L’imagination et ses éléments

Qu’est-ce que l’Imagination?

1. C’est la plus précieuse de toutes les fonctions mentales et la plus personnelle. Elle est l’antithèse de l’habitude et de la routine; elle assure à l’esprit sa vie et son renouvellement. Grâce à elle, nous nous adaptons aux changements incessants des circonstances. C’est elle qui nous permet de découvrir les relations entre les choses et de pénétrer ainsi l’inconnu. Sans elle, rien ne change, rien ne s’édifie, soit dans le monde, soit en nous.

Encore faut-il s’entendre sur ce que nous appelons imagination.

Ne croyez pas qu’elle se réduise à la capacité de se représenter vivement les choses ou les actions. Cette vision ou audition intérieure porte un nom spécial : l’imagerie. L’imagerie joue un rôle considérable dans l’oeuvre imaginative, mais elle n’est pas l’imagination. Analysons donc les éléments de l’acte imaginatif :

a) L’Imagination Exprime notre Personnalité.

Mieux que n’importe quelle fonction, elle traduit le fond même de notre être.

Voici une expérience très simple qui peut vous en convaincre.

Sur une feuille de papier, versez une grosse goutte d’encre ; écrasez-

la soit en pliant la feuille, soit en la recouvrant d’un autre papier. La goutte écrasée formera une ou plusieurs silhouettes dont vous devrez donner une interprétation.

Or, devant la même tache, chacun verra quelque chose de différent : un paysage, une foule, un animal bizarre, un seul objet ou plusieurs, etc.. Considérée d’autres biais, elle pourra prendre encore d’autres significations. Les nombreuses expériences qu’a faites avec cette épreuve le psychologue suisse Rorschach démontrent combien l’imagination dépend de la richesse et de l’originalité de notre personnalité, quelles variétés inouïes elle comporte selon les individus et selon que leur esprit s’enrichit ou s’appauvrit.

b) L’Imagination Exige un Effort

Comparez l’application requise pour la solution d’un problème, l’édification d’un plan d’action, la confection d’un livre, au vagabondage de la pensée dans la rêverie, où l’on passe d’un sujet à un autre, en simple spectateur du déroulement involontaire de« l’imagerie » mentale. Vous comprenez sans peine qu’il y a dans le premier cas une contention d’esprit, une mobilisation de notre énergie qui sont absentes dans le deuxième.

Mais pour que se produise l’effort personnel, il faut une condition primordiale : l’intérêt. L’esprit ne met en jeu ses ressources que sollicité par une curiosité et mû par un désir.

c) L’Imagination Naît de l’Intérêt.

L’imagination se manifeste dès l’enfance; elle grandit dans la salle de classe et la cour de récréation; elle se développe rapidement pendant l’adolescence, s’épanouit à l’époque de la jeunesse, devient plus sobre avec l’âge mûr, mais jamais ne cesse d’être active. Elle ne s’arrête que si nous n’éprouvons aucune sorte d’intérêt. C’est ici l’occasion de vous rappeler l’enseignement de la Leçon II : que la vie n’a de sens pour nous que grâce à la stimulation produite par un intérêt.

Remarquez que dans l’ordre des sujets auxquels vous vous intéressez, vous ne manquez pas d’imagination, et que réciproquement les sujets pour lesquels vous manifestez de l’imagination sont ceux auxquels vous portez un intérêt. Voyez ce jeune homme et cette jeune fille, tous deux médiocrement Imaginatifs : cependant, l’un ne se lasse pas plus d’imaginer des prouesses sportives, que l’autre d’imaginer des combinaisons de toilette, et tous deux se plaisent aux romans, littérature d’ « imagination », parce que c’est « de leur âge ». L’âge mûr, au contraire, se flatte volontiers de ne plus se bercer d’illusions.

A vrai dire, d’autres hantises ont remplacé les anciennes : tel qui ne lit plus Les Trois Mousquetaires, dévore la Cote de la Bourse et l’imagination ne joue pas un moindre rôle dans sa vie après cette substitution, bien au contraire. Tant qu’il y a de la vie, dit-on, il y a de l’espoir. Oui, et par conséquent de l’imagination.

