depuis longtemps.

“Pour certains autres, ces diverses maniè­res d’être n’ont qu’un avantage, c’est d’éviter la réflexion que leur esprit, dénué de virilité, n’a pas accoutumée à venir à leur premier appel.

L’attitude de la douceur affectée et de la politesse obséquieuse ne mènent à rien

“Il est encore des timides qui adoptent l’at­titude de la douceur affectée et de la politesse obséquieuse ; ils ne savent ni contredire ni railler et approuvent tout sans aucun juge­ment.

“Ceux-là sont surtout de la race des humbles. Ils vivent dans la crainte perpétuelle de déplaire et sont inquiets de l’opinion de tous.

“Sont-ils plus sincères ? Certes non, car tout dans leur contenance indique la gêne et l’ar­tifice.

“Ce timide qui semble confit dans son hu­milité est souvent un révolté. Cet autre, qui se promène à travers la vie la tête inclinée et les yeux baissés, prend tous les autres en pitié parce qu’ils ne réalisent pas l’idéal qu’il s’est créé et qu’il est, du reste, incapable lui-même de représenter.

“Mais de cela les timides conviennent dif­ficilement vis-à-vis d’eux-mêmes. Comme dans leur vie intérieure, ils sont nantis de tou­tes les audaces, ils méprisent ceux qui ignorent les actes mirifiques dont ils sont capa­bles en rêve.

Un timide est comme le lièvre

“Exempte de franchise encore est l’attitude des timorés. Ceux-là sont enclins au mysti­cisme, non pas tant par conviction ou besoin d’idéal, que par crainte des châtiments de l’autre monde.

“Ils se sont organisés une existence de liè­vres et tout ce qui vient la déranger, sous for­me de distraction ou de chagrin, les effarou­che au même titre.

“Comme le lièvre redoutant l’approche du chasseur, ils craignent tout ce qui peut appor­ter un événement dans la piteuse succession de leurs jours, et le moindre incident les ébranle profondément.

“Ils sont toujours pessimistes et présentent cette particularité d’être peu touchés d’un grand bonheur, tandis qu’ils sont consternés de la moindre contrariété.

“C’est à grand tort qu’on les confond avec les modestes, qui, eux aussi, forment une va­riété dans l’ordre des natures dénuées d’éner­gie.

“Le modeste, dont tant d’écrivains ont, à tort, célébré la vertu, a parfois une grande valeur personnelle, mais cette valeur reste le plus souvent inconnue, et c’est ce qui le rend blâmable, car, dans l’intérêt général, person­ne n’a le droit de laisser improductive la force qu’il porte en lui.

“Mais les humbles ne peuvent être l’objet d’un pareil reproche. S’ils sont humbles, c’est en général que rien en eux n’est saillant ; leurs facultés sont affaissées et ternes comme leur intelligence et leur personne, tandis que leur attitude est l’image de leur amoindrissement.

Les qualités qui doivent se traduire dans l’attitude

“La réserve, le calme, le sang-froid, tous ces attributs d’une énergie consciente de sa force, sont donc les qualités qui doivent se traduire dans l’attitude de celui qui possède cette vertu.

“Les mouvements inspirés par un raison­nement lucide, se trouvant toujours d’accord avec la pensée, constitueront cette eurythmie du corps que nous prisons surtout parce qu’elle traduit celle de l’âme.

“L’homme fort ne doit être ni trop exubé­rant ni trop taciturne ; il ne sera ni apathi­que ni turbulent ; il évitera d’être obséquieux et se gardera de l’irascibilité.

“La pondération sera la règle absolue de sa conduite. Cette vertu, accessible seulement aux adeptes de l’énergie, régira ses pensées, réglera ses impulsions et disciplinera ses mou­vements, éveillant ainsi l’idée d’une complète harmonie de son attitude physique, véritable reflet de son attitude morale.”

Seuls les disciples de l’énergie atteignent le but fixé

Comme on le voit, d’après les préceptes du vieux Shogun, la vraie attitude, celle qui doit être l’objet de tous les efforts, n’est que la conséquence directe d’un état d’âme très sain, qui se manifeste à l’extérieur.

C’est la marque indéniable à laquelle on reconnaît tous les adeptes de l’énergie, c’est-à-dire tous ceux qui, libérés des défaillances, attributs des timides, ont entrepris cette mar­che vers le mieux, dont Yoritomo nous conte les péripéties, dans un de ces apologues qui lui sont familiers.

“Des hommes, dit-il, étaient partis de conserve pour entreprendre un voyage dont le but était un pays merveilleux. Nombreuse était leur troupe dès le départ, mais à peine quelques jours s’étaient-ils écoulés que les rangs s’étaient déjà singulièrement éclaircis.

“Certains d’entre eux, les timorés, qui s’étaient encombrés du bagage des scrupules inu­tiles, avaient succombé sous le poids de leur charge.

“D’autres, les timides, s’étaient effarouchés, des difficultés qui leur imposaient une initia­tive douloureuse.

“Les modestes, après quelques jours de marche, étaient restés en arrière, de peur d’at­tirer les regards, et on commençait déjà à ne plus s’en préoccuper.

“Les apathiques, fatigués de l’effort, s’é­taient couchés dans les fossés bordant la rou­te et épuisaient lentement leurs provisions de voyage, sans s’inquiéter de l’instant où elles viendraient à manquer.

“Les fanfarons et les outrecuidants, après avoir témoigné d’un enthousiasme fougueux, s’étaient repliés dès les premiers dangers.

“Les envieux, au lieu de chercher à égaler le courage de ceux qui marchaient en tête de la colonne, ne cherchaient qu’à leur susciter des obstacles dans lesquels ils trébuchaient les premiers.

“Les téméraires avaient été décimés par leurs inutiles imprudences.

“Si bien qu’après des jours et des nuits, une poignée d’hommes seulement atteignait l’Eden, but de leur course.

“Ces hommes étaient les disciples de l’énergie, ceux auxquels cette vertu avait donné l’audace, l’ambition, le sang-froid et la maî­trise de soi-même nécessaires pour vaincre les périls et au besoin les conjurer, ceux qui par leur maintien calme et digne avaient su imposer à leurs compagnons, devenus bientôt leurs disciples, le sentiment de la valeur, dont ils étaient eux-mêmes profondément péné­trés.”

La vraie attitude est donc celle que donne la pratique d’une volonté bien assouplie, vic­torieuse de la timidité.

Elle découle toujours d’une noblesse d’âme qui porte en elle sa récompense, car c’est par cette noblesse, ennemie de la timidité, que nous pouvons acquérir la sérénité, ce don en­viable entre tous, puisqu’il nous fait proches du Bonheur en nous donnant la possibilité de discerner la Beauté sommeillant dans les choses.

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