Profil d’une femme idéale

Lettre d’un homme d’affaires à son fils pour réussir dans le vie.

De John Graham, succursale new-yorkaise de Graham et Cie., à son fils, Pierrepont, Union Stock Yards, Chicago. Sur le trajet du retour, le père a rencontré une jeune fille qui a suscité son intérêt et qui, à son tour, semble s’intéresser à M. Pierrepont.

NEW YORK, 4 Novembre,

la reussite est en moiCher Pierrepont : Qui est cette Helen Heath, et quelles sont tes intentions vis-à-vis d’elle ? Elle en sait beaucoup plus sur toi qu’elle ne devrait si tes intentions ne sont pas sérieuses, et j’en sais beaucoup moins sur elle que je ne devrais si elles le sont.

Nous n’avions pas encore perdu de vue la terre que nous avions déjà fait connaissance, et elle m’a traité comme son père pendant toute la traversée de l’Atlantique.

C’est une jeune fille très jolie, très avenant et très raisonnable – en fait elle est tellement le genre de jeune femme que je souhaiterais que tu épouses que je crains qu’il n’y ait rien entre vous.

Bien sûr, tu n’as pas encore d’importants revenus, mais tu peux acheter plein de bonheur avec 500 dollars par semaine quand tu as ta femme préposée aux achats.

Et alors, que je ne crois pas trop en l’amour dans une chaumière, l’amour dans un appartement, avec 500 dollars par semaine pour démarrer, est tout à fait convenable, si la fille est convenable aussi. Si elle ne l’est pas, peu importe en réalité avec quoi tu démarres, tu termineras mal de toute façon.

L’argent ne doit jamais être le facteur le plus important dans un mariage, mais il doit toujours être pris en considération. Quand un garçon et une fille ne pensent pas assez à l’argent avant la cérémonie de mariage, ils seront obligés de trop y penser après ; et quand un homme doit compter ses sous le soir à la maison, il aura un peu de mal à tenir son épouse sur ses genoux.

L’opinion répandue que 2 personnes peuvent vivre à moindres frais qu’une seule, est complètement fausse. Une bonne épouse double les dépenses d’un homme et double son bonheur, et c’est un bon investissement si on a de l’argent à investir.

J’ai connu des femmes qui avaient réduit de moitié les dépenses de leur mari, mais elles avaient besoin d’argent parce qu’elles avaient doublé leurs propres dépenses.

Je peux ajouter aussi que j’ai rencontré bon nombre de maris qui avaient réduit de moitié les dépenses de leurs épouses, et ceux-là font naturellement partie de nos affaires, parce qu’il s’agit de vrais porcs.

Il y a un point où l’économie devient un vice, et c’est quand un homme en charge son épouse.

Un célibataire ressemble beaucoup à un terrain constructible en friche – il peut valoir une grosse somme d’argent, mais en soi il ne sert à rien sauf pour y construire quelque chose.

Le gros problème avec beaucoup de ces gars c’est qu’ils sont de la “terre fabriquée”, et si on creuse quelques pieds, on tombe sur de la boue et de l’alcool sous la couche de dollars que leurs papas ont déversé dessus.

Bien sûr, la seule manière de traiter pareille offre est d’enfoncer un pieu de 40 pieds de longueur jusqu’à la roche solide et de poser alors du fer et du ciment jusqu’à ce qu’on obtienne une fondation sur laquelle il est possible de construire quelque chose de solide.

Mais beaucoup de femmes foncent la tête la première, sans examen préliminaire, et se demandent ensuite ce qui leur arrive quand les murs autour d’elles commencent à se fissurer et à s’effondrer dans un fracas épouvantable.

Les cas pareils me font toujours penser à Jack Carter, dont le père est décédé il y a quelques années laissant à Jack 10 millions de dollars, et me désignant comme tuteur et administrateur des 2 jusqu’à son 25ème anniversaire.

Je n’appréciais pas particulièrement cette mission, parce que Jack était comme une de ces charlottes russes, tout en crème chantilly, mousseline et extraits d’arôme coûteux, sans rien de consistant à l’intérieur.

Il n’y avait rien de vraiment mauvais en lui, mais rien de particulièrement bon non plus, et j’ai toujours estimé qu’il y avait plus d’espoir pour un gars carrément exécrable que pour celui qui est composé de maintes petites futilités. Jack était toujours très élégant et toutes les filles disaient qu’il était l’homme rêvé, mais moi je n’ai jamais été de ceux qui pouvaient se satisfaire de rêves.

Il est extrêmement rare que j’accepte de défiler en public, mais l’hiver après avoir hérité de Jack – il avait alors 23 ans – ta mère avait tellement insisté que j’ai finalement enfilé mon harnais de parade et l’ai laissé me sortir au trot à une soirée chez les Ralstons.

Bien sûr, j’étais dans la catégorie du Percheron, et je me tenais donc là avec plein d’autres vieux chevaux de gros trait, qui auraient du plutôt rester se reposer dans leurs stalles et observer les poulains de 3 ans batifoler et caracoler dans l’arène.

Jack en faisait partie, naturellement : il dansait avec la fille cadette de Churchill en la serrant un peu plus, me semblait-il, qu’il n’était nécessaire pour l’empêcher de tomber.

Il faisait travailler les 2 jambes en même temps, ne manquait jamais un coup de talons et produisait un courant régulier de paroles avec sa bouche. Et pendant tout ce temps il fixait cette jeune fille d’un regard aussi intense et avide qu’un terrier écossais un trou de rat.

À ce moment là, je m’étais justement trouvé coincé dans un angle de la pièce avec Edith Curzon, une magnifique grande brune dont je savais que Jack s’était entiché, et la petite Mabel Moore, une jolie blonde rondouillette, et il ne m’a pas fallu beaucoup de temps pour m’apercevoir qu’elles observaient toutes les 2 Jack d’un air qui ne laissait présager rien de bon.

En fait, il me sembla que la jeune fripouille était bien plus populaire que ce que je savais de lui ne justifiait.

Je me suis échappé tôt, mais le lendemain soir, alors que j’étais assis dans mon petit fumoir, Jack déboula dans la pièce, et sans aucun préavis s’exclama : “Elle est canon, n’est-ce pas M. Graham ?” J’ai du admettre que Mlle Curzon était en effet une superbe créature.

“Mlle Curzon, certes,” renifla-t-il “n’est pas mal dans le genre grande brune, mais je parle de Mlle Churchill”et il se mit à agiter les bras à la recherche d’adjectifs adéquats. “Mais comment pouvais-je me douter que vous pensiez à Mlle Churchill ?” répondis-je.

“Il y a à peine 15 jours, vous m’aviez dit que Mlle Curzon était une déesse, et qu’elle allait régner su votre vie et en en faire un paradis, ou quelque chose dans le genre. J’ai oublié les mots exacts que vous avez utilisés, mais vos pensées étaient très belles et vous faisaient honneur.”

“Ne me rappelez pas ça,” gémit Jack “ça me rend malade chaque fois que je pense quel idiot j’ai été”.

J’avoue que j’ai senti un léger malaise moi aussi, mais je lui ai dit que cette fois, au moins, il faisait preuve d’un certain bon sens ; que Mlle Churchill était une très jolie jeune fille et assez riche pour que ses sentiments pour lui ne prouvent rien de plus grave que son manque de discernement ; et que le mieux qu’il puisse faire était d’arrêter avec ses bêtises, de la demander en mariage, et de danser du talon, de l’orteil, et d’1, de 2, de 3 avec elle pour le restant de ses jours.

Jack hésita un peu, puis finalement décida d’ouvrir son coeur : “Là est bien l’ennui”, dit-il “je suis dans un pétrin incroyable – elle est la seule femme au monde pour moi – la seule que j’ai vraiment aimé, et que j’ai demandé en mariage – je veux dire, que je demanderai en mariage, mais je suis secrètement fiancé à Edith Curzon.”

“Je crois alors que vous l’épouserez,” lui dis-je ; “parce qu’elle ne me fait pas l’impression d’une jeune femme qui accepterait de laisser filer 10 millions de dollars sans dommages et intérêts”.

“Et ce n’est pas encore le pire,” poursuivit Jack.

“Pas le pire ! Qu’est-ce que cela signifie ? Vous ne l’avez pas secrètement épousée j’espère ?”

“Non, mais il y a Mabel Moore, vous savez.”

“Je ne le savais pas, mais je l’avais deviné. Vous n’avez quand même pas été un double idiot au point de lui accorder à elle aussi des droits sur vous ?”

“Non, non ; mais je lui ai dit des choses qu’elle aurait pu mal interprété, si elle a un tant soit peu tendance à prendre les choses au premier degré.”

“Vous pouvez parier que c’est le cas,” j’ai répondu. “Je n’ai jamais vu de gentille, jeune blonde potelée qui prendrait une offre de 10 millions de dollars pour une mauvaise plaisanterie. Qu’est-ce que vous lui avez dit au juste ? Je t’aime, chérie, ou quelque chose d’aussi malin et évasif ?”

“Pas ça – non, pas du tout ; mais il se peut qu’elle puisse induire cette signification de mes propos.

En entendant cela, je lui ai passé un savon mémorable, bien que je voyais qu’il pensait que ce n’était pas délicat de ma part. D’ailleurs, il n’a jamais caché qu’il me prenait pour un vieil ours mal léché, et son visage me montrait maintenant que je choquais sa nature sensible.

“Je suppose que j’ai été indiscret” dit-il, “mais je dois avouer que je m’attendais à une réaction différente de votre part après m’être dévoilé et avoué ce que j’ai fait. Bien entendu, si vous ne tenez pas à m’aider…”

Là, je le coupai net.

“Je suis dans l’obligation de vous aider. Mais je veux que vous me disiez la vérité. Comment avez-vous réussi à faire garder à Mlle Curzon le secret de vos fiançailles ?”

“Eh bien,” et il y avait maintenant un sourire craintif sur le visage de Jack, “je lui ai dit qu’en tant qu’administrateur de mes biens selon le testament de mon père, vous disposiez, malheureusement, complètement de mon argent – en fait, que la majeure partie en reviendrait à ma soeur si je me mariais contre votre volonté, et que vous ne l’appréciiez pas particulièrement, et qu’elle devait faire des efforts pour entrer dans vos bonnes grâces avant que nous puissions envisager d’annoncer officiellement nos fiançailles.”

J’ai tout de suite compris qu’il a du dire la même chose à Mabel Moore, et que c’était la raison pour laquelle ces 2 jeunes filles avaient été excessivement polies avec moi à la soirée de la veille. Aussi je décidai de ne pas y aller par 4 chemins.

“Vous êtes fiancé à cette Mlle Moore, aussi, n’est-ce pas ?”

“Je le crains bien.”

“Pourquoi n’avez-vous pas été honnête avec moi dès le début ?”

“Je ne pouvais pas, M. Graham. D’une certaine façon, c’était comme si tout s’était accumulé et vous avez une attitude si froide et insensible concernant ces choses.”

“Peut-être bien ; en effet. Jusqu’où vous êtes-vous engagé avec Mlle Churchill ?” Jack a soudain retrouvé sa bonne humeur.

“Là au moins, je suis clair. Elle n’a pas répondu.”

“Donc, vous l’avez demandé en mariage ?”

“Eh bien oui, du moins elle peut le prendre comme une sorte de demande en mariage. Mais là-dessus je ne me fais pas de soucis, parce que je désire l’épouser ; je ne peux pas vivre sans elle ; elle est l’unique…”

J’ai vu qu’il allait de nouveau déborder, alors j’ai arrêté le flot en fermant directement le robinet. Je lui ai dit de se préserver pour après la cérémonie de mariage.

Je l’ai installé à mon bureau, et lui ai dicté 2 lettres, l’une à Edith Curzon et l’autre à Mabel Moore, que je lui ai fait signer et sceller sur le champ. Il se tortillait dans tous les sens et essayait désespérément de se décrocher de l’hameçon, mais je ne lâchais pas prise.

Je lui ai fait cracher tout le morceau et dire qu’il n’était encore qu’un gamin immature ; qu’il s’était trompé ; et que tout était fini entre eux, mais j’y ai mis la forme. J’ai parsemé le tout de quelques mots élaborés et d’expressions recherchées.

Figure-toi que j’en étais venu à penser que la meilleure option dans cette déplorable affaire était la fille Churchill, mais je lui ai déconseillé des fiançailles tant que je n’aurai pas fini de déblayer le terrain.

Ensuite, j’ai prévu de rendre officielles leurs fiançailles en les annonçant moi-même tout en me tenant derrière Jack avec un fusil de chasse pour m’assurer qu’il ne fera plus n’importe quoi. Ils étaient tous 2 si étourdis, légers et volages qu’ils me paraissaient être faits l’un pour l’autre.

Jack saisit les lettres dès qu’elles ont été adressées et il s’apprêtait à les mettre dans sa poche, mais je fus plus rapide. Je pense qu’il avait prévu qu’il leur arrive quelque chose sur le chemin de la poste ; mais rien ne pouvait leur arriver, parce que j’ai fait venir le maître d’hôtel que j’ai chargé d’aller les envoyer sur le champ.

J’avais expédié les lettres de mon adresse, et j’ai gardé Jack chez moi pour cette nuit. Je m’étais dit que ça serait tout aussi bien de l’avoir sous la main pour les 1 ou 2 jours prochains.

Il est apparu au petit déjeuner avec la tête d’un veau allant à l’abattoir, et je pouvais voir que son esprit était entièrement occupé à suivre le facteur qui devait distribuer ses lettres. J’ai essayé de le distraire un peu en lui lisant quelques extraits du journal du matin concernant les problèmes d’autres personnes, mais il ne semblait pas s’y intéresser.

“Elles viennent sûrement de les recevoir”, gémit-il finalement dans sa tasse de café. “Pourquoi les ai-je envoyées ! Qu’est-ce que ces filles vont penser de moi ! Elles me mépriseront – elles ne voudront plus jamais m’adresser la parole.”

Le maître d’hôtel est revenu avant que j’eusse le temps de lui dire que c’était ce que nous avions prévu qu’elles fassent, et il s’adressa à Jack : “Veuillez m’excuser, monsieur, mais une dame vous demande au téléphone”.

“Une dame !” s’écria Jack. “Dites-lui que je ne suis pas là.” Parler à une de ces filles, même à distance ! Surtout pas. Il est devenu aussi pâle qu’un porc gelé rien que d’y penser.

“Je suis désolé, monsieur,” dit l’homme, “mais j’ai déjà dit que vous preniez votre petit déjeuner ici. Elle a dit que c’était très important.”

Je pouvais voir que la curiosité de Jack l’emportait déjà sur sa panique. Après tout, lança-t-il en me testant, il serait mieux d’entendre ce qu’elle a à me dire. Je le pensais aussi, et il saisit l’appareil et lança “Bonjour !” d’une voix qui se voulait forte et courageuse, mais qui chevrotait quand même. J’ai appris ce qui était dit à l’autre bout du fil quand la conversation fut terminée.

“Bonjour ! Est-ce bien vous, Jack ?” avait gazouillé la fille Curzon.

“Oui. Qui est-ce ?”

“Edith,” dit-elle. “J’ai votre lettre, mais je n’arrive pas à comprendre de quoi il s’agit. Venez cet après-midi et vous m’expliquerez tout ça, parce que nous sommes encore de bons amis, n’est-ce pas Jack ?”

“Oui – bien sûr,” bégaya Jack.

“Et vous viendrez ?”

“Euh, oui” répondit-il, et il raccrocha.

À peine s’est-il remis du choc qu’un coursier apporta un message, adressé d’une écriture de femme.

“Maintenant, c’est l’autre,” dit-il, après avoir ouvert et lu le message :

“Cher Jack : votre horrible lettre ne dit ni n’explique rien. Venez cet après-midi pour me dire ce que tout ça signifie. MABEL.”

“Et, rebelotte,” s’écria Jack, mais il n’arrivait pas à cacher son plaisir.

“Qu’est-ce que vous en pensez, M. Graham ?”

“Je n’en pense rien qui vaille.”

“Vous croyez qu’elles ont l’intention de me couper en morceaux ?” demanda-t-il.

“Comme une machine à saucisses ; et pourtant je ne vois pas comment elles pourraient vous supporter après ces lettres.”

“Alors, j’y vais ?”

“Oui, en fait je crois que vous devez y aller ; mais Jack, soyez un homme. Dites-leur clairement et franchement que vous ne les aimez pas comme vous devriez pour les épouser ; dites leur que vous avez revu votre ancienne petite amie il y a quelques jours et que vous avez réalisé que vous l’aimiez toujours, ou quelque chose dans ce genre, et restez-en à cette version. Encaissez ce que vous méritez. Si elles persistent à revenir à la charge, la seule chose qui vous reste à faire est de leur proposer de les emmener toutes chez les Mormons à Utah, et de les laisser vous partager entre elles à parts égales. Cela devrait régler l’affaire. Soyez ferme.”

“Comme un roc, monsieur.”

J’ai invité Jack à déjeuner avec moi en ville, mais quand je lui ai annoncé, vers les 2 heures, que nous devions partir, il m’a tellement fait penser au chat qui monte furtivement l’escalier de service sachant qu’en haut il y a un petit canari comestible – effrayé, mais heureux – que je lui ai de nouveau dit :

“Soyez ferme maintenant, Jack.”

“Ferme est le mot, monsieur,” répondit-il résolument.

“Et imperturbable.”

“Comme un soldat de garde.” Et Jack sortit en bombant le torse jusqu’à ce qu’il ait gonflé comme un pigeon sur le toit d’une grange, et il descendit la rue d’un pas ferme, paraissant, vu de dos, un homme viril, fort et honnête.

Je n’ai jamais su tous les détails de ce qui s’est passé par la suite, mais j’ai pu reconstituer les événements. Il y avait un fleuriste au coin de la rue.

Jack est entré dans la boutique et a fait expédier un bouquet de roses à Mlle Curzon, pour amorcer la conversation quand il arrivera chez elle. 2 blocs plus loin, il passa à côté d’un autre fleuriste, et envoya quelques lis à Mlle Moore, pour qu’elle ne pense pas qu’il l’avait oubliée pendant l’heure ou plus qu’il lui faudrait pour arriver chez elle.

Ensuite il chercha un peu et trouva un 3ème fleuriste, et il commanda quelques violettes pour Mlle Churchill, pour lui rappeler qu’elle lui avait promis la première danse au Blairs’ cette nuit là.

Ta mère m’avait dit que Jack avait l’instinct pour ces mêmes attentions que les femmes apprécient, et qu’il prenait grand soin à faire le bon choix de fleurs pour chacune d’elles.

D’après mon expérience, une créature qui a des instincts au lieu de l’intelligence a plutôt sa place dans les buissons avec les petits oiseaux.

Personne n’a jamais appris ce qui est arrivé au juste à Jack pendant les 3 heures qui ont suivi. Il s’est montré à son club vers les 5 heures avec la mâchoire figée dans une expression d’immense autosatisfaction, mais elle est soudainement retombée comme si un ressort s’était cassé quand il a vu que je l’attendais dans la salle de lecture.

“Vous ici ?” a-t-il demandé en se jetant dans un fauteuil.

“Certainement,” lui dis-je. “Je voulais savoir comment vous vous en êtes sorti. Vous avez entièrement réglé le problème, je suppose ?”, mais je voyais très bien qui il n’en était rien.

“Non – pas vraiment – je veux dire, pas entièrement ; mais j’ai fait un début très satisfaisant.”

“Tout repris comme avant, je suppose.” C’était si proche de la vérité que Jack sauta malgré lui, et explosa en se répandant en jurons. Je n’aurais pas été plus étonné si j’avais entendu ta mère jurer.

“Au diable, monsieur, je ne supporterai pas davantage vos maudites interventions. Ces lettres étaient d’une brutalité outrageuse. Je romps avec ces filles, mais je m’y prends d’une manière beaucoup plus aimable et, je l’espère, plus élégante.”

“Jack, je ne crois pas en ces sornettes. Vous êtes attaché à elles plus fortement et plus étroitement que jamais.” J’ai réalisé que j’avais touché en plein dans le mille, parce que Jack se mit à hurler, mais je le coupai court avec un “Allez au diable à votre façon,” et je sortis du club.

Je pense que Jack a du être très perturbé pendant toute une heure, mais un bon dîner lui fit oublier tous ses tracas. Il avait appris que Mlle Moore n’avait pas l’intention d’aller au Blairs’, et que Mlle Curzon avait prévu d’aller danser avec sa soeur à un autre endroit, ainsi il avait la voie libre pour tournoyer avec Mlle Churchill.

J’ai beaucoup étonné ta mère ce soir là en lui annonçant que j’irai moi-même au Blairs parce qu’il me semblait bien que la finale pourrait se jouer là-bas, et j’ai pensé qu’il serait utile que je sois dans les parages, parce que, tout en ne voyant pas comment je pourrais faire entendre raison à Jack, je me sentais dans l’obligation de faire mon possible au nom de mon amitié avec son père.

Quand je suis entré, Jack était en train de discuter avec Mlle Churchill, et il s’occupait avec un tel sérieux de son affaire qu’il ne m’a pas vu venir vers lui d’un bout de la salle, ni la soeur d’Edith Curzon, Mme Dick, une jeune femme très dégourdie, de l’autre côté, ni que Mlle Curzon, avec une de ses roses dans ses cheveux, l’observait de loin.

Il y a du y avoir un conseil de guerre entre les soeurs cet après-midi même, et un changement de plans consécutif pour la soirée.

Mme Dick m’a battu dans la course, mais j’étais juste derrière elle, très près de la première place. Il ne l’a vue que lorsqu’elle a été tout à fait à côté de lui et qu’elle lui a donné une petite tape sur le bras avec son éventail.

“Cher Jack,” dit-elle, tout sucre tout miel ; “cher Jack, je viens juste d’apprendre la nouvelle. Edith me l’a dit, bien que ça fait un moment que je me doute de quelque chose, coquin” et elle lui décocha une autre petite tape avec son éventail, comme un coup de patte d’un chaton.

Jack avait à peu près la même expression de visage qu’avait la vieille Mlle Curley, Présidente des Bons Templiers dans notre ville au Missouri, quand elle avait déjà à moitié englouti sa crème glacée à une fête quand elle a découvert qu’elle était assaisonnée de liqueur.

Mais il bégaya quelque chose et se dépêcha d’éloigner Mlle Churchill, cependant pas assez vite pour éviter qu’un gars qui passait par là ne l’arrêta et ne lui serra la main en disant, “Félicitations, mon pote. Je viens d’apprendre la nouvelle”.

La seule idée que Jack semblait avoir à ce moment là était de s’enfuir, et de s’enfuir vite et loin, et il traîna sa partenaire à l’autre bout de la salle, tandis que j’emboîtai le pas au groupe.

Nous étions presque arrivés au bout, quand Jack, qui ne regardait que droit devant soi, s’arrêta, hésitant, car là, à peine à 10 pieds de distance, se tenait Mlle Mabel Moore, portant ses lis, rougissant et souriant à quelque chose que le jeune Blakely lui disait. Je crois que Jack devina ce qu’était ce quelque chose, mais juste à ce moment là Blakely l’aperçut et se précipita vers lui.

“Toutes mes félicitations, Jack,” dit-il. “Mlle Moore est une jeune fille charmante”. Alors Mlle Churchill dégagea son bras de celui de Jack, se tourna vers lui et le regarda. Ses lèvres souriaient, mais il y avait quelque chose dans ses yeux qui poussa Jack à détourner son regard.

“Oh, Jack le chanceux dit-elle en riant. “doublement chanceux.” Jack eut l’air très embarrassé : “Il doit y avoir un fâcheux malentendu quelque part,” marmonna-t-il. Il fait horriblement chaud ici, je vais vous apporter un verre d’eau,” et il s’éloigna presque en courant. Il esquiva Mlle Moore, contourna Mlle Curzon et s’engouffra dans la porte de sortie. Il poursuivit sa route ; je le suivis.

Je devais me rendre à New York pour affaires le lendemain. Jack m’y avait précédé, il avait déjà acheté un billet pour l’Europe, et était en train d’arpenter le quai essayant de hâter le départ du navire.

Je descendis le saluer avant son départ, et il a avait l’air si malheureux que j’aurais presque eu pitié de lui si je ne l’avais pas vu sous un autre jour auparavant.

“Croyez-vous que tout le monde est au courant maintenant, Monsieur ?” me demanda-t-il humblement. “Ne pourriez vous pas étouffer l’affaire d’une façon ou d’une autre ?”

“L’étouffer ! Vous pourriez aussi bien dire ‘Stop’ ! à un train rapide et espérer qu’il s’arrêtera rien que pour vous.”

“M. Graham, toute cette histoire m’a brisé le coeur et je sais que je n’arriverai jamais à Liverpool. Je deviendrai fou pendant le trajet, et je me jetterai par-dessus bord. Je suis de nature trop sensible pour pouvoir supporter ce genre de situation.”

“Un scélérat sensible, oui : vous n’avez pas assez de courage pour ne pas le supporter,” dis-je. “Ressaisissez-vous et soyez un homme, et que ceci vous tienne de leçon. Au revoir.”

Jack me serra la main de façon mécanique et me regarda sans me voir, car son regard voilé de tristesse qui errait sur le port brilla soudain à la vue du joli petit minois de Mlle Fanny Fairfax.

Et tandis que je m’éloignais, il se penchait déjà vers elle, de la même vieille manière, plongeant son regard dans ses yeux bruns comme s’il y voyait un plat succulent

“Si j’avais pu imaginer que vous seriez à bord !” l’entendis-je dire. “Je suis l’homme le plus heureux du monde ; par Jupiter, je le suis !”

J’ai renoncé à Jack, et maintenant c’est une femme divorcée qui le fait marcher au pas. Je ne fais pas grand cas des divorcées, mais je dois admettre que celle-ci fait un très bon travail.

Elle a rendu Jack si docile qu’il lui mange dans la main, et il est si bien dressé qu’il ne permet pas à des inconnus de le toucher.

J’ai hérité d’un Jack – je ne pouvais rien y faire. Mais je n’ai pas envie de me réveiller et d’en découvrir un autre dans ma famille. Alors écris-moi tout en détail.

Bien affectueusement, ton père, GRAHAM DE JOHN.

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