Celui qui croit pouvoir -et devoir -se passer de l’imagination, c’est l’homme que les événements ont déçu. Il a, dit-on, « perdu ses illusions ». Certes, la lourde main des circonstances s’appesantit parfois sur nous si cruellement qu’elle étouffe nos espoirs et D s désirs d’entreprises, et que nous subissons l’existence sans chercher à l’améliorer. Mais le désespoir complet est exceptionnel. D’ordinaire, une « illusion » succède à une autre illusion. Il dépend de vous, sachez-le bien, que vos pensées se réalisent et ne soient pas de pures illusions.

d) Pour être Féconde, l’Imagination Requiert un But.

Qu’il s’agisse de recherche scientifique, rédaction d’un livre ou tout simplement élaboration d’une opinion; qu’il s’agisse de la composition d’un poème, ou de la recherche d’un meilleur procédé industriel, publicitaire ou commercial, toujours l’imagination doit être tendue vers quelque chose de bien déterminé. C’est d’ailleurs l’unique moyen de ne pas tomber dans la rêverie stérile. Non pas que toute imagination doive aboutir à un résultat immédiat. Des années se passent souvent avant qu’un travail patient soit couronné de succès. Mais l’aspiration à la réussite doit nous animer dès le début de l’effort imaginatif. Plus ardent sera l’enthousiasme, plus puissants, plus rapides seront les résultats. L’imagination suscite en effet son objet; elle le suscite mentalement, mais il faut le voir ainsi pour être capable, ensuite, de le réaliser.

Le Besoin de « Vision ».

6. Ce fut vraiment un sage, celui qui dit : « Où il n’y a pas vision, le peuple périt. » Sans idéal, sans ardeur pour réaliser cet idéal, une nation n’est qu’un troupeau, voué à devenir la proie de ses voisins. Avec un idéal, avec une foi robuste en cet idéal, un peuple, même faible et persécuté, est indestructible. Israël, depuis les origines bibliques jusqu’à la ruine de Jérusalem, a vécu de sa « vision », malgré les démentis cruels que lui infligeaient les événements. Les Croisades, la Révolution française sont au même titre des oeuvres de « foi », de cette foi qui « transporte les montagnes » parce qu’elle rend la « vision » plus précise.

Ce qui est vrai pour un peuple l’est aussi pour l’individu. L’homme d’action est celui qui « marche à son étoile ». Sa marche est d’autant plus sûre qu’il a plus nette la « vision » du rôle à jouer.

La Bonne et la Mauvaise Vision.

7. Il ne suffit pas que la vision soit forte; elle doit être compatible avec la réalité, autrement dit réalisable. La bonne vision, c’est l’imagination orientée dans le sens du réel, apte à le prévoir, à l’interpréter, à l’ordonner; elle rend l’homme maître de son destin, sauf dans la mesure où peuvent survenir des événements implacables. La mauvaise vision, c’est l’extravagance du fou, l’exaltation du « visionnaire », qui raisonnent en dehors de la réalité.

La bonne imagination donne la conception du possible, c’est-à-dire de ce qui s’accorde avec les conditions de réalisation. Remarquez d’ailleurs que les progrès de la science reculent les limites du possible. Nous demeurons incapables de « prendre la lune entre nos dents », mais l’homme est devenu apte à voler dans les airs, quoique la nature ne l’y destinât point.

Napoléon, dont nous citions au début une phrase célèbre, imagina une façon de concilier l’héritage de l’ancien régime et les conquêtes de l’esprit révolutionnaire : par le Code Civil et la centralisation administrative, comme par des campagnes foudroyantes, il incorpora dans les faits ce produit de sa pensée : l’Empire.

Vous pouvez vous-même imaginer un grand avenir financier, et commencer à travailler pour le réaliser, si telle est votre tournure d’esprit; ou vous pouvez évoquer une vie qui serait faite d’avancements sûrs et progressifs; mais il vous faut une « vision » si vous voulez obtenir de vos capacités le maximum de puissance.

Votre but ne provoquera de votre part des efforts persévérants et méthodiques que si vous en avez une vision constante et nette. On peut agir mollement avec de la volonté, avec de la décision, si l’on n’a qu’une notion floue, imprécise, du but vers lequel on tend. Mais on ne doute guère de soi, quand on considère clairement ce but.

e) L’Imagination s’Oppose à l’Habitude et à la Routine.

