La tragédie des joies différées

Le moulin ne moudra jamais avec l’eau qui a déjà passé.

Il y avait une fois un très brillant et charmant jeune homme qui décida d’employer la première moitié de sa vie à amasser un million, et le reste à jouir de ce qu’il aurait amassé. Il résolut de sacrifier tout ce qui l’empêcherait d’atteindre son but. Il fit taire le désir ardent qu’il avait de faire de la musique, et se refusa toute incursion dans l’art, dans tout ce qui aurait pu satisfaire les goûts de sa nature artistique et raffinée. Plus tard, disait-il, je m’accorderai toutes ces jouissances.

Mais lorsque ce jeune homme eut gagné son million, il désira en amasser un second, en travaillant quelques années de plus. Quand les 2 millions furent en sa possession, son ambition s’était encore considérablement accrue, et réclamait toujours davantage.

Ne soyez pas esclave de votre ambition

Il résolut cependant d’en rester là, et de jouir de ce qu’il avait amassé ; mais il découvrit bientôt qu’il était devenu l’esclave de son ambition, qui ne lui laissait aucun repos, et il continua à travailler, en refoulant toujours sa nature supérieure, jusqu’à ce qu’un jour, il se vit dans un miroir tel qu’il était.

Il fut peiné de constater que ses cheveux étaient déjà gris, que son visage avait des rides, et que sa taille se courbait. Pendant un moment, il ne put en croire ses yeux ; mais il dut se rendre à l’évidence ; il résolut alors de cesser sa chasse aux millions, et de jouir enfin de la vie.

Il s’aperçut bien vite, cependant, qu’il avait perdu le goût de ce qui était le but de ses aspirations juvéniles. Lorsqu’il commença à voyager, il dut constater que les chefs-d’œuvre d’architecture, de peinture, de sculpture, dont il se promettait autrefois tant de jouissance, étaient maintenant un livre fermé pour lui, parce que ses facultés esthétiques, étant restées si longtemps sans emploi, s’étaient atrophiées.

Il résolut alors de s’entourer d’amis. Mais la faculté d’aimer avait été absorbée par ses affaires. Il avait sacrifié ses amitiés à la poursuite de la fortune. Il pensa alors que son premier amour, la musique, ne s’était au moins pas éteint en lui, et il alla partout où il pouvait entendre de belles œuvres. Mais il découvrit bientôt que les affaires avaient aussi tué son sens musical.

Dans son désespoir, il essaya de tout pour découvrir ce qui pourrait l’intéresser et le rendre heureux, mais rien ne put lui procurer une jouissance durable. Il avait sacrifié sa jeunesse, sa santé, ses amis, ses goûts artistiques et littéraires, et il se trouvait maintenant posséder une fortune, sans pouvoir en jouir. Il avait l’argent, mais rien d’autre.

Que reste-t-il d’humain dans un être semblable ? Les nobles, grandes et sublimes qualités qui constituent les êtres normaux, ceux qui ressemblent à Dieu, ont été détruites par l’amour de l’argent.

Le temps viendra où ces monstres humains, à fortunes colossales, seront considérés comme les ennemis de tout ce qui est élevé et noble, doux et pur dans la vie humaine. Les hommes et les femmes n’adoreront pas toujours le Veau d’or.

Apprenez à jouir de tout au jour le jour

Le seul moyen d’être heureux est d’accueillir avec joie, au jour le jour, tout ce qui vient illuminer le chemin de notre existence. Renvoyer d’en jouir, jour après jour, année après année, jusqu’à ce que nous ayons acquis une meilleure position ou de la fortune, c’est nous priver, non seulement de la joie du moment présent, mais encore de la faculté de jouir dans l’avenir.

Une des plus grandes tragédies de la vie est le renvoi de la jouissance. Je crois qu’un des grands regrets de beaucoup de personnes approchant de la fin de leur existence, est de ne pas avoir vraiment vécu, d’avoir renvoyé les joies de la vie à plus tard, au lieu d’en jouir, comme elles venaient, au jour le jour.

