Qualités à développer obstacles à vaincre

Dans les chapitres précédents nous avons décrit les éléments et les manifestations soit externes, soit internes de la personnalité, toujours en nous plaçant plutôt au point de vue pratique qu’au point de vue purement scientifique et théorique.

C’est encore ce même point de vue pratique qui déterminera le cours de l’exposé suivant, conformément au but général de la méthode Pelman.

1. Avoir de l’Ampleur.

La première qualité à développer est celle que nous appellerons l’ampleur. Une personnalité puissante se distingue par la profondeur des conceptions, l’intensité de l’action, une force interne qui permet, sans accablement, des entreprises de grande envergure, et même plusieurs menées de front, avec une facilité toute naturelle. Ce volume de la personnalité, cette ampleur, suppose une excellente hygiène, sans abus, ni excès d’aucune sorte ; aucun gaspillage des forces, mais leur économie rationnelle ; pas de surmenage, mais un choix intelligent des diversions, aucune déperdition de l’activité réelle sous forme de vanité ou d’orgueil, de haine, de méchanceté, de mesquinerie.

Le volume de la personnalité doit s’accroître sana cesse dans l’espace comme dans le temps, en acquérant toujours de nouvelles connaissances qui permettront de porter sur les êtres ou les événements un jugement sûr et rapide. Il faut accumuler sans cesse, non pas tant des ressources matérielles, que des richesses intellectuelles.

2. Savoir se Commander.

C’est la deuxième qualité à acquérir. Sachez disposer de votre temps comme il convient selon les conseils donnés dans les Leçons précédentes. Vous éviterez toute nervosité, toute déperdition de forces. Il faut comprendre la « valeur du temps », pour le faire travailler à votre profit.

Si donc vous désirez acquérir du prestige et de l’autorité, dites-vous bien que ce ne sera qu’à condition de vous dresser d’abord vous-même à être maître de vous dans votre vie intérieure autant que vos actes extérieurs.

Il va sans dire que si un individu doué d’une forte personnalité ne l’utilise que dans des buts égoïstes, son ascendant diminuera rapidement. Les gens acceptent bien de se soumettre, mais non en esclaves. La vie sociale est un perpétuel échange de services rendus, et il est toujours facile de se dérober si la personnalité puissante dont on dépend désire vous « exploiter ». Ce qu’il y a en définitive de plus puissant, c’est l’altruisme, la subordination du moi aux intérêts généraux, nationaux et humains.

Une personnalité sera d’autant plus noble qu’elle rendra son activité plus désintéressée.

3. L’Attitude à prendre.

Elle est double: vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. Il convient de se traiter soi-même avec autant de soin et de propreté qu’on traite son apparence extérieure, visage te mains, vêtement. On doit être aussi propre moralement qu’on l’est physiquement. Toute atteinte à cette propreté diminue la force essentielle de la personnalité, et du point de vue purement pratique et mondain, elle donne à d’autres barres sur vous. Il faut « soigner » sa personnalité comme on soigne son corps.

Arranger sa tenue, savoir qu’on est convenablement habillé est nécessaire surtout aux timides. Une mise qui laisse à désirer peut déterminer un certain embarras interne. Donc, autant s’assurer cet atout dans la lutte sociale, en adoptant une tenue propre et conforme aux habitudes du milieu. Il est d’ailleurs inutile de susciter la curiosité ou la raillerie de la foule, ou d’exciter l’appréhension de l’interlocuteur dont votre sort peut dépendre.

Aussi faut-il se traiter soi-même avec zèle et respect. Sans doute l’humilité devant Dieu, devant un grand idéal, devant les progrès à accomplir est une vertu ; l’orgueil, la vanité sont des faiblesses.

Quiconque possède une personnalité forte et harmonieuse n’en tire pas gloire ; il a autre chose à faire: agir. Cependant il est bon dans la vie pratique non seulement de savoir ce qu’on vaut, mais de leur montrer aux autres – sans exagération et à propos évidemment. Dans la vie sociale actuelle il n’y a pas de place ni pour les timides, ni pour les hésitants, ni pour les humbles ; chacun doit conquérir sa place au soleil, lutter contre les compétitions et les concurrences.

Ceci n’oblige personne à devenir arrogant ou agressif: au contraire, les personnalités les plus fortes sont les plus modestes et les plus simples, car elles ne risquent pas d’être amoindries par les pressions extérieures. Il arrive toujours une occasion où leur personnalité passe au premier plan et où l’on fait appel à elle pour guider et conseiller.

Donc augmentez votre puissance interne, mais conservez-la en vous, sans l’imposer aux autres ni la leur dérober, de même que vous n’usez de votre force musculaire que si besoin est, nullement pour « épater la galerie ». Ni vaniteux, ni orgueilleux, ni aplati, telle doit être l’attitude du vrai Pelmanisme, toujours disposé à bien faire, à aider, à prêter secours ; bref, à faire profiter les autres de ses qualités innées ou acquises.

Par rapport à autrui, son attitude sera de respect et d’estime. Ce principe est fondamental. On n’y contreviendra que si l’on a des preuves que l’autre personne ne mérite pas cette estime ou ce respect. Aidons autrui à développer sa personnalité sans lui imposer la nôtre.

La véritable autorité ne se fonde pas sur l’obéissance passive ou sur l’amoindrissement d’autrui, mais sur une compréhension mutuelle, systématiquement voulue. Il est bon de vouloir que les autres se perfectionnent aussi. C’est le seul moyen d’une amélioration des conditions sociales.

Une personnalité aime à traiter avec d’autres personnalités, non avec des faibles. Devant quelqu’un de plus puissant et de plus développé que vous, restez vous-même ; devant quelqu’un d’inférieur, restez encore vous-même. Dans le premier cas, ne soyez pas timide ; dans le second, pas arrogant.

4. A Chacun sa Personnalité.

Ne croyez pas que seuls les individus exceptionnels puissent prétendre à une personnalité. Il y a en chacun de nous les amorces, mais qui resteront à l’état latent si nous ne travaillons pas à notre développement.

L’attitude foncière que nous prenons, le plus souvent, à l’égard de la vie, celle qui traduit les réactions de notre tempérament et de notre caractère devant les circonstances extérieures: voilà l’élément de notre individualité qui peut devenir le centre de notre personnalité. Que faut-

il pour effectuer ce développement ? Une pleine conscience de nous-

mêmes, et une ferme volonté de nous réaliser.

Une pleine conscience de nous-mêmes: cela ne signifie pas que nous devions percevoir tout ce qui se passe en nous ; la leçon XI montrera que cette connaissance intégrale est impossible. Mais cela signifie que nous nous rendions très nettement compte de l’attitude constante ou préférée qui exprime notre nature.

Une ferme volonté de nous réaliser: autrement dit nous ne posséderons une personnalité que si, étant ce que nous sommes nous prétendons devenir davantage, en liant nos ambitions à nos ressources actuelles. On parachève, on rectifie ses dispositions naturelles. C’est ainsi qu’un artiste en jardins utilise la conformation du sol, la disposition des bouquets d’arbres, pour créer un parc ; ou qu’un sculpteur de pierres dures ou de camées tire parti des singularités de la matière à travailler pour exécuter son dessein.

Ainsi, acceptation de certains aspects de nous-mêmes, et ferme propos de construire, sur cette base, un nous-mêmes plus cohérent, plus puissant, plus complet.

5. Obstacles à vaincre.

Chacun de nous possède une personnalité à un degré plus ou moins élevé. Mais comment se fait-il que si peu d’entre nous la développent ? C’est qu’un grand nombre d’obstacles doivent être vaincus ; pour les vaincre, il faut les connaître. Ils se divisent en deux groupes: ceux qui empêchent le développement du jugement personnel et ceux qui entravent la libre expression de la personnalité.

Parmi les obstacles du premier groupe on rencontre: la paresse d’esprit, ou recherche du moindre effort intellectuel: la soumission instinctive aux opinions d’autrui, par manque d’esprit critique ou entraînement insuffisant du raisonnement et de la logique ; le manque d’observation, qui fait qu’on passe dans la vie sans regarder et sans écouter, sans réfléchir ni contrôler, bref, qu’on mène une existence presque aussi inconsciente et incomplète que les animaux. De sorte que, au lieu de juger par soi-même, on accepte les jugements tout faits des autres ; et quand les circonstances vous obligent à livrer bataille, on se trouve désarmé par avance. C’est alors qu’on ressent le besoin d’une personnalité capable de s’affirmer et de résister à l’orage, et qu’on regrette d’avoir laissé passer ses années de jeunesse sans consacrer au développement de soi-même une partie au moins du temps libre.

Les causes de l’insuffisance d’expression de la personnalité sont plus ou moins en relation avec celles qui viennent d’être énumérées. A la paresse d’esprit correspond directement la paresse d’élocution ; moins on a de connaissances générales et d’idées, moins on a de sujets de conversation.

A ce même groupe d’obstacles appartiennent encore la timidité et la crainte, dont il a été parlé dans le chapitre précédent, le manque de confiance en soi, faiblesse plus générale et plus profonde que la timidité, et qui fait que dans certains cas on se sent comme en dehors et à coté du reste de l’humanité ; l’amour de la solitude et un certain dégoût pour la société de ces semblables ou de ceux d’entre eux qui n’appartiennent pas à la même profession ou au même milieu, attitude qui est souvent ressentie par les autres comme une offense et suscite leur antipathie ; par suite, cet isolement s’accroît avec les années et l’usage de la parole se réduit au minimum indispensable à la vie quotidienne.

On peut ajouter certains facteurs spéciaux, comme le bégaiement des timides ; le trac, ou angoisse quand on doit parler ou chanter en public, le dégoût de toute activité dû à un échec aux examens ou à la perte de l’idéal par suite de circonstances exceptionnelles (guerre, épidémie, etc.).

L’effort à fournir consiste donc en l’écartement de deux sortes d’obstacles: l’ignorance ou l’illusion qui nous cache à nous-mêmes, l’apathie routinière qui nous persuade de rester ce que nous sommes.

Ce ne sont là d’ailleurs que les plus graves empêchements. D’autres, moins décisifs à eux seuls, deviennent, en s’additionnant, des obstacles lourds à lever: pusillanimité, attachement aux préjugés, timidité.

6. Pusillanimité.

Des étudiants nous ont avoué de la façon suivante ce qui les retenait de se forger une personnalité:

  1. « je n’ose pas me montrer tel que je suis. Je me sens gêné par la personnalité des autres. Je redoute leurs critiques. »
  2. « Je n’ose pas affirmer mes droits. »
  3. « Je crains de ne pas être à la hauteur des mes tâches. »
  4. « J’ai peur de la malchance. »

Apeurés devant autrui, devant l’entreprise, devant eux-mêmes, devant la vie, ces gens se vouent à une stagnation misérable. Pourtant, presque aucun individu n’est tellement démuni de qualités qu’il ait le droit de désespérer de lui-même. Si, au lieu d s’obséder de ses faiblesses, il faisait confiance à soi et à son destin, no pour se croiser les bras, amis pour oser quelque initiative, certes il ne réussirait pas chaque fois, mais il n’échouerait pas non plus en toute circonstance. Les résultats qu’il obtiendrait ne sauraient manquer de l’encourager.

Que ferez-vous dès maintenant pour dissiper vos craintes ? Et d’abord précisez-les, indiquez-en par écrit tous les éléments, éliminez-en la part d’exagération personnelle, posez clairement le problème. Il faut d’avance prendre un parti. Supposons qu’il