L’habitude répète le passé et dépend de la mémoire, tandis que l’imagination façonne l’avenir en utilisant tant la mémoire que l’observation présente. Ainsi, l’imagination apparaît comme une fonction autrement vivante que l’habitude et d’une souplesse supérieure.

Sans doute, vous trouverez un éloge de l’habitude et l’exposé de sa technique dans la Leçon 11. On compromettrait lamentablement sa vie si l’on se privait des habitudes acquises et si l’on évitait d’en contracter de nouvelles. Marcher, manger, s’habiller, observer dans la rue, s’adonner à l’activité professionnelle, etc., voilà autant d’habitudes complexes, obtenues par de patients efforts et que l’on garde précieusement. Servons-nous des habitudes comme d’aides, de collaboratrices, dont le travail remplace notre effort personnel et lui permet de se tourner, libre, vers des occupations supérieures. Mais prenez garde ! N’oubliez pas que les habitudes, si précieuses soient-

elles, ne valent que pour libérer l’esprit : une fois libre, il doit agir.

Hélas ! la majorité des humains passent leur jeunesse à acquérir des habitudes professionnelles ou autres, et ensuite ne demandent plus rien à leur esprit. Ils se laissent vivre en automates; et bien qu’on les voie souvent se livrer à une activité dévorante, leur esprit languit dans la paresse. Ainsi leurs horizons mentaux et même ceux de leur activité professionnelle §e rétrécissent de plus en plus; ces gens se laissent devancer par ceux qui cherchent sans cesse à se développer. Fermés à tout ce qui est nouveau, ils perdent l’aptitude aux plaisirs d’ordre supérieur. Jamais satisfaits, ils poursuivent toujours des distractions nouvelles, des excitations plus fortes, afin de s’évader du cercle étroit, ennuyeux et triste qu’est devenue leur propre personnalité.

Combien différents sont ceux qui trouvent le bonheur en eux-mêmes, dans le développement continuel de leur personnalité, dans la découverte incessante de ses possibilités toujours nouvelles et dans leur application à la réalité ! Ils sont des preuves vivantes de ce que vaut une riche imagination.

f) L’Imagination est la Fonction la plus Précieuse.

Non pas seulement parce qu’elle nous permet de trouver quelque chose par nous-mêmes, bien que ce soit déjà la source de joies solides et délicates; mais parce que l’imagination est un élément de vie pour la pensée, la condition essentielle de son activité normale. De même qu’un muscle quine s’exerce pas s’atrophie, un esprit qui s’abstient d’effort personnel continu et systématique se rouille, s’appauvrit et finit par devenir incapable de création. Or, quoi de plus important que l’aptitude créatrice dans toutes les manifestations de l’activité humaine?

L’imagination, même abstraction faite des résultats immédiats qu’elle nous apporte et de la joie de vivre à laquelle elle contribue, a un prix inestimable comme moteur de notre activité.

Tout le Monde a quelque Imagination.

10. Certes, nous sommes tous inégalement doués d’imagination. Cependant, même si vous vous en reconnaissez très peu, ne croyez pas que vous en manquiez tout à fait.

Endormi, vous rêvez; donc vous imaginez. Eveillé, vous jugez des gens et des choses à travers vos habitudes mentales, vos expériences antérieures; donc vous imaginez. Si je vous donne à corriger une page d’imprimerie, il est non pas vraisemblable, mais certain que vous ne découvrirez pas toutes les fautes en une lecture, ni même en deux : la raison en est que vous croyez voir ce qui devrait être imprimé, au lieu de lire exactement ce qui est sous vos yeux; donc vous imaginez.

On a souvent remarqué que l’enfant se crée une vie imaginaire. Petit Jacques, étendu sur le plancher, avance avec l’attitude et les mouvements d’un poisson. Les gestes ne sont peut-être pas très précis, mais qu’importe? Dans le berceau, il y a Vonvon, la petite soeur, qui fait de son mieux pour avoir l’air très effrayée, car le berceau est censé être un navire, que Jacques va atteindre à la nage. « Qu’est-ce que tu es maintenant ? » demande la mère de Jacques, qui n’ignore pas que, quelques minutes auparavant, son fils était une « monstrueuse tortue ». Il répond : « Ze suis un énorme requin », et il se meut le long du navire, tandis que Vonvon jette à l’eau un appât, en l’espèce une bobine de fil. Jacques, tel un requin, se retourne sur le dos pour l’avaler, mais à ce moment il se met à tousser. Vonvon pousse des cris de terreur à l’approche du terrible poisson, comme c’est son devoir de passagère en danger, mais elle ne peut s’empêcher de faire remarquer que « les requins ne toussent pas ». Véridique remarque, dont se vexe le garçonnet-requin.

Ne vous dites pas : ce sont là des enfantillages. Comme la fillette qui voit dans sa poupée l’héroïne d’un conte, comme le gamin qui promène son cheval ou son bateau parmi des aventures merveilleuses, chacun de nous a sa chimère, ou tout au moins sa « marotte ». La danse, les jeux de hasard ont remplacé les jeux enfantins; le bridge, le théâtre ou le cinéma, la littérature ou les beaux-arts occupent vos loisirs, mais c’est toujours du jeu. Et, quand vous peinez pour l’avenir de vos descendants, quand vous économisez pour vous construire quelque jour une maison, quand, certes, vous ne jouez pas, mais travaillez durement, c’est encore soutenu par une ambition dont vous imaginez la réussite que vous avez du coeur à la besogne.

Les Images, Anciennes Perceptions.

11. N’allez pas croire, en pensant à l’exemple de Jacques et de Vonvon, ou aux rêveurs que vous connaissez, que votre imagination est une activité étrangère à ce que nous voyons et faisons et que les imaginatifs vivent dans un autre monde que celui où nous les voyons : dans « la lune », par exemple. Ne vous y trompez pas. Tous les éléments de leur monde imaginaire ont été empruntés à la réalité. Rien ne se fait avec rien. La combinaison vient des esprits, mais les matériaux combinés sortent de l’expérience commune. En d’autres termes, il y a de la fantaisie dans le groupement des images, mais les images sont des résidus d’anciennes perceptions cueillies dans le monde extérieur. Le stock de ces images emmagasiné dans la mémoire de chacun de nous, c’est « l’imagerie ».

D’où la nécessité d’observer. Plus vous observerez, plus votre imagerie sera riche. Il n’est pas inutile de le remarquer, car d’ordinaire les imaginatifs observent peu : ils préfèrent rêver. Par là ils n’obtiennent qu’une imagerie floue, inconsistante, non seulement inutile, mais décevante dans les conditions normales de la vie. Voyez et pensez la réalité concrète au lieu de ruminer de vagues désirs ou sentiments.

« L’Imagerie Mentale ».

12. L’imagerie mentale fournit donc des matériaux à l’imagination, matériaux reproduisant la réalité et le plus souvent encore s’y substituant. Ainsi un poète, au fur et à mesure qu’il décrit un paysage, se le représente en images vivantes; un auteur, en esquissant les traits d’un personnage, le voit et l’entend comme s’il était devant lui. Remarquons qu’il ne s’agit pas seulement d’évoquer des souvenirs, car bien souvent le personnage ou la situation, tels que l’auteur les décrit, n’ont jamais été vus par lui; c’est la puissance de son imagination qui lui permet de décrire des « visions ».

Mais ne confondons pas imagerie et imagination. L’imagerie ne fait pas « trouver »; elle fait voir « comment cela est ». Il en est ainsi non seulement dans les arts, mais dans n’importe quelle sorte de création ; car on a toujours besoin de se représenter sa conception avant de la réaliser.

L’imagerie nous rend service d’une autre façon encore : les images vives et suggestives que nous évoquons nous servent d’images-forces pour atteindre le but que nous avons conçu. Elles déclenchent les activités qui nous procureront l’objet visé. Cette activité impliquée dans l’image est la condition même de l’intelligence. Considérons les rapports qui existent entre l’imagerie et la compréhension. Une compréhension abstraite et théorique n’est jamais complète. Si vous expliquez à quelqu’un la topographie d’un endroit, il faut qu’il se la représente, et alors, au lieu de dire : « Je comprends », il dira : « Je vois ». Il « comprendrait » mieux si vous le conduisiez à l’endroit même; faute de cela, l’imagerie remplace la perception réelle.