Combien souvent nous voyons des jeunes s’élancer dans la vie avec un petit capital, et travailler pendant des années comme des esclaves, en mettant de côté tout plaisir et toute distraction, en se refusant le luxe d’une vacance, d’une soirée au théâtre ou au concert, l’achat d’un livre convoité, en se refusant même le temps de lire et de cultiver leur esprit, jusqu’à ce qu’ils aient plus de loisir et plus d’argent ! Ils se déçoivent eux-mêmes par la pensée que plus tard ils pourront avoir une vie plus agréable et se permettre ce qu’ils se sont refusé jusqu’alors.

Lorsqu’à la fin le moment arrive où ils décident qu’ils peuvent s’accorder un peu de plaisir, ils commencent à voyager, essayent de jouir de la musique ou des œuvres d’art, ou encore de cultiver leur intelligence par la lecture et l’étude. Mais il est trop tard. Ils se sont figés dans la routine de la vie qu’ils se sont imposée.

Des vies semblables se comptent par centaines autour de nous. Des milliers d’hommes font naufrage nerveusement, se trouvent pratiquement sans amis et sans foyer, tout simplement parce qu’ils ont tout sacrifié à l’acquisition d’une fortune. En valait-elle la peine ?

Ne laissez pas l’amour de l’argent rabaisser votre idéal

Combien de vies perdues pour avoir voulu sauver un chapeau, un paquet, etc., en s’élançant au-devant d’une automobile ou d’une voiture ! Quelle folie ! disons-nous, mais des milliers d’hommes ont perdu tout ce qui fait le charme de la vie pour avoir essayé de gagner quelques milliers d’euros de plus.

La Nature tient un bazar à prix unique. Elle vous laisse choisir ce que vous voulez, mais vous en payez le prix, et souvent vous dédaignez ce qui aurait eu infiniment plus de valeur que ce que vous avez pris.

Combien prennent l’argent, mais laissent leur caractère en échange ! Combien échangent leur habileté, leur éducation contre des billets de banque ! Combien troquent tout ce qui est délicat, fin et doux dans leur nature contre ce qui ne peut que leur donner une grossière satisfaction, et nourrir leurs instincts les plus vils !

Tandis que vous faites la chasse aux écus, votre virilité s’en va, votre caractère s’endurcit, votre sympathie pour vos semblables diminue, vos affections s’évanouissent. Vous découvrez que vous devenez toujours plus matériel, que les gens cultivés, bien élevés, ne vous intéressent plus autant qu’autrefois. Vous glissez sur la pente. L’amour de l’argent a rabaissé votre idéal.

L’homme plus avancé dans la voie du succès

Je connais des hommes d’affaires qui croient avoir bien réussi parce qu’ils ont amassé une fortune, et qui se reconnaîtraient à peine sur une photographie prise avant qu’ils se missent à la chasse aux écus. La diplomatie des affaires, la ruse, ont pris la place de leur ancienne droiture. Leur mot d’ordre : “Les affaires sont les affaires”, a complètement changé leur vie, et remplacé les principes et les convictions.

L’homme qui cultive l’habitude de jouir, qui profite de toutes les occasions pour s’accorder un innocent plaisir, pour égayer et élargir sa vie en écoutant de la belle musique ou en contemplant quelque belle œuvre d’art, en étudiant les beautés de la nature ou en lisant des livres qui inspirent, se trouvera inconsciemment bien plus avancé dans la voie du succès.

Il sera moins égoïste et moins avare, bien plus sympathique et plus en contact avec les autres, que celui qui se refuse toute jouissance et tout délassement jusqu’à ce qu’il ait amassé une fortune. Il n’y a rien de plus décevant que de croire que nous ferons demain quelque chose que nous croyons ne pas pouvoir faire aujourd’hui.

Miss Mulock l’a fort bien dit dans un de ses livres : “Personne ne sait voir ses propres bénédictions, et ouvrir son cœur pour en jouir, jusqu’à ce que l’heure dorée soit passée pour toujours. On découvre alors tout ce qu’on aurait pu avoir et faire.”

Combien de personnes se rendent esclaves, économisent sordidement pendant leurs meilleures années, en croyant fermement qu’elles seront préparées à jouir plus tard !

Oh ! le déficit de la vie, les précieuses années perdues à se préparer à jouir plus tard ! Oh ! la désillusion de toujours renvoyer le moment de jouir jusqu’à ce que les tissus du corps se soient durcis, et que les nerfs aient perdu leur faculté de transmettre les sensations agréables.

Le grand secret du bonheur

Il semble étrange que les hommes d’affaires qui réussissent bien, ne soient pas capables de se rendre compte que, lorsqu’ils se retireront de leur vie active, ils auront besoin de s’être entraînés à s’occuper d’autre chose que de ce qui a constitué leur spécialité.

Après tout, quelles sont les choses dont les hommes espèrent jouir quand ils se retireront ? Que ceux qui sont sur le point de le faire, se le demandent. Par exemple, si l’un d’eux répond : l’opéra, il y a grande chance qu’il s’y ennuie à mourir, s’il n’a pas développé son goût musical.

Qu’un homme d’affaires ordinaire choisisse les galeries de peinture, il sera fatigué de ces sortes de choses au bout de 2 jours. Son esprit n’a pas été dirigé dans cette direction. La carrière des affaires n’a rien qui puisse développer le goût des chefs-d’œuvre de l’art.

Qu’il essaye alors de voyager. Sans doute, avant 2 mois il sera fatigué de se transporter d’un lieu à un autre, et de vivre sans le confort et le luxe auquel il est habitué dans sa demeure.

Il pourra goûter pendant quelque temps la joie des sports, mais il en sera aussi bien vite fatigué. Il essayera peut-être de la philanthropie avec un désir sincère de venir en aide aux pauvres ; mais son esprit retournera sans cesse à ses anciennes occupations. Les facultés qui, pendant tant d’années, ont été constamment maintenues en activité, le ramèneront toujours à ses affaires ou à sa profession.

Le grand secret du bonheur est d’apprendre à jouir au jour le jour. Chaque journée doit être un jour de vacance, dans le sens le plus élevé du mot. Peu importe le nombre de nos occupations, quelque chose doit être introduit dans l’expérience de chaque journée qui élargira et enrichira l’esprit.

Chaque jour doit ajouter une nouvelle mesure de beauté et de joie à notre vie, avant qu’il fasse place au lendemain. Il n’a jamais été entendu qu’une seule partie de notre existence serait remplie de joie, tandis que le reste demeurerait stérile.

Cela ne sert à rien d’attendre pour jouir. Un auteur moderne dit : “On pourrait aussi bien chasser des papillons pour gagner sa vie, ou mettre le clair de lune en bouteille pour une nuit sombre ! Le seul moyen d’être heureux est de récolter les miettes de bonheur que Dieu nous offre chaque jour. Le petit garçon doit apprendre à être heureux tout en étudiant ses leçons, l’apprenti en apprenant son métier, le marchand en faisant sa fortune, ou ils risquent de ne plus pouvoir jouir lorsqu’ils seront parvenus au faîte de leur ambition.”

Celui qui est heureux

“Une légende orientale raconte qu’un puissant génie promit à une jeune fille un présent d’une grande valeur, si elle voulait se rendre dans un champ de blé, le parcourir en tous sens, et y cueillir l’épi le plus gros et le plus mûr. Elle accepta, et traversa le champ dans toutes les directions ; elle voyait partout des épis dignes d’être cueillis, mais elle continuait à chercher, espérant toujours en trouver un plus gros et plus beau. Elle arriva enfin dans une partie du champ où les épis étaient plus petits ; elle dédaigna de les cueillir, et revint de l’autre côté sans avoir jeté son dévolu sur aucun.

“Cette petite fable est la fidèle peinture de bien des gens, qui rejettent les bonnes choses qui sont sur leur chemin, et à leur portée, pour une autre chose, après laquelle ils soupirent, mais qu’ils n’atteignent jamais. Quand la nuit est noire et la place dangereuse, quand le chemin n’est pas sûr, une lanterne dans la main vaut mieux qu’une douzaine d’étoiles.”

Le garçon fréquentant l’école primaire croit qu’il sera heureux lorsqu’il entrera au collège ; le collégien rêve au moment où il sera étudiant ; l’étudiant ne vit que pour devenir professeur, et le jeune homme qui entre dans la carrière active regarde au temps heureux où il aura gagné assez d’argent pour s’acheter une jolie maison. Mais le temps qu’il met à atteindre ce but est tellement absorbé par ses occupations qu’il ne sait pas trouver le moment de jouir de la vie, et qu’il renvoie toute jouissance jusqu’au moment où il pourra se retirer des affaires.

