Les conflits à résoudre

Les plus graves difficultés de la vie ne sont pas les difficultés matérielles, ce sont des antinomies morales. Si le Pelmanisme ne nous aidait pas à les résoudre, il faillirait à sa mission. Nous connaissons tous l’anxiété que fait naître un conflit de devoirs; les stances du Cid, celles de Polyeucte chantent dans la mémoire des lettrés ; chaque personne louvoie pareillement entre des nécessités contraires, afin de concilier la multiplicité de ses buts. Le roman, le théâtre nous montrent, en plus grandiose ou en plus abstrait, ce que nous trouvons à chaque moment dans nous-mêmes : l’opposition entre le sentiment et l’intérêt, entre notre passé et notre avenir, entre nos moyens et nos ambitions, etc.

Envisageons d’abord les conflits résultant de notre vie en société.

Conflits Sociaux.

1° L’Individu et l’Etat.

Pour la même raison qu’une entreprise privée n’a pas de meilleurs collaborateurs que de vrais Pelmanistes, un Pelmaniste possède toutes les qualités du bon citoyen.

Que de fois nous vous avons dit : « Revendiquez votre droit, ni plus, ni moins. Faites respecter votre place au soleil, cela est légitime si vous respectez celle des autres ».

Apportez cet esprit en matière civile, politique, religieuse, économique. Vous avez intérêt à vous soumettre aux lois, car elles vous assurent la paix, la justice, à la condition que vous ne troubliez pas autrui dans la jouissance des mêmes droits.

N’écoutez pas ceux qui vous diront que vous n’avez que des devoirs. Votre désir de bien-être, de culture supérieure, est salutaire, puisqu’il vous incite à progresser.

Mais écoutez moins encore ceux qui vous diront que vous n’avez que des droits. Droit et devoir sont la contrepartie l’un de l’autre : vos droits créent des devoirs chez autrui, à votre bénéfice, et réciproquement. Vous ne profiterez des avantages de la civilisation que si vous vous accommodez aux légitimes besoins d’autrui. Nous sommes frères bon gré mal gré; vous avez tout à gagner, si vous consentez de bon gré à cette fraternité humaine. Au lieu que la vie en société vous soit à charge, elle vous facilitera la réalisation de vous-

même. Ne vous y trompez pas : personne ne saurait se suffire ; notre aisance matérielle comme le développement de notre esprit suppose cette organisation sociale qui assure l’ordre et qu’on appelle l’Etat.

Comportez-vous donc en personne libre, mais comprenez que la liberté n’est point l’anarchie. La liberté se définit par l’obéissance à la loi, et s’exerce grâce à sa protection. Sans loi vous croyez peut-être tout pouvoir, mais vous seriez livré à vos seules forces inopérantes parmi une meute déchaînée. Dans le cadre des lois, certes vous ne pouvez pas tout, mais vous avez droit à une zone de liberté qui vous est assurée.

Si donc l’Etat vous impose des charges, il consacre aussi vos droits et garantit votre liberté. Ne le prenez ni pour un tyran, ni pour une Providence, mais pour une institution, un moyen -toujours perfectible -d’ordre et de progrès.

De là résulte que notre leçon VIII vous fournit une technique de la vie politique et sociale. L’impartialité que nous vous avons recommandée comme façon de dégager le vrai parmi la diversité des opinions, c’est l’esprit de justice et de tolérance.

Vivez fort de vos convictions, attachées à l’exercice de vos libertés. Mais sachez admettre que d’autres, et même vos adversaires, peuvent avoir raison de leur point de vue autant que vous du votre. Efforcez-vous de ne pas dédaigner la parcelle de vérité qu’ils détiennent: vous y gagnerez. On est plus fort par l’impartialité, par l’équité, que par la violence.

Ne réclamez rien au-delà de ce qui vous est dû, mais exigez-le. Ne faites pas de victimes, mais ne soyez victime de personne. Que votre personnalité ne soit ni effacée, ni intempérante. N’admirez pas les personnalités fatales à la société : celle du conquérant qui sacrifie à son ambition les vies humaines, celle du don Juan qui piétine les droits les plus sacrés pour satisfaire ses vices, celle de l’homme d’affaires sans honneur qui fonde sa fortune sur la ruine d’un grand nombre. N’appelez pas, comme Nietzsche, ces gens-là des surhommes: tenez-les pour des criminels. L’ambition est légitime et salutaire, mais dans la limite des lois et du respect d’autrui.

Soyez juste et bon, mais sans faiblesse. Il y a une sublimité du désintéressement, mais la pusillanimité est misérable. « Etre homme, dit Goethe, c’est savoir combattre ».

Ne préjugez pas que vos intérêts et ceux de la collectivité sont normalement opposés. Ils peuvent l’être, mais ne doivent pas l’être; agissez en conséquence. Par l’exemple, par l’action, un homme de bonne volonté ou une femme de bien peuvent beaucoup pour l’harmonie sociale. L’entente est plus féconde que la haine. Vous obtiendrez davantage d’autrui par une généreuse confiance que par la suspicion. Ne perdez jamais de vue que ce ne sont pas là des conseils superflus : pour être vous-même, vous avez besoin d’être adapté à la société, de même que votre crédit et votre aisance supposent l’honnêteté, le bien-être dans le milieu qui vous entoure.