Votre interlocuteur ne comprendra le fonctionnement d’un mécanisme compliqué qu’au moment où il se le représentera, où il « verra » dans un agencement nouveau les éléments qui lui sont déjà familiers.

Rien ne nous fait aussi aisément comprendre une idée ou une thèse que l’événement qui la met en action, fût-ce une anecdote ou une pièce de théâtre. On voit alors l’idée dans ses conditions et dans ses conséquences.

Par exemple, rien de plus banal que l’idée de la mort; elle semble familière à chacun; cependant, on n’en saisit vraiment le sens qu’au moment où l’on perd quelqu’un qui nous est cher. Ainsi, les enfants, les jeunes gens, les adultes même emploient des termes dont ils ne connaissent que la signification verbale et qu’ils ne comprennent vraiment que lorsque la vie se charge de les leur illustrer.

Méfions-nous des grandes phrases vides et retentissantes; prenons garde dans nos spéculations philosophiques, scientifiques, politiques ou autres, de nous éloigner trop de la réalité. La prise de contact avec elle, toujours salutaire, nous fait éviter erreurs et déboires.

Mais la réalité n’est pas toujours à notre portée, et c’est là que nous devons avoir recours à l’imagerie qui la remplace.

Images.

13. De même qu’un film est fait de photographies, l’imagerie se compose d’images. On se représente souvent une image comme un objet concret : comme un de ces petits morceaux de carton coloriés que l’on trouve dans les tablettes de chocolat, ou la représentation mystique des personnages religieux, ou même encore une des blanches figures de plâtre que transportent les petits colporteurs italiens. Mais les images auxquelles nous faisons allusion ici sont purement mentales. C’est ce qui subsiste en notre esprit après une sensation; autrement dit, c’est le souvenir de la perception d’un objet. Lorsqu’on vous demande, par exemple, si vous avez été au Jardin d’Acclimatation, ce qui apparaît instantanément dans votre esprit, c’est l’image-souvenir des bâtiments que vous y avez vus et des animaux qui vous ont le plus intéressé : la silhouette élancée de la girafe ou les contours massifs de quelque énorme éléphant. Si vous n’y êtes jamais allé, vous ne pouvez évoquer aucune image; et si vous en avez vu des photographies, votre pouvoir imaginatif ne va pas au delà de ces productions. Nous ne pouvons nous représenter que ce qui nous a été déjà présenté, c’est-à-dire perçu par nos sens. Mais nous nous le représentons plus ou moins modifié.

Images et Souvenirs.

14. Les images sont donc des souvenirs. La netteté de leur contour s’émousse, comme s’arrondissent les pierres roulées par un torrent. Par là des images analogues, mais distinctes, tendent à se confondre. Mon chien, par exemple, n’est pas pour moi la quantité de clichés différents qui ont empreint dans mes yeux mille de ses attitudes particulières: c’est une apparence générale simplifiée, mais caractéristique. Et si j’appelle cette bête un chien, c’est que l’image en question coïncide, à fort peu de chose près, avec celles du bouledogue, du lévrier, du terre-neuve que j’ai pareillement superposées dans mes souvenirs. Ces images, devenant ainsi plus générales que les souvenirs précis, sont plus maniables; on les peut intégrer indifféremment dans maintes combinaisons, ainsi qu’on utilise un même caractère d’imprimerie à la confection de textes différents. Les Diverses Sortes d’Images.

15. Il y a autant de sortes d’images que nous possédons de sens, plus les images motrices :

(a) Images visuelles.

Ce sont des reproductions mentales de choses vues. Si nous vous disons : « Pouvez-vous voir mentalement votre maison natale ? »

Vous l’évoquez aussitôt ainsi que ses alentours. Vous en avez la vision intérieure, pas si nette ni si vive que la réalité, mais assez fidèle pour avoir des traits définis, et présenter certains détails précis.

(b) Images auditives.

