L’action de la pensée sur nos muscles

« Désirer de la confiture, c’est déjà, pour l’enfant gourmand, faire le geste pour attraper le pot ».

La puissance motrice des idées conscientes

La pensée est par elle-même une véritable force motrice. Même la simple irritabilité cellulaire et la sensation la plus élémentaire contiennent en elles une puissance agissante. Démonstration de la puissance motrice des sensations par l’étude d’une démente et d’un sujet hypnotisé en catalepsie.

La suggestion pour démontrer l’action motrice des idées : le cas de notre sujet Jane ; celui de notre alcoolique Marcel. – Les suggestions à terme. – Peut-on suggérer le crime ?

Les expériences de Chevreul qui prouvent que nos pensées s’accompagnent de mouvements involontaires.

Comment Cumberland lisait la pensée des gens en observant leurs mouvements musculaires, ou en les provoquant. Détail des expériences de « trans­mission de pensée à la Cumberland ». Vous pouvez les réaliser facilement ; technique en tenant la main et sans contact.

Exemples de la vie pratique qui prouvent la puissance motrice de la pensée : l’idée de chute donne le vertige et fait tomber ; le somnambule tombe du toit si on le réveille, parce qu’il est envahi par l’idée de chute…

Tout mouvement est déclenché par une pensée

La pensée est le moteur de tout ce qui vit. On peut dire sans exagération que, à travers toute l’échelle des êtres, il n’est pas un mouvement qui ne soit déterminé, déclenché par une pensée.

Sans pensée, pas de mouvement, donc pas de vie.
Tout mouvement d’un être vivant est une « réponse » à une pensée, que cette pensée soit ce que nous appelons d’ordinaire une pensée ou qu’elle soit seulement un rudiment d’idée : sensation, irritabilité, tactisme.

Si l’on place des microbes dans le voisinage de globules blancs, ces derniers se précipitent sur leurs ennemis.

Si l’on touche une feuille de sensitive, elle ne tarde pas à se fermer.

Si un insecte se pose sur la feuille du drosera, cette plantule carnivore abaisse ses poils sur l’imprudent et le capture.

Les mouvements réflexes

L’excitation que produit l’électrisation d’une patte de grenouille détermine la contraction de celle-ci. Si je marche sur la patte d’un animal, celui-ci traduit sa sensation douloureuse par un mouvement.

L’enfant étourdi met-il son doigt dans le feu, avant même que la sensation ne soit devenue pensée consciente, le bras s’est vivement retiré du foyer. Tous ces mouvements, tant dans la série des infiniment petits que dans les séries végétale ou animale, qui succèdent à des irritations, à des sensations, sont des mouvements réflexes. Mais entre l’acte réflexe et l’acte volontaire, il n’y a que des différences de degré.

L’incitation qui crée un réflexe, c’est une pensée élémentaire.

La pensée supérieure est la seule puissance capable d’avoir par­fois sur les réflexes un pouvoir inhibiteur.

Quand cette puissance a disparu, l’effet moteur des sensations est à son comble, et il est très facile de le mettre en évidence.

Toute sensation déclenche automatiquement des mouvements

Étudions, par exemple, comment réagissent à la sensation les organismes de 2 individus privés de pensée supérieure, celui du dément précoce et celui du cataleptique.

Je prends les bras d’une de nos petites malades de la Salpetrière, Ou …, atteinte de démence précoce dite catatonique, et je les élève en croix. Au lieu de retomber, les membres restent dans la position où je les ai mis. Ils y restent si bien que je puis achever ma visite dans les salles.

Quand je reviens, 10 minutes après, les bras de Ou… sont encore comme je les ai placés. Si j’incline le torse dans la position fatigante de l’arc de cercle, il reste comme je l’ai mis. Je puis parler à ma malade : elle me répond en grimaçant, mais ne se redresse pas.

De la même façon, la démente conserve un moment l’attitude du génie de la Bastille ou telle autre qu’il me plaira de lui imprimer. Que se passe-t-il en elle pour qu’elle garde ainsi les attitudes ? Chaque sensation musculaire occasionnée par les gestes imposés à son corps se comporte dans ce cerveau vide de volonté, comme se comporte une sensation type : elle est l’origine d’un ordre de mouvement.

L’ordre, de suite, automatiquement, s’exécute et immobilise le membre ou le corps dans l’attitude correspondant à la sensation.

Chez le sujet cataleptique, il en est de même. Plaçons sur la langue de Mme Vix, un des sujets de Hector Durville, un aliment. Elle mastique et déglutit. Mettons un verre dans sa main. Elle fait le geste de boire et, au besoin, elle s’enivre. Débouchons sous son nez un flacon d’essence de rose, elle se croit dans un jardin et fait le geste de cueillir des roses.

Si nous imitons le son des cloches, le sujet s’agenouille dans l’attitude de la prière. Nous multiplierions à l’infini les exemples. Toujours, toute sensation, qu’elle soit gustative, visuelle, tactile, olfactive, auditive, déclenche automatiquement des mouvements. La sensation est une véritable force motrice.

Toute pensée est un véritable commencement d’acte

De la sensation passons à l’idée, et nous allons, de la même façon, constater que toute pensée s’accompagne de mouvements musculaires ; c’est-à-dire que toute pensée est un véritable commencement d’acte.

Je dis à notre sujet, Jane, en état d’hypnose : « Vous êtes un vieillard : vous avez 70 ans ». Instantanément, cette idée implantée en son esprit « descend dans les muscles ». Jane tremble, se courbe, fléchit sur ses jambes et s’appuie aux meubles pour ne pas tomber. – « Vous êtes un vigoureux gendarme », lui disons-nous. Jane se dresse altière, serre les poings.

Si on lui indique que son voisin est un voleur, elle le saisit avec une poigne bien masculine. Mais, me direz-vous, ces expériences ne signifient rien ; on peut si aisément les simuler. – C’est vrai, mais en voici d’autres qu’on ne simule pas.

Nous mettons un dynamomètre dans la main de Jane, sans la prévenir de l’expérience qui va suivre. Nous lui disons : « Je veux voir combien vous êtes forte. Réunissez toutes vos énergies et serrez l’appareil tant que vous pouvez ».

Elle s’exécute et marque au dynamomètre 14 kg. Nous laissons le sujet se reposer, puis nous lui disons : « Vous êtes maintenant un hercule extrêmement fort. Vous avez des muscles d’acier. Serrez à nouveau l’instrument. » Elle marque 26 kg. La seule idée d’augmentation de force a presque doublé la pesée dynamométrique de Jane.

Plaçons Jane dans cet état de sommeil léger que Hector Durville a nommé état suggestif, et que de Rochas appelait état de crédulité. Nous disons : « Quelle chaleur il fait ici, comme on transpire ! Vous êtes toute rouge, votre visage ruisselle de sueur. » De suite Jane fait comme si elle avait chaud, tire son mouchoir, s’éponge le visage.

Bientôt, la sueur perle à grosses gouttes sur son front. « Pourquoi avez-vous si chaud, disons-nous alors. Est-ce parce que vous avez couru pour échapper au chien enragé qui allait vous mordre ?… Alors Jane prend visiblement peur et son cœur qui, avant l’expérience, battait à 76 pulsations à la minute, bat maintenant à 90.

L’idée suggérée se dévoile comme étant une puissante force motrice

Sauriez-vous simuler une augmentation de votre force musculaire, l’augmentation s’inscrivant sur un dynamomètre ? Sauriez-vous simuler de la transpiration ? Faites-vous, si vous ne vous êtes pas spécialement entraîné, battre votre cœur plus vite ou moins vite, à votre gré ?

L’idée suggérée se dévoile comme étant une puissante force motrice.

L’effet moteur de l’idée est encore mis en évidence par les suggestions « à terme » ou suggestions post-hypnotiques. Depuis longtemps, les auteurs qui se sont occupés d’hypnologie en ont parlé. Ordonnez à un somnambule suggestible que demain l’idée lui viendra d’exécuter tel acte, à telle heure. Il l’exécutera plus ou moins. Dans quelles limites le plus ou le moins ?

Peut-on, par exemple, suggérer le crime ? Question complexe et qui sort du cadre de ce livre. Disons seulement ici les conclusions que l’un de nous (Dr Gaston Durville) a données dans un mémoire au Premier Congrès International de Psychologie expérimentale. Il y a lieu de distinguer 2 cas :

Le sujet est un dégénéré mental, éminemment suggestible : alors la suggestion a toute prise sur lui. Il est soumis aveuglement à l’ordre reçu, si le suggestionneur a sur le sujet donné l’autorité voulue ;

Le sujet n’est pas un dégénéré mental : la suggestion aug­mentera ses tendances. A-t-il naturellement des penchants au crime, la suggestion pourra le rendre criminel ; sinon, non.