« Ce qui n’est pas utile à la ruche n’est pas non plus utile à l’abeille » (Marc-Aurèle).

2° Patrie et Humanité.

Les conflits, souvent si aigus, entre le patriotisme et l’humanitarisme, se doivent résoudre, eux aussi, par cet esprit de justice Pelmaniste. Il y a quelque chose de vous-même partout où se répandent les intérêts nationaux ; quiconque a séjourné en terre étrangère a éprouvé ce sentiment doux et profond. Plaignons ceux qui ne croient trouver là que chimère. Ce ne sont pas seulement le soldat, le diplomate que la patrie exalte : c’est le commerçant, l’industriel. Nous vivons, par la force des choses, dans une nation à laquelle nous attachent nos origines -qui ne se laissent pas désavouer, ainsi que nos intérêts, -qui ne se laissent pas prescrire. Le prestige, la puissance du pays est pour chacun de nous une noblesse et une force. Ne laissez se perdre ni l’une ni l’autre.

D’autre part en chacun de nous se reflète l’humanité; une grande partie de nos idéaux supérieurs: le vrai, l’art et le bien n’ont pas de patrie. Ils font, eux aussi, partie de notre personnalité; ils sont, eux aussi, des forces. Tout cela doit se concilier, dans la politique et devant le droit, puisque cela se concilie en fait dans nos personnalités. Tenez pour malfaisants ceux qui opposent l’amour de la patrie au zèle pour l’humanité. La biographie d’un Pasteur -entre bien d’autres -montre comment on peut avec gloire travailler au bien de l’une et de l’autre tout ensemble.

3° Travail et Capital.

Les agitateurs ont criminellement envenimé les rapports entre ces deux puissances complémentaires: le capital et le travail. N’en soyez pas dupes.

Pelmaniste signifie travailleur zélé et méthodique. Or par un tel labeur on ne végète pas dans les emplois subalternes, mais inévitablement, on s’élève. L’initiative, les capacités permettent une amélioration progressive de la situation de l’ouvrier qui peut toujours, avec de la persévérance, de l’économie et un minimum de santé, s’élever à quelque bien-être en devenant contremaître ou patron. Posséder un pécule, même un bien au soleil, c’est à quoi nulle part, autant de gens ne parviennent qu’en France. Un pays où les gros capitalistes sont rares, mais les petits très nombreux, paraît bien disposé à affronter sans aigreur les questions sociales.

L’ouvrier qui se livre au sabotage parce qu’il considère son intérêt comme contraire à celui du patron, non seulement commet un acte antisocial, mais se méprend sur ses véritables intérêts; il se bute en une attitude stérile qui fait plus sûrement son malheur à lui que du tort à son employeur.

Inversement, le patron qui considère sa main-d’oeuvre comme une simple force matérielle qu’il achèterait ici ou là, et non pas comme une coopération humaine susceptible d’attachement et de fidélité, celui-là entend mal son utilité. Il obtiendrait un rendement supérieur en intéressant le personnel à la bonne marche de l’entreprise. Les sages employeurs font les employés dévoués, et ces deux facteurs sont nécessaires à la réussite.

Conflits Moraux.

1° Le Sentiment et l’Intérêt.

L’avare qui ne voit dans la vie que des occasions de capitaliser, l’homme d’affaires qui n’y trouve que des forces matérielles régies par des chiffres, méconnaissent, sous prétexte d’assurer un sage rendement des choses, les plus essentielles raisons de vivre. On ne vit pas pour de l’argent, on ne vit pas pour l’industrie. L’argent, l’industrie, doivent être au service de l’esprit et de l’humanité. Par contre l’industriel dressé à la réflexion abstraite, mais inapte à la défense de ses intérêts, l’artiste qui rêve dans les nuages, négligent trop les conditions matérielles de l’existence, et souvent il leur en coûte.

L’homme moyen doit gagner sa subsistance, mais sans méconnaître que les plus grandes valeurs sont les valeurs spirituelles.

Il n’y a normalement, aucune confusion entre le point de vue du sentiment et celui de l’intérêt. Le premier nous assigne nos buts et suscite en nous l’ardeur pour tendre vers eux. Le second est un calcul, des moyens à mettre en oeuvre pour l’obtention de ces buts. Mais, hélas! La réalité n’est pas si simple. Dans certains cas, il faut, dans d’autres, il ne faut pas subordonner le sentiment à l’intérêt. Qu’on abatte un pâté de maisons insalubres en vue de la santé d’une ville, mais qu’on laisse subsister, pour leur pittoresque, de vieux immeubles s’ils ne constituent aucun danger. Un jeune homme fait « des folies » si, pour des caprices de sentiment, il compromet son avenir ; il commet une mauvaise action, s’il rompt avec une fiancée dont les parents sont tout à coup ruinés. Il y a malhonnêteté non pas en raison du sentiment, mais de par les engagements pris, et qui sont violés.

