Mieux utiliser votre potentiel. Ne rien laisser en jachère

On sait ce qu’on entend ordinairement par ce mot :

C’est l’état d’une terre qui, ayant fourni un certain rendement, est laissée improductive pendant un temps plus ou moins long, mais dont la durée moindre équivaut toujours à celle d’une saison.

Cette coutume pourrait se ranger dans la catégorie des préjugés, et c’est ainsi que la classent les producteurs modernes.

Mais, bien des siècles avant eux, Yoritomo avait déjà relevé cette erreur, et il en avait tiré les conclusions philosophiques qui lui sont coutumières.

Il fait, du reste, la preuve de son dire, en démontrant combien fictif est ce repos.

Il faut savoir orienter ses cultures vers une détente fructueuse

“La nature, dit-il, est hostile à l’inactivité.

“Elle s’oppose au repos intégral.

“Voyez les terres que les agronomes croient judicieux de laisser à l’abandon.

“Restent-elles improductives ?

“Démontrent-elles, par leur stérilité, la sagesse de cette abstention ?

“Point”.

Et il nous expose les résultats de ce système.

Il nous dépeint les champs non ensemencés, se couvrant au printemps d’une végétation charmante, mais inutile.

Les glaives verts de l’ivraie apparaissent, vrillés de fils parasites.

Les grappes des fleurs sauvages se balancent comme de menues stalactites.

Et celles qui deviendront plus tard des corymbes empoisonnés, tendent vers nous leurs coupes, garnies de parfums légers.

Quelques plantes, dont l’efficacité bienfaisante est reconnue, viennent, il est vrai, mêler leurs corolles à celles de leurs dangereuses ou vaines sœurs, mais elles sont en nombre si infime, qu’elles ont peine à émerger du chaos des herbes folles.

En somme, le but cherché n’est pas atteint.

La terre s’insurge contre le repos qu’on prétend lui imposer.

Mais, comme sans le secours humain, il lui est impossible de produire une sélection, elle emploie, à tort et à travers, ses facultés fertilisantes.

“Aussi, conclut Yoritomo, les agronomes avisés sont ceux qui, ayant reconnu la vanité de cette abstention, savent orienter les cultures vers une détente fructueuse en variant la nature des ensemencements.

“Ils donnent aux terrains dont ils ont beaucoup exigé, les moyens de produire sans grands efforts, mais sans inutilité”.

L’inutilité, d’après le philosophe, est une des formes les plus redoutables de la stérilité, car bien rarement ce dernier terme est synonyme de disette.

Il s’applique surtout, d’après lui, à l’interruption des productions favorables et ne concerne pas les éclosions indésirables.

Le cerveau humain ne peut devenir un désert d’idées

“Les ensemenceurs d’âmes, dit-il un peu plus loin, sont trop souvent semblables aux cultivateurs, épris de vaines traditions.

“Ils s’imaginent que les organes récepteurs de la pensée, après avoir fourni un effort continu, doivent racheter cette fatigue par un repos exclusif.

“Après avoir tout fait, pendant de longs mois, pour intensifier l’activité mentale, ils jugent nécessaire de remplacer la profusion par le néant.

“Si la récolte semble suffisamment abondante, ils jugent inutile de demander au cerveau une germination nouvelle.

“Volontairement, ils le laissent en friche, pendant un temps déterminé.

“Mais, de même que la terre ne reste pas improductive, le cerveau humain ne peut devenir un désert d’idées.

“Si l’on en éloigne les fécondations efficaces, les germinations infructueuses ne tarderont point à prendre leur place.

“Les facultés éclosives de l’imagination ne manqueront point d’entrer en travail, mais ce labeur ne sera porteur d’aucun résultat appréciable.

“À travers la cohue des idées parasites et celle des pensées inutiles, la folle avoine des rêves sans but viendra s’enchevêtrer aux ronces de l’incohérence.

“Et bientôt, le cerveau, laissé volontairement en friche, sera semblable à un champ abandonné, dans lequel quelques plantes aux vertus efficaces, font de vains efforts vers le soleil, à travers l’échevellement qui leur en masque les rayons.

“Cet abandon prévu, cette négligence volontaire présentent encore un danger que l’on ne saurait assez pressentir :

“Celui de favoriser une floraison d’états d’âme opposés, instigatrice de désarroi mental.

“Celui qui s’est indolemment livré aux mirages de ce repos fictif, le verra bientôt troublé par le caractère adverse des aspirations qu’il a laissées se développer en lui.

“Sa conscience deviendra un champ de bataille, où les sentiments contradictoires se heurteront, dans une mêlée, à laquelle il lui faudra assister impuissant, taraudé par le dépit de ne savoir de quel côté doivent porter ses vœux.”

Il faut considérer nos puissances mentales comme un domaine à exploiter fructueusement

Le philosophe signale encore un autre sujet d’appréhension.

Il consiste dans le péril qu’il peut y avoir à développer une forme d’activité au préjudice complet des autres.

“Nous devons, dit-il, considérer nos puissances mentales comme un domaine qu’il s’agit d’exploiter de la plus heureuse et de la plus fructueuse manière.

“Il est bon que ce souci s’étende indistinctement sur toutes les parties de ce domaine.

“Il ne doit pas se borner à mettre en valeur celles que l’on considère comme les plus importantes.

“Il se généralisera, tout en sachant se concentrer sur l’aptitude qui en deviendra l’objet principal.

“Ce serait une exploitation défectueuse, que celle qui porterait seulement sur les points brillants et délaisserait les préoccupations plus humbles.

“Mais elle serait tout aussi passible de critique, si, en s’attardant à des mesquineries, elle dérobait aux choses graves les soins qui leurs sont dus.”

Mépriser la méthode des jachères

Et poursuivant la méthode comparative qui lui est chère, le Shogun ajoute :

“On voit des gens, possesseurs de grands biens, en retirer à grand-peine les sources nécessaires à leur vie matérielle.

“Mais il n’est pas rare d’en rencontrer d’autres, apparemment moins bien pourvus, cependant, qui trouvent moyen de s’entourer de luxe, tout en réservant la part de l’avenir.

“Le secret de ces derniers consiste dans une exploitation intégrale.

“Chez eux rien ne reste en friche.

“Ils méprisent la méthode des jachères, dont ils connaissent la vanité.

“Aucune partie de terrain ne leur semble impropre à la production.

“Après avoir tiré d’un champ une récolte abondante, ils se gardent bien de l’abandonner aux caprices du vent, et de risquer de voir déposer en son sein des semences tout aussi exigeantes que les précédentes, mais infiniment moins profitables.

“Il prend soin, au contraire, de lui confier une récolte, dont la germination aisée, tout en demandant des efforts moins sévères que la précédente, sera moins épuisante que la poussée inextricable des parasites inutiles ou dangereux.

“Ainsi les sucs fertilisants ne seront pas absorbés vainement et la sage discipline sera plus reposante que le désordre.

“Il est encore bon d’ajouter que, pour un exploiteur habile, il n’est pas de coin qui ne soit digne d’être fécondé.

“En admettant qu’il s’en rencontre, dont la nature s’opposerait à la production, il trouverait moyen de l’encadrer si heureusement, qu’il en ferait le charme des yeux, lui donnant ainsi une destination enviable.

L’agréable et le sévère dans l’exploitation

“L’agréable doit judicieusement se mélanger au sévère, dans toute exploitation bien ordonnée.

“Elle serait blâmable, si elle se dévouait uniquement aux soins pratiques, négligeant les choses qui n’ont d’autre rôle que celui de porteuses de Beauté.”

Nous aurons, plusieurs fois encore l’occasion de constater combien la Beauté, dans l’acception la plus générale du mot, préoccupe l’antique Nippon.

Il la considère comme l’expression la plus parfaite de la noblesse mentale et en fait le complément indispensable de toute exploitation bien conduite.

Et il nous engage à méditer ces exemples, dont la leçon transparente ne doit échapper à personne.

Il est cependant des esprits, évidemment supérieurs, qui n’ont point rayonné comme ils auraient dû le faire.

S’ils n’ont pas conquis la place, à laquelle ils semblaient avoir droit, il ne faut en accuser, si nous en croyons Yoritomo, que la façon défectueuse dont ils ont procédé à l’exploitation de leurs facultés.

“Pourtant, dit-il leur domaine est vaste.

“Mais ils ignorent la mise en valeur des richesses qu’ils possèdent.

Les fantaisistes et les prodigues dans leur découragement

“Certains d’entre eux sont des fantaisistes.

“Ils s’adonnent à leurs instincts, étouffant sous la fanfare joyeuse des plaisirs, les conseils du raisonnement.

“Le plaisir est leur objectif principal, le seul but qui leur semble digne d’efforts.

“Aussi n’exploitent-ils en eux que les qualités se rapportant aux satisfactions tangibles.

“Est-il besoin d’insister sur l’épuisement rapide de ces émotions, génératrices de satiété ?

“Les fantaisistes alors, las de cultiver le terrain du plaisir qui ne produit plus rien, se souviennent que leur domaine contient de vastes étendues et songent à les mettre en exploitation.

“Mais dans toutes les parties laissées à l’abandon, se sont élevées des végétations si incohérentes et si tenaces qu’ils demeurent effrayés, devant le labeur qu’une seule préparation leur imposerait.

“Il sied de louer hautement ceux qui l’entreprennent.

“Plus hautement encore ceux qui y persévèrent.

“Mais on doit, hélas ! constater qu’ils font partie d’une élite et que la plupart de ceux qui se résolvent à cultiver des facultés, longtemps laissées en jachère, se découragent avant d’avoir entrevu la fin du défrichement.

“À côté de ces fantaisistes, nous voyons des prodigues disperser les richesses mentales, dont ils sont détenteurs, sans songer à les faire fructifier.

“Ils cueillent les fleurs et les jettent au vent de la dissipation, sans leur laisser le temps de produire les fruits savoureux, qui, après avoir délecté les délicats, abandonnent à des mains expertes, le germe qu’ils portent et qui contient l’espoir d’autres fruits tout pareils, dont le nombre accroît la richesse et la puissance de ceux qui savent les exploiter.

“Lorsque ces prodigues entrevoient leur erreur, lorsqu’ils songent à une exploitation rationnelle de leur domaine intérieur, ils s’aperçoivent avec stupéfaction, de la mutation des valeurs qu’ils possèdent.

“Dispersées avant l’époque de leur développement complet, elles n’ont point laissé pressentir la nature exacte de ce que pouvait être leur maturité.

“Le prodigue s’aperçoit alors d’une métamorphose qu’il ne pouvait prévoir.

“Certaines facultés, très appréciables, qui, bien cultivées, eussent pu devenir des instruments de succès, se sont, faute de soins, métamorphosées en passions nuisibles.

“Et le prodigue, plein de doute, se demande anxieusement où est la vérité.

“Doit-il la chercher dans sa certitude passée ?

“Lui faut-il l’admettre dans la constatation présente ?

“Son âme en désarroi devient alors le champ où dans un embroussaillement inextricable, l’ivraie et la plante efficace se confondent en un baiser stérile.”

Faut-il échapper aux cœurs grandioses ?

Le vieux sage nous met encore en garde contre la tentation qui assaille certains esprits incomplets.

Ce sont des cœurs grandioses qui, tout pleins d’un rêve magnifique, dédaignent les menus soins qui les forceraient à s’en évader.

Une seule chose les intéresse.

Un seul objet les passionne.

Une seule préoccupation les envahit.

Tout ce qui n’est pas leur idéal leur semble indigne de prendre place parmi ce monde de Beauté intérieure dans lequel ils se meuvent.

Toutes les minutes consacrées à une autre pensée leur semblent comporter un vol, effectué au préjudice de l’idée qui les tyrannise.

Celle-ci exerce sur eux un implacable empire.

Elle les absorbe despotiquement.

Aussi laissent-ils volontiers à l’abandon, tout ce qui n’est pas Elle.

Or, Yoritomo ne se lasse pas de nous le redire :

Aucune terre ne reste intégralement stérile.

Aucun cerveau ne demeure vide de pensées.

Il se produit, dans l’organisme mental laissé en jachère, le même phénomène que dans les terrains abandonnés à leur propre effort.

“Le vol de l’aigle, dit Yoritomo, peut être entravé par le dôme puéril des lianes, qu’un enfant briserait facilement une à une.

“Mais leur amoncellement devient un insurmontable obstacle.

“La poussée non disciplinée de ronces peut ainsi constituer, pour les plus beaux élans, un trébuchet, dans lequel se prendra le coureur, qui n’a pas su en prévoir la sournoise malice.

Les vaincus, héros de l’Idée, restent les souverains incontestés d’eux-mêmes

“Les chutes les plus tragiques sont toujours celles qui n’ont point été prévues.

“Ce sont parfois celles dont l’origine est mesquine ou ridicule.

“Celui qui fléchit sous le poids d’un effort titanique ;

“Celui qui souffre d’une blessure causée par le monstre grandiose qu’il a conçu ;

“Tous ceux enfin, qui tombent, écrasés par la grandeur de leur tâche, peuvent se relever triomphants.

“Mais celui dont une faute d’énergie anéantit la puissance, restera marqué du sceau des asservis.”

Et farouche, le vieil apôtre de la volonté ajoute :

“On doit à peine un peu de pitié aux âmes victimes de leur fragilité.

“Mais on doit l’admiration aux vaincus, qui furent les héros de l’Idée, car s’ils ont à souffrir de la stupidité des choses, ils restent les souverains incontestés d’eux-mêmes, et, comme le mythe si souvent chanté, ne s’affaissent que pour se relever plus redoutables encore.”

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