Le cerveau est capable de transformer immédiatement des idées en actes

Citons un fait qui n’est pas une vraie suggestion post-hypnotique, mais qui est plutôt un petit accident post-hypnotique de la suggestion. L’un de nous endort, un jour, un de ses alcooliques en traitement, Marcel, et lui dit (1) :

« Vous êtes l’homme énergique, maître de lui et du monde… Vous êtes Napoléon ! » Puis on le réveille et le laisse rentrer chez lui. Marcel incarna si bien Napoléon que sa première occupation fut d’entrer chez un coiffeur pour se faire raser…comme Napoléon. Puis, il courut les théâtres de Paris demandant à se faire engager comme artiste pour jouer le rôle de Napoléon.

Le lendemain, sa mère qui nous l’amena, nous demanda si nous savions pourquoi, depuis la veille son Marcel ne parlait que de Pyramides, de Coup d’État et de campagne de Russie. Il nous fallut provoquer à nouveau le sommeil pour retirer de ce cerveau et l’idée suggérée et tous les actes qu’elle avait déclenchés.

C’est parce que le cerveau est capable de transformer immédiatement des idées en actes que Charcot a pu, sans s’en apercevoir, fabriquer la grande hystérie. Avant lui, elle n’existait pas, et elle disparut avec son école.

Le maître de la Salpetrière suggère un jour à une de ses névropathes les spasmes de la grande attaque de nerfs. Toutes les névropathes du service assistent à cette exhibition théâtrale. Paul Richer en immortalise les étapes par l’image : tétanisation de tout le corps d’abord, puis grands mouvements désordonnés, puis extase, et pleurs enfin.

La suggestion était puissante, l’exemple tentant, la leçon facile. Toute la Salpetrière allait désormais être la scène où l’idée de crise régnait en maîtresse, agitant des membres, et créant des spasmes.

Ah, certes, comme le dit M. de Fleury, il n’est pas difficile de reproduire à volonté des « Belles au bois dormant, des Walkyries de la légende scandinave, des Possédées du Démon »

La puissance d’une pensée sur nos muscles est grande

Ce n’est pas seulement sur le terrain du sommeil provoqué ou chez les hystériques qu’on peut constater l’effet puissamment moteur des idées.

Les expériences déjà anciennes de Chevreul (1850) l’ont mis en évidence d’une façon incontestable chez les gens éveillés et parfai­tement sains. Comme ces expériences sont très connues, disons-en un mot seulement :

Chevreul s’attachait au doigt un fil au bout duquel était fixé un anneau. Il faisait plonger cet anneau dans l’intérieur d’un verre, sans en toucher les parois ni le fond, et de telle sorte que le fil fût dans l’axe du verre. Quand l’anneau était bien immobile, Chevreul pensait fortement un nombre. Alors, bientôt, le pendule improvisé commençait à osciller et frappait sur le verre un nombre de coups égal au nombre pensé. (Chevreul. – De la baguette divinatoire, du pendule dit explorateur, etc.)

C’est une variante de cette expérience qu’imagina Gley en 1889.

Un opérateur invite une personne, dont la main est armée d’un crayon ou d’une plume, à penser fortement à un mot ou à un nombre. Il tient sa main appuyée sur celle du sujet en expérience, attentif à enregistrer les mouvements qui sont inconsciemment trans­mis à celle-ci. Le sujet se trouve bientôt avoir involontairement écrit le mot ou le nombre pensé.

Cumberland n’a-t-il pas, en utilisant cette puissance motrice des idées, créé un système original de « lecture de pensée », qui n’est qu’une lecture de mouvements. Il prie un individu de cacher un objet dans une salle, n’importe où, et cet objet, il se charge de le découvrir. Il prend alors la main de l’individu, et lui recommande de concentrer énergiquement sa pensée sur l’objet caché.

La « concentration » est sensée diriger « mentalement » l’opérateur. En réalité elle a simplement pour but de créer chez le « transmetteur » des mouvements musculaires. – L’opérateur tire, pousse le membre dont il tient la main et en observe les résistances. La direction dans laquelle le membre va le plus aisément indique celle où est caché l’objet.

L’opérateur n’a qu’à suivre le chemin qu’il se fait tracer par les tractions du sujet. Sent-il une résistance, il est allé trop loin : il s’arrête, recule. S’il sent une détente, c’est qu’il approche du but. Il est, par exemple, devant un monsieur ; c’est sur lui qu’est caché l’objet.

Tenant toujours la main du sujet, il recommande à ce dernier de penser toujours fortement. S’il lui semble que les contractions faiblissent ; il touche alors le chapeau, puis le veston. Une détente survient chez son sujet : c’est là, dans la poche, sans doute qu’est l’objet. Il saisit le portefeuille. C’était l’objet à trouver.

Il faut avoir essayé soi-même de telles expériences pour pouvoir croire combien est grande la puissance d’une pensée sur nos muscles.

Expérience : Découvrir un objet caché en étant conduit par une pensée

Nous nous sommes personnellement exercés à ces essais « à la Cumberland », et nous arrivons souvent à les réussir même sans contact avec le sujet. Avec ceux-là seuls, dont la synthèse mentale est très vigoureuse et qui peuvent par leur volonté forte dompter leurs mouvements involontaires, l’expérience échoue. Mais ils sont une minorité.

Voici comment nous faisons :

Dans une pièce assez vaste (pour avoir la place d’y évoluer librement et d’y faire évoluer celui qui va servir de sujet), nous prions un ami de cacher où il voudra un petit objet que nous ne demandons pas à connaître.

Nous annonçons que nous allons décou­vrir cet objet si l’ami sait penser comme il faut et nous conduire « par la pensée ». Nous plaçons l’ami derrière nous, tout près, à 50 cm environ et le prions de nous regarder la nuque. « Pensez de toutes vos forces à votre objet, disons-nous, et suivez-nous de très près. »

Nous avançons alors doucement, mais ces premiers pas ne sont qu’une fausse manœuvre pour « tâter » les réactions du sujet. Nous revenons au point de départ et réitérons la prière de penser fort et de bien nous suivre, en conservant fidèlement la distance de 50 cm.

Nous faisons alors vite 3, 4 ou 5 pas en avant, en observant avec la plus grande attention par l’oreille, et au besoin la vue, ce que fait le sujet. Nous a-t-il suivi de très près ? Tend-il même à se rapprocher de nous, c’est que nous sommes dans la bonne direction ; il n’y a qu’à continuer à avancer.

A-t-il suivi d’abord, puis s’est-il laissé distancer ensuite, nous étions en bonne route, mais nous sommes allés trop loin ; il faut reculer. S’est-il, au contraire, laissé distancer dès le début, c’est que nous nous éloignons de l’objet ; il faut chercher une autre direction.

Quand on a ainsi trouvé l’emplacement, il reste à trouver l’objet. Supposons que nous avons acquis la conviction que ce que nous cherchons est près du piano. Il va falloir maintenant chercher à provoquer des mouvements inconscients dans un bras du sujet.

« Étendez le bras, lui disons-nous, comme nous-même, vers ce piano. Pensez toujours très vigoureusement à l’objet à trouver, et faites le même geste que nous avec votre bras « suivez exactement notre bras, très exactement, mais sans nous toucher. »

Nous passons alors la main le long du meuble, doucement, et nous observons attentivement, sans en avoir l’air, le bras du sujet qui vous suit. Si, tout à coup, ce bras se laisse distancer par le nôtre c’est qu’on vient de passer tout près de l’objet ; le sujet arrêtait sur lui sa pensée, il a aussi arrêté sur lui son bras. On saisit l’objet voisin de sa main, c’est le bon.

N’allez pas croire, d’ailleurs, que ce remarquable pouvoir moteur des idées n’a qu’un intérêt expérimental. Il joue un rôle considérable, mais par trop ignoré, dans la vie courante.

Croire qu’on va tomber, c’est déjà presque être par terre

Voici quelques exemples entre mille :

« Vous montez sur une tour. Penchez-vous pour regarder en bas sans toucher le garde-fou. Vous n’avez pas le vertige ? – Non. Eh bien ! puisque ce garde-fou ne vous sert de rien, supposez que brus­quement on le fasse disparaître.

Vous savez ce qui arrivera ; inutile de réaliser l’expérience : vous êtes sûr d’avoir le vertige alors et d’être précipité.

Pourquoi ? Vous ne vous serviez pas du garde-fou ! – Non, mais vous saviez qu’il était là. En le supprimant je vous donne l’idée d’une chute possible, et l’idée se réalise » (Eymleu).

C’est cette même idée de chute, qui tend à faire tomber le jeune soldat, quand on veut lui faire traverser la poutre du portique. Ce serait jeu d’enfant que de la franchir si elle était plus près du sol.

Le cycliste débutant, qui s’imagine qu’il va tomber sur l’obstacle qui est devant lui, sur la route, se précipite sur celui-ci.

Croire qu’on va tomber, c’est déjà presque être par terre. De même que vouloir un pot de confiture, c’est déjà, pour l’enfant, grimper sur une chaise pour le saisir.

Le somnambule ne se promène sur les toits que parce qu’il n’a pas l’idée du danger. Réveillez-le, il pense qu’il pourrait bien tomber, et cette idée le précipite.

« Je me lèverai, dit le Prodigue, j’irai vers mon père et lui dirai… »

Or, qu’arrive-t-il ? Il se lève, il va, il dit.

penser positivement