En d’autres termes, le sentiment est justiciable de la morale, et il n’y a pas de moralité sans un contrôle de nos intentions et de nos actes par la raison, sans un droit pour la raison de réprimer les excès de la sensibilité.

Le Pelmanisme étant non pas une morale, mais une technique du rendement individuel en vue de la réussite, nous nous contenterons d’indiquer ainsi que ces deux disciplines ont seulement ceci en commun, à leur frontière mutuelle : le dressage à la maîtrise de soi.

Notre Passé et notre Avenir.

Le plus grave conflit est le plus intime : celui du Vieil et du Nouvel Adam, l’antithèse entre ce que nous avons été et ce que nous voulons être. Ne nous reprochons pas ce conflit comme une faiblesse: sans cette opposition, il n’y aurait aucune possibilité de progrès; les âmes les plus tourmentées sont les plus délicates, les plus capables du bien, c’est-à-dire de mieux. L’état actuel de notre organisme, la structure de notre inconscient, la tournure de notre caractère : tout cela, c’est notre passé qui se survit et nous régit. Notre esprit qui juge, c’est au nom d’expériences anciennes, sur des critères anciens qu’il décide. Nos idées neuves sont des souvenirs ou des adaptations d’éléments périmés à des situations actuelles.

Comment pouvons-nous donc prétendre innover, nous amender, nous régénérer, ou simplement mieux faire?

Nos défauts sont incrustés en nous, et nos qualités mêmes sont solidaires de ces défauts. Mr X. est méticuleux à l’extrême, mais c’est pour la même raison qu’il se montre impeccable dans ses comptes. Mlle Y. est douée d’un tact des plus délicats; d’où un excès de réserve, qui lui fait tort. Sommes-nous donc pour la vie ce que nous sommes, et devons-nous, comme tant de gens, grommeler: « Il est trop tard! On ne se refait pas ? »

Il n’y aurait pas de PIRE ERREUR !

Libérez-vous par des Habitudes Nouvelles et Renouvelées.

Vous n’avez rien compris à ce Cours, si vous n’en avez pas retenu que la même force -l’habitude -qui nous asservit, peut nous affranchir. Puisque nous sommes ce que nous nous faisons, nous serons ce que nous nous ferons. Ne méprisez pas l’habitude, comme simple routine: toute capacité est habitude, toute règle observée est habitude. Sans habitude, ni activité, ni discipline. Mais révisez de temps en temps vos habitudes, modifiez-les en vue d’un rendement supérieur: à cela se réduit toute la sagesse pratique. Exemples: la paresse vaincue par l’habitude de l’effort; l’indécision vaincue par l’habitude de vouloir.

Quoi de plus invétéré, en apparence, de plus irrémédiable que la paresse? Il manque justement cet « allant », cette initiative, condition de tout progrès.

Si le sujet se trouve entre les mains de quelqu’un qui a de l’influence

sur lui, cette personne peut le sortir de sa torpeur, non en le heurtant, mais en l’encourageant. Découvrez-lui, fût-ce au prix d’un subterfuge bienveillant, quelque mérite ou habileté: l’intérêt naîtra, l’activité s’ensuivra, et il faudra tout de suite la fixer en une habitude, qui rendra l’acte non seulement facile, mais nécessaire. Les premiers pas, les seuls qui coûtent, auront été franchis sans même qu’ils eussent coûté.

Si le sujet est abandonné à lui-même, et s’il n’adopte pas la solution la plus simple -s’en remettre à nous -qu’il comprenne, une bonne fois, que l’indolence c’est l’ennui, que se convertir au travail c’est s’assurer une vie pleine d’intérêt, donc agréable, et non se mettre douloureusement la corde au cou; c’est une apparence d’assujettissement, mais un véritable gage de liberté. Habituez-vous à faire, chaque jour, un effort insignifiant, vous deviendrez, sans peine aucune, capable de prouesses.

Quoi de plus insidieux que l’inaptitude à vouloir, et comment s’en guérir, puisqu’il faudrait déjà de la volonté pour acquérir le vouloir? Nous ne vous demandons rien de surhumain. Si vous êtes simplement indolent, c’est le cas envisagé ci-dessus. Êtes-vous foncièrement indécis ?

Ne pesez pas sans fin le pour et le contre, mieux vaudrait agir à l’aveuglette. Jetez-vous tête baissée, dans une direction: même si vous faites fausse route, tout ce que vous risquez c’est de vous instruire par une expérience, et vous évitez le péril grave entre tous: enraciner plus encore votre penchant à l’indécision. Répétez à maintes reprises cette façon de faire, et vous aurez bientôt non seulement surmonté l’irrésolution, mais pris du goût pour l’initiative.

Comte a dit avec profondeur : « On ne détruit que ce qu’on remplace». Si vous vous contentez de lutter contre vos défauts, vous risquez de vous épuiser dans une tâche négative, et souvent vous transformez un penchant en obsession. La vraie façon de s’amender consiste à prendre d’autres habitudes. Répétons-le: un clou chasse l’autre.

0 réponses

Répondre

Se joindre à la discussion ?
Vous êtes libre de contribuer !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *