Prendre des vacances est-il vraiment nécessaire ?

Lettre d’un homme d’affaires à son fils pour réussir dans le vie.

De John Graham, Union Stock Yards, Chicago, à son fils Pierrepont, Université de Harvard. M. Pierrepont a soumis à son père l’idée de faire un grand voyage pour parfaire son éducation.

Le 25 Juin,

Cher Pierrepont : Ta lettre du 7 juin tourne autour du pot comme le setter qui essaye d’attraper sa propre queue. Mais j’ai cru comprendre que tu souhaiterais passer quelques mois en Europe avant de revenir ici et prendre le taureau par les cornes.

Bien sûr, tu es ton propre maître maintenant et tu devrais être capable d’évaluer mieux que quiconque le temps que tu as à perdre mais il me semble, en règle générale, qu’un jeune homme de 22 ans, physiquement et mentalement sain, qui n’a pas le sou et qui n’en a jamais gagné un seul, ne peut être trop pressé d’avoir sa feuille de salaire.

Et à ce propos, je dois te dire en toute honnêteté que j’ai donné des instructions au banquier d’arrêter ta pension après le 15 juillet. Cela te laisse 2 semaines de vacances – assez pour qu’un malade se rétablisse, ou qu’un fainéant le devienne encore plus.

J’entends beaucoup parler d’individus qui ne prennent pas de congés et qui se tuent à la tâche, mais en général c’est plutôt à cause de leurs soucis ou du whiskey. Ce n’est pas ce qu’un homme fait durant ses heures de travail, mais ce qu’il fait après celles-ci, qui ruine sa santé. Un homme et son travail devraient être des amis intimes au bureau et des ennemis jurés en dehors de celui-ci. Un esprit clair est un esprit qui se libère de son travail à 6 heures tous les soirs et qui ne le reprend qu’à l’ouverture des bureaux le lendemain matin.

Certains quittent leur travail le soir puis font la fête avec les copains et certains rentrent à la maison pour veiller tard avec leurs soucis – les 2 sont en mauvaise compagnie. Ce sont les individus qui ont tout le temps besoin de congés et qui n’en retirent jamais aucun bienfait.

Ce dont chaque homme a besoin une fois par an est un changement de travail – c’est-à-dire, s’il a été assis à un bureau pendant 50 semaines et qu’il ne vivait que de volaille et de vin de bourgogne, il devrait se mettre à la pêche pour gagner sa vie et déjeuner de jambon et d’œufs avec un peu d’eau fraîche.

Mais venir de Harvard à l’usine constituera un changement suffisant cette année pour te maintenir en bonne forme, même si tu n’as pas eu de vacances de 15 jours pour te détendre.

Tu t’apercevras qu’il est toujours plus sûr de saisir une chance dès qu’elle se présente – en particulier un emploi. Il n’est jamais facile d’obtenir un emploi sauf quand tu n’en veux pas, mais quand tu en as vraiment besoin et que tu le poursuis avec un fusil, il te fuit comme la vieille corneille que chaque fermier du comté a essayé de descendre.

Quand j’étais jeune et sans emploi, j’avais décidé d’accepter la première offre et de l’utiliser comme appât pour les autres. Tu peux appâter un vairon avec un vers, et une perche te prendra ton vairon. Une bonne perche bien grasse attirera une loutre et alors tu auras quelque chose qui vaut la peine d’être nettoyé.

Bien sûr, il n’y a aucun danger que tu n’obtiennes pas d’emploi dans notre entreprise – en fait il n’y a pas moyen que tu l’évites, mais je n’aime pas trop te voir fuir chaque fois que je m’approche de toi avec la corde.

Je veux t’apprendre dès le début à ne pas jouer avec la cuiller avant de prendre le médicament. Remettre à plus tard une chose facile la rend difficile, et remettre à plus tard une chose difficile la rend impossible. La procrastination est le mot le plus long du vocabulaire, mais il n’y a qu’une seule lettre entre ses 2 bouts quand elles sont à leurs places respectives dans l’alphabet.

Le vieux Dick Stover, pour qui je travaillais dans le temps en Indiana, était le pire procrastinateur que j’ai jamais rencontré. Dick était un grand gourmand et personne n’aimait plus que lui les pauses repas, mais il avait la fâcheuse habitude de se retourner le matin dans son lit pour dormir juste encore un peu et reportait le moment de se lever jusqu’à ce que sa femme ne regroupe son petit déjeuner et son déjeuner, ce qui faisait qu’il ne prenait que 2 repas par jour.

C’était aussi un homme très pieux, mais il remettait à plus tard ses prières jusqu’à ce qu’il soit au lit, puis il continuait à les reporter jusqu’à ce que son esprit soit libéré des préoccupations terrestres et à la fin il s’endormait sans les avoir récitées.

Entre ses absences au service dominical et le fait de n’avoir jamais été vu en prière, Dick se retrouva exclu de l’église. Les affaires étaient assez bonnes à l’époque où je travaillais pour lui, mais il remettait à plus tard le licenciement des mauvais employés jusqu’à ce qu’ils aient pris la poudre d’escampette avec l’argent de la petite caisse. Et il remettait continuellement à plus tard l’augmentation des salaires de ses bons éléments jusqu’à ce que ses concurrents les débauchent.

Enfin, il ne payait pas ses factures, même quand il avait de l’argent, et lorsqu’elles parvenaient à échéance il fournissait des notes de débit pour reporter encore un peu le paiement en liquide.

Mener ses affaires de la sorte équivaut, bien sûr, à faire un testament en faveur du shérif et commettre un suicide afin qu’il puisse toucher l’héritage. La dernière fois que j’ai entendu parler de Dick, il avait 90 ans et il était à l’article de la mort. C’était il y a quelques années et je parie qu’il vit encore. J’évoque Dick juste en passant comme un exemple qui montre comment les habitudes d’un homme dirigent sa vie.

Il y a une excuse pour chaque erreur qu’on commet, mais une seule. Quand quelqu’un fait la même erreur 2 fois il doit lever les mains et avouer sa négligence ou son obstination. Bien sûr, je savais que tu ferais beaucoup de bêtises quand je t’ai envoyé à l’université, et sur ce point je n’ai pas été déçu dans mes attentes.

Mais je m’attendais à ce que tu restreignes le nombre de combinaisons possibles en faisant des bêtises différentes à chaque fois. C’est important, sauf quand on a une imagination trop vivace ou pas d’imagination du tout. Tôt ou tard, tu tenteras inévitablement cette folie européenne, mais si tu attends quelques années, tu l’aborderas dans un état d’esprit entièrement différent – et tu reviendras avec une grande dose de respect pour les gens qui ont assez d’intelligence pour rester chez soi.

Il ressort de ton courrier que tu espères que quelques mois de l’autre côté de l’océan t’apporteront une touche de raffinement. Je ne veux pas paraître pessimiste, mais j’ai vu des centaines de garçons terminer leurs études à l’université et traverser l’océan avec la même idée en tête, et ils n’ont pas ramené grand-chose à leur retour à part quelques valises de nouveaux vêtements qui ne leur allaient pas du tout.

Voir le monde, c’est comme la charité – ça couvre une multitude de péchés et, comme la charité, ça devrait commencer chez soi.

La culture n’est pas une question de changement de climat. Tu en entendras plus sur Browning dans la vallée de Mississipi qu’en Angleterre. Et on parle autant d’Art sur les rives du Lac qu’au Quartier latin. Il y a peut-être des petites différences, mais ça a le mérite d’exister quand même.

Je suis allé moi aussi une fois en Europe. J’étais novice quand j’ai quitté Chicago et dépité quand j’y suis revenu. À l’aller et au retour j’étais tout simplement malade.

À Londres, pour la première fois de ma vie, j’étais pris pour une proie facile. Dès que j’entrais dans un magasin, il y avait effervescence. Les vendeurs arrêtaient leur travail régulier et haussaient les prix. Ils me répétaient sans cesse qu’il n’y avait pas d’escrocs chez eux. Tu parles ! Ils faisaient des affaires avec des tableaux – les vieux maîtres, disaient-ils.

J’en ai acheté 2 – tu sais ceux qui sont accrochés dans le hall de l’usine et à mon retour j’ai découvert qu’ils avaient été peints par un jeune inconnu qui est allé étudier les beaux-arts à Paris après que Bill Harris ait découvert qu’il ne valait rien comme comptable. Je les garde pour me rappeler qu’il n’y a pire imbécile qu’un vieil imbécile américain quand il est pris de cette maladie des tableaux.

Le type qui a essayé de me fourguer un blason ne m’a pas trouvé aussi facile. J’en avais déjà choisi un quand je me suis établi la première fois à mon compte – un bouvillon qui charge – et il est enregistré à Washington. C’est ma marque déposée, naturellement, et c’est le seul blason auquel un marchand américain a à faire.

Depuis quelques années, il s’est propagé dans tous les coins du globe et chaque soldat dans le monde l’a porté dans son sac à dos. Je suis aussi fier de lui que tous ces types qui héritent de leur blason et qui ne savent pas où le mettre, excepté sur la portière de leur calèche et en-tête de leur papier à lettres – et de plus, le mien est bien plus profitable.

Maintenant, tout le monde dans le commerce sait qu’il représente la bonne qualité, et c’est bien ce que le blason de chaque Anglais prétend signifier. Naturellement, celui d’un Américain peut représenter n’importe quoi – en général, il est la marque visible sur la peau du snob.

Après ce que sont devenus certains descendants des vieux Néerlandais avec leur houe de New York et des propriétaires anglais des grandes épiceries, je me sens parfois gêné de ce que mes arrière-petits-enfants pourraient en faire, mais nous collerons juste à notre marque déposée et nous essayerons d’être à sa hauteur tant que je suis en selle.

Je mentionne simplement ces choses de manière générale. Je n’ai aucune crainte pour toi après que tu auras travaillé pendant quelques années, et que tu auras atteint la bonne moyenne entre l’usine et Harvard. Puis si tu veux brouter dans un rayon plus vaste, ça ne pourra pas te faire de mal. Mais pour le moment, tu seras assez occupé à essayer d’entrer dans la catégorie des gagnants.

Bien affectueusement, ton père, JOHN GRAHAM.

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