L’association spontanée des souvenirs et des idées

Mettez de l’Ordre dans votre Esprit.

1. Indépendamment de tout effort volontaire pour organiser avec méthode nos souvenirs et nos idées, il s’établit entre les uns et les autres un ordre naturel et spontané. Cet ordre, nous le verrons, est insuffisant pour l’action sûre, pour la pensée juste. Mais il faut cependant savoir en quoi il consiste, ne fût-ce que pour l’améliorer. Voici d’abord un exemple matériel : soit une maison de commerce, soit une étude d’avoué où le courrier reçu s’entasse sans classement. Le jour où il s’agira de consulter le dossier de M. X., une formidable manipulation de paperasses deviendra nécessaire. On ne retrouvera les pièces cherchées que si tel employé, se rappelle que l’affaire X. est venue avant l’affaire O. et après l’affaire M. ; ou bien que le dossier fut inséré dans une chemise verte, alors que beaucoup d’autres le sont dans des chemises jaunes.

Il y a là un rudiment d’ordre, mais tout fortuit Par hasard, telle affaire s’est intercalée, autrefois, entre celle-ci et celle-là; par hasard, le réceptionnaire, ayant sous la main quelques chemises vertes, les a utilisées au petit bonheur.

Il en va de même dans notre esprit, si nous n’intervenons pas pour classer nos idées. Un souvenir ne nous revient, si nous parvenons à évoquer celui qui l’a précédé ou qui l’a suivi, que par simple contiguïté. Ou bien un souvenir nous revient, parce qu’il ressemble à telle idée qui nous occupe à présent.

Le Fil de vos Pensées.

2. Votre conscience assiste au déroulement du fil de vos pensées, comme le flâneur accoudé au parapet d’un quai contemple le cours de l’eau. Dans cette succession perpétuelle d’états de conscience, certains passent et fuient sans retour ; d’autres, en des tourbillons et des remous, se maintiennent ou reviennent sous votre regard. Si vous vous abandonniez à l’association des idées par contiguïté, votre passé reviendrait par grandes tranches ; seule entrerait en jeu la mémoire.

Si l’association des idées par ressemblance opérait seule, vous passeriez d’idées analogues à idées analogues, découvrant des similarités jusqu’alors non remarquées ; vous inventeriez par imagination créatrice.

Ces deux courants d’associations des images et des idées s’entrecroisent sans cesse en vous et cela augmente encore l’incertitude de votre pensée. Celle-ci s’en va ainsi n’importe où, ballottée comme un bouchon par les vagues.

Rêve et Rêverie.

3. De là provient l’absurdité fréquente du rêve pendant le sommeil et de la rêverie à l’état de veille. Votre conscience a vu passer les plus fantastiques images : l’éléphant du Jardin des Plantes venait saluer votre horloger qui lui vendait des cartes à jouer pour le roi Charles VI ; soudain, a paru un désert où des nègres blancs installaient un bar automatique.

En examinant de près chacune de ces images, il vous serait possible d’en discerner l’origine et de comprendre les causes de cette superposition de figures baroques et de scènes hétéroclites. Mais elle s’est faite sans action de votre volonté, sans contrôle de votre raison. Aussi votre pensée n’a-t-elle été qu’un chaos.

La Pensée au Hasard dans la Vie Courante.

4. L’existence normale de l’homme éveillé et de bon sens n’est certes pas incohérente à ce point. Pourtant, elle est traversée de distractions, de hors-d’oeuvre intempestifs.

En lisant un roman, vous avez rencontré le mot « Assurance », qui vous a rappelé la nécessité d’envoyer votre prime avant qu’il ne soit trop tard. Cet envoi fait, le goût des romans vous a ramené à votre livre, et pendant une demi-heure vous avez suivi le héros et l’héroïne à travers épreuves et tribulations jusqu’au mariage. Alors, une interruption s’est produite. La visite d’un ami et ses ardentes convictions politiques ont remplacé votre monde de fictions par un monde de faits où vous vous êtes jeté corps et âme pendant dix minutes. Au moment des adieux, à la porte d’entrée, vous vous êtes rappelé que la sonnerie ne fonctionnait plus, et l’avez réparée, une fois seul.

Toutes vos pensées ont formé une chaîne d’associations avec plusieurs interruptions : Tune subie et inévitable, la visite de votre ami ; d’autres que vous auriez pu éviter si vous l’aviez voulu ; par exemple, vous auriez pu lire le mot « Assurance » et penser à votre versement sans l’effectuer pour cela. En évitant les occasions d’interruption, vous vous seriez assuré une plus forte concentration d’esprit. Ainsi vous auriez réfléchi avec plus d’intensité sur la thèse du roman, si vous aviez décidé de n’ouvrir votre porte à personne, sous le prétexte que vous étiez occupé.

Le Vagabondage des Pensées.

5, Même un esprit qui vagabonde pense selon les lois de l’Association des Idées. Thomas Bernard, jeune homme de 23 ans, cherchait à employer sa soirée. Pendant dix minutes, il eut des pensées qui peuvent être représentées par les mots suivants : Ambigu, Georges, Mademoiselle Tournier, mode, Femina, Richard, Amérique du Sud, Patagons, dangers de la réclame, rue du Cherche-Midi.

Il commença par se demander quelle était la meilleure place qu’il pouvait se payer à l’Ambigu ; puis si Georges, son ami, pourrait l’y accompagner ; de Georges, il passa à la fiancée de celui-ci, Mademoiselle Tournier ; de celle-ci à la mode du jour qui lui rappela le journal Femina qu’il avait vu chez sa soeur ; et comme ce nom ressemblait à celui de la maison où il travaille, il se mit à penser tout naturellement au personnel, surtout à Richard, qui avait forcé le coffre

fort, et s’était enfui dans l’Amérique du Sud. Ce pays le fit songer aux Patagons que l’on dit être hauts de deux mètres et plus, et il se demanda si vraiment l’on pouvait accroître la taille d’un homme, comme l’affirmaient certaines annonces. Ici, il s’arrêta pour méditer sur le caractère fallacieux de la réclame et sur la manière horrible dont elle fait tache dans de beaux paysages. Il était en train de penser à quitter la rue du Cherche-Midi pour élire domicile dans un plus joli quartier, lorsque Georges parut soudain.

Inconvénient de la Pensée sans Ordre.

6. Ce chaos de la pensée, qui est inévitable si nous ne faisons pas effort pour réfléchir avec méthode, peut-être ne soupçonnez-vous pas quels préjudices il nous cause. Au lieu de penser pour tirer au clair une situation, pour apercevoir l’issue d’une difficulté, pour préciser un plan d’avenir, nous pensons à vide et perdons notre temps.

Au lieu d’aboutir à un résultat, au lieu de fixer un point désormais acquis, rien n’est jamais commencé fermement, rien ne se termine jamais.

Au lieu de distinguer le vrai du faux, nous demeurons dans le vague, dans une équivoque pire même que l’erreur. N’importe quoi se peut imaginer, n’importe quoi se peut dire. Mais, dans ces conditions, rien ne se fait.

Voilà pourquoi, si souvent, les rêveurs sont des paresseux et inversement. Voilà pourquoi aussi les distraits deviennent incapables d’action.

C’est un grand malheur pour un homme de n’avoir pas un esprit ordonné. Au nombre des inconvénients les plus graves qui en résultent, il faut citer :

Une grande difficulté à retenir ce que l’on apprend ;

L’oubli rapide de ce que l’on a appris ;

Le désordre dans les idées et leur expression;

L’impossibilité de fournir un travail productif venant à bout de questions difficiles ;

L’impossibilité d’arriver à des solutions heureuses, élégantes, complètes ;

Une grande tendance à raisonner faux ; La fatigue et le surmenage intellectuels ;

Une désharmonie de l’esprit, contraire à l’équilibre et au bonheur ; Une infériorité à l’égard d’amis ou de rivaux plus méthodiques.

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