Le souvenir des sons se présente à nous sous forme d’images. Demandez à un vieux Parisien s’il a entendu chanter Duc ou Alvarez, il vous répondra probablement qu’il a eu ce plaisir, et il ajoutera sans doute : « Je puis les entendre encore, si je pense à l’Opéra ». Ce qui veut dire que sa mémoire lui permet de les écouter à nouveau, et dé reconstituer une expérience passée avec tant de précision qu’elle redevient presque actuelle. Il entend encore les airs qui furent chantés, les notes sonores et pures comme des sons de cloches, la merveilleuse ampleur de la voix, l’enthousiasme du public et les louanges des critiques.

(c) Images de mouvement ou motrices.

Nous sympathisons à quelque degré avec les mouvements que nous voyons exécuter : notre oeil se meut pour suivre les variations des formes, et certains de nos gestes dessinent schématiquement les choses dont nous parlons. Notre habitude de ces mouvements est l’origine d’images motrices particulières; et nous jugeons, par nos propres sensations motrices, de celles qu’éprouve une autre personne quand elle se meut. Vous .vous souvenez peut-être avec intensité d’une pièce de théâtre, telle que « Y Artésienne ». Vous pouvez voir le visage, la taille et les attitudes de la fermière, mais ses mouvements peuvent aussi être reproduits comme sensations musculaires dans la partie correspondante de votre propre corps. Dans certains cas, les images motrices sont plus fortes que les images visuelles ou auditives. Pour comparer les unes aux autres, mettez en parallèle d’une part vos images motrices d’articulation vocale ou d’écriture, de l’autre les sons ou les mots écrits.

(d) Images du toucher ou tactiles.

Celui qui veut juger exactement de la qualité d’une feuille de papier ou d’une pièce de drap a besoin d’avoir le sens du toucher exercé. Il compare ses sensations tactiles actuelles à des images antérieures du toucher; et celles-ci, s’a joutant à celles de la vue, lui permettent d’estimer la qualité de l’article qu’il a à examiner. Le toucher, en tant que sens cutané, est susceptible d’une éducation très complète, qui est toutefois en dehors de notre présent programme.

(e) Images du goût ou gustatives.

On dit que le roi Edouard VII se connaissait exceptionnellement en vins, et qu’il pouvait nommer, en les dégustant les yeux bandés, diverses variétés très rapprochées de bourgogne, de bordeaux ou de Champagne. Il en était capable grâce aux vives images gustatives associées à ses expériences antérieures au sujet de ces vins. La sûreté de goût du buveur de thé ou de café est basée sur des images associées de la même manière, quoique d’un ordre différent. Les dégustateurs professionnels de cognac et de fine Champagne arrivent à une véritable virtuosité, grâce à ces associations d’images gustatives.

(f) Images de l’odorat ou olfactives.

Les condiments, comme le poivre, la muscade, et les autres produits possédant une odeur définie, sont pour ainsi dire séparés dans le souvenir en petits sacs prêts à être identifiés, et l’homme qui peut les reconnaître possède une bonne mémoire olfactive, c’est-à-dire d’exactes images des odeurs. La plupart des femmes distinguent les moindres nuances des parfums.

L’Imagination Reproductrice.

16. Quoique susceptibles de s’isoler, ces diverses catégories d’images demeurent le plus souvent associées. L’amateur d’Opéra, dont nous parlions tout à l’heure, au moment où il entend chanter en sa mémoire un célèbre baryton ou ténor d’autrefois, revoit la salle bondée, écoutant dans un silence religieux, puis applaudissant avec frénésie. Il évoque également des images motrices, car il y a en lui des sensations qui répondent aux changements d’attitude du chanteur aussi bien qu’aux entrées et sorties des spectateurs. Il se peut même qu’il retrouve une image olfactive, s’il se remémore la dame qui était assise à ses côtés, et dont il recevait des bouffées de musc, un parfum qu’il abhorre. C’est ainsi qu’un acte de la mémoire, reproduit dans tous ses détails, peut exiger l’emploi de quatre sortes d’images sur les six dont nous avons parlé. C’est là ce que l’on appelle l’Imagination Reproductrice.

Images Dominantes.

17. Selon les individus, tel ou tel genre d’images peut prédominer. Si vous jouez admirablement aux échecs, il est probable que vos images dominantes sont visuelles. Si vous êtes un musicien très sensitif, vos images auditives sont sans doute plus fortes que les autres. Ce qui nous intéresse le plus ici, c’est le résultat pratique. Si vos images auditives sont faibles, et si vous devez apprendre à parler une langue étrangère, pour un examen ou pour le commerce, il importe que vous développiez votre pouvoir auditif. Les exercices contenus dans les Leçons antérieures vous ont permis de le faire jusqu’à un certain point, et vous devrez saisir toutes les occasions d’enrichir votre mémoire des sons. D’autre part, si vos images auditives sont bonnes, mais vos images visuelles vagues, et s’il vous faut jouer des morceaux de musique sans partition, vous devrez compléter les exercices visuels que nous vous avons déjà prescrits par d’autres, adaptés à vos besoins personnels. En général, les images visuelles sont plus précises que les images auditives, mais pour que l’esprit puisse fonctionner synthétiquement et harmonieusement, il faut que ces deux groupes d’images se prêtent un mutuel concours. Vous pourrez ainsi vous rappeler en les associant les formes par les sons et les sons par les formes. Remarquez que le langage implique à la fois sons et formes, puisqu’il s’écrit et s’entend; il implique aussi des images motrices, puisqu’il se parle.

Imagerie et Puissance Mentale.

18. Dans la Leçon III, nous avons montré qu’on peut, en apprenant à percevoir, récolter une riche moisson d’images de toutes sortes; il nous reste à prouver que la capacité de les reproduire et l’habitude de les exprimer contribuent au développement de la puissance mentale. Supposons qu’un romancier veuille évoquer dans l’esprit de ses lecteurs l’image d’un avare accoutumé à tirer parti des choses jusqu’au bout. Il dira sans doute : « G… ne remplaçait jamais la marche d’un escalier tant qu’elle ne cédait pas entièrement sous les pieds ». La phrase est nue et sans intérêt. Par contre, remarquez comment Balzac exprime cette idée dans Eugénie Grandet. La vieille servante, Manon, vient de tomber dans l’escalier, qui a une marche cassée, et le père Grandet de s’écrier:

« Vous ne savez pas, vous autres, mettre le pied dans le coin, à l’endroit où elle est encore solide. »

Voilà la différence entre une observation prise sur le vif, « une tranche de vie », et une pâle idée abstraite. Dire que l’avare ne remplaçait jamais une marche d’escalier tant qu’elle ne cédait pas entièrement, c’est citer un trait d’avarice; mais lui faire mettre le pied « dans le coin, à l’endroit où la marche est encore solide », c’est nous faire assister à la scène, et, par surcroît, nous montrer l’âme de l’homme : son irrésistible besoin de ne rien perdre.

Une des qualités essentielles du romancier, c’est la puissance de l’imagination reproductrice; il faut qu’il ait vécu une vie d’observation si complète que, lorsqu’il écrit sur les gens et les choses, il puisse les voir, les entendre, en recevoir des impressions par les sens, de toutes les manières possibles. Par son art, il procure à ses lecteurs les mêmes impressions. C’est pourquoi quelques-uns des personnages de Balzac sont aussi réels pour le lecteur que s’ils avaient effectivement vécu; en vérité, le père Grandet et la cousine Bette sont plus « existants » pour certaines gens, que ne le sont des parents éloignés.

L’Intelligence Requiert sans cesse l’Imagination.

19. Cette faculté, qui englobe et dépasse la mémoire puisqu’elle conserve les souvenirs, qu’elle les transforme, et, nous le comprendrons mieux tout à l’heure, qu’elle les combine de façon nouvelle, c’est la base même de la vie spirituelle.

Pour tout travail, elle recueille les matériaux, car on ne fait du neuf qu’avec de l’ancien. De tout travail, c’est elle qui fournit l’idée : ce projet, cette intention, cet idéal à réaliser, sans lesquels on n’entreprendrait rien. Elle apporte donc à notre activité son but et ses moyens. Or, la réflexion sur notre but et les moyens d’y atteindre, c’est l’oeuvre de l’intelligence. Donc pas d’intelligence sans imagination; ce qui ne veut pas dire, d’ailleurs les leçons suivantes le montreront, que l’intelligence se réduise à l’imagination.