Celui-là seul est heureux qui a appris à extraire le bonheur, non de conditions idéales, mais des conditions de la vie journalière.

“Si nous voulons voir la couleur de notre avenir, dit le diacre Farrar, nous devons la choisir dans le moment présent ; si nous voulons contempler l’étoile de notre destinée, il nous faut déjà l’avoir dans notre cœur.”

Cultivez vos qualités pendant le cours de votre carrière active

La majorité d’entre nous traversent la vie les yeux fixés sur un but lointain, les nerfs tendus pour l’atteindre. Nous laissons passer, le long de la route, les beautés indescriptibles de la terre et du ciel, et d’innombrables occasions d’aider les autres, d’embellir et d’illuminer la vie journalière, mais nous ne les voyons pas.

Inattentifs à tout ce qui ne touche pas au but désiré, nous arrivons enfin à notre destination, pour trouver quoi ? Nous avons peut-être obtenu ce que nous désirions : la fortune, les secrets de la science, la réputation ; nous avons satisfait notre ambition, mais au prix de tout ce qui adoucit, embelli, ennoblit la vie.

Il est triste de voir un homme qui a concentré toute sa vie dans ses affaires, parce qu’il s’imaginait que cette fortune serait une panacée à tous ses maux, ressentir, après avoir réalisé cette fortune, toujours le même mécontentement, les même désirs non satisfaits.

Partout nous rencontrons des hommes qui se sont voués à la vie commerciale pendant si longtemps, avec un tel zèle et un tel sérieux, qu’ils ont amoindri tous leurs plus nobles sentiments, tous les plus dignes attributs de leur nature. Ils sont devenus des automates-monnayeurs, des spécialistes du gain, et ne sont bons à rien d’autre. Ils sont malheurs dès qu’ils sortent de cette atmosphère. Leur fortune faite, ils n’ont rien à retirer.

Peu importe le chiffre de votre fortune, Monsieur le Riche, vos jouissances proviendront des facultés et des qualités que vous aurez cultivées pendant le cours de votre carrière active.

Si vous avez été bon et bienveillant, si vous avez été juste et généreux avec ceux qui vous ont aidé à gagner votre fortune, si vous avez développé la faculté de vous faire des amis, si vous vous avez été honnête et droit pendant votre période de gains, s’il n’y a aucun écu souillé dans vos piles, si, pour vous élever, vous n’avez foulé aux pieds personne, si vous avez développé votre bienfaisance et votre générosité, vous serez heureux.

N’est-il pas étrange qu’un homme égoïste et avare, pendant un quart de siècle, ose croire que la simple possession d’une fortune transformera toutes les habitudes de sa vie, et lui donnera les jouissances réservées à une plus noble existence ?

N’attendez pas pour profiter des joies et des bénédictions de chaque jour

“Nous traitons nos joies comme une de mes voisines traitait ses groseilles, écrit un auteur.

“Fais-nous un gâteau aux groseilles, disaient les enfants lorsque celles-ci commençaient à grossir. Mais la mère ne voulait pas entendre parler de les cueillir vertes ; il fallait attendre qu’elles mûrissent. Quand les groseilles furent mûres, les enfants les réclamèrent pour la table, mais la mère décida qu’elle en ferait de la gelée. Quand le moment de faire la gelée fut venu, la mère voulut attendre d’avoir terminé ce qu’elle faisait, afin de pouvoir y consacrer tout son temps. Mais hélas ! quand ce bienheureux moment fut arrivé, le soleil, les oiseaux et un orage inattendu avaient dépouillé tous les buissons !

“Voilà comment nous agissons avec les joies et les bénédictions de chaque jour. Nous disons : Oh ! combien j’aimerais pouvoir jouir de ce moment, si… et nous laissons l’épreuve, les difficultés ou le souci l’empoisonner. Nous espérons toujours pouvoir, une fois, jouir véritablement de notre santé, de notre foyer, de nos amis ; mais qui peut nous garantir que, lorsque ce jour si longtemps différé arrivera, les fruits seront encore aux buissons ?”

reussite_7j_joie_vivre_L