L’enchainement méthodique des idées

Bienfaits de la Pensée Ordonnée.

1. Par opposition à des êtres devenus veules et lâches, qui ne furent d’abord que des négligents, des indolents, voyez comment procèdent ceux qui tirent parti de leur pensée. Voici un ingénieur qui organise une usine. De même qu’il recueille les sous-produits de la fabrication, il se garde bien de laisser inemployée en lui aucune force. Le temps pendant lequel il se repose de l’étude personnelle de son affaire, il l’utilise à donner des ordres, à dicter du courrier, à surveiller le travail.

Voici un agent de publicité : au lieu de songer distraitement aux façons de répandre un certain produit, il s’enquiert des méthodes en usage, soit en France, soit à l’étranger, il combine plusieurs de ces méthodes pour les adapter au cas pratique, et par là même très précis, qui l’occupe.

Ces hommes n’assistent pas en spectateurs passifs au cours de leurs idées. Ils recherchent des analogies pour composer des groupes nouveaux de faits jusqu’alors non coordonnés; ils établissent des rapports, ils combinent des idées multiples autour de points centraux. Ils ont peut-être moins d’idées que certains rêveurs, mais ils ont des idées pratiques; ils ne sont ni paresseux, ni distraits, et leur réflexion leur « rapporte ».C’est ainsi qu’on fait son chemin, qu’on se crée une situation; de là vient la valeur d’un homme.

L’Ordre est Affaire d’Entraînement.

2. Entraînez-vous à cette réflexion méthodique : vous y prendrez vite goût. Elle fait l’intérêt de la science comme l’intérêt de la réalisation pratique.

Réfléchissez à cette question : « les conditions économiques ont-elles une influence sur le bonheur individuel ? » ; vous chercherez à rapprocher ces deux notions lointaines de conditions économiques et de bonheur, en tâchant de découvrir des rapports entre ces deux termes extrêmes; par exemple, vous vous demanderez quelles sont les causes générales du bonheur, quels sont les effets constatés des transformations économiques, en quel temps, en quels lieux on a cru distinguer une action véritable des conditions économiques sur le bonheur individuel; vous vous livrerez ainsi au travail de la pensée que nous avons décrit plus haut.

Ou bien posez-vous ce problème : « comment perfectionner chez moi le service du courrier ? »; vous tracerez les lignes générales du sujet; vous chercherez de quoi se compose un courrier, avec quels services différents il a des rapports, avec lesquels il n’en a pas; vous vous demanderez pourquoi des pertes de temps et des fuites sont possibles, où et comment se produisent des erreurs, par quels moyens on peut y remédier. Vous étudierez quelles méthodes sont employées à l’étranger, ou bien dans des maisons analogues à la vôtre. Le travail de votre pensée, ici encore, est bien du genre de celui que nous décrivions.

Imaginez ce que vaudrait la plaidoirie d’un avocat qui, ayant à défendre un client inculpé de meurtre, négligerait de se renseigner sur les circonstances exactes du crime, se fierait pour une part aux déclarations de son client, pour une part aux révélations d’une concierge, enfin à de vagues intuitions qu’il ne contrôlerait même pas; plaiderait au début les circonstances atténuantes, puis l’irresponsabilité, puis l’acquittement pur et simple ; négligerait de coordonner ses arguments, les présenterait pêle-mêle ou de façon contradictoire, et dédaignerait les règles les plus élémentaires de la progression oratoire. L’inculpé serait condamné… mais l’avocat aussi serait jugé !

Pensée Spontanée et Pensée Logique.

3. Avant de vous exposer les principes de la coordination méthodique des idées, il importe que nous écartions une possibilité de méprise. Nous ne prétendons pas vous transformer en machine logique, en classeur automatique. Il y a nécessairement, et il doit y avoir dans la vie, place pour la pensée spontanée, ne fût-ce qu’à ces moments de détente où la « distraction » est cherchée exprès, où l’on se repose, où l’on joue, où l’on dort. Nous vous enseignons les règles du meilleur travail; mais, certes, le plus travailleur ne travaille pas 24 heures par jour, de même qu’un comptable qui devient une sûre machine à calculer, ne calcule pas sans cesse. Ce n’est point avoir la superstition de la logique que de vous montrer en elle la règle du raisonnement juste.

Au surplus, la pensée méthodique non seulement se superpose à la pensée spontanée, mais elle la « suppose ». Il faut que celle-ci nous fournisse idées et souvenirs, pour que celle-là ait des matériaux à organiser. Il est donc bien entendu que nous ne faisons pas violence à votre esprit en vous indiquant, en vous prescrivant une pensée logique.

Le Jugement.

4. Laisser les images apparaître et disparaître en vous-même, telles qu’elles se présentent, c’est rêvasser, non pas penser. Penser, c’est juger, et juger, c’est comparer. Je puis comparer mes impressions ; alors je ne me contente plus de les éprouver, je les pense. Je puis, avec mes impressions relatives à certaines choses, en faire, à l’usage de mon esprit, comme un résumé : ce sera une idée. Or, comparer les idées en vue de préciser leurs ressemblances ou leurs différences, c’est penser avec logique.

Si, dans ma rêverie, l’image d’une pivoine succède à l’image d’une rose, ce n’est pas juger. Mais je jugerai si je dis : cette rose est moins rouge que cette pivoine, et aussi quand je préciserai les traits caractéristiques de ces deux fleurs. Ce que je penserai alors ne se réduira pas à énoncer des impressions personnelles ; je prétendrai reconnaître la nature des choses. C’est ainsi qu’un jugement prétend affirmer une vérité valable pour tous s’il porte sur des idées, non sur de simples impressions.

Remarquez que nous voyons plus clair en nos difficultés, en nos réflexions, quand nous les avons transposées de l’ordre de nos impressions dans l’ordre des idées qui nous sont communes avec autrui. Voilà pourquoi, tandis que la rêverie nous laisse dans le vague en nous plongeant dans notre fantaisie individuelle, la critique logique de nos idées leur donne de la rigueur et nous fait découvrir leurs défauts, aussi impartialement que si c’était autrui qui les apercevait.

Ajoutons que la pensée logique ne se borne pas à clarifier nos idées. Elle nous indique comment de leur agencement selon certaines combinaisons, peuvent résulter des conséquences utiles à connaître. On appelle cela raisonner. Le raisonnement compare des jugements, comme le jugement compare des idées.

Raisonner, c’est discuter avec nous-mêmes, décomposant et recomposant mentalement le sujet étudié. En ce sens le raisonnement précède le jugement et permet de le formuler en pleine clarté.

D’autre part plusieurs jugements peuvent se combiner en un raisonnement. De ce biais le jugement apparaît comme une condition du raisonnement, opération plus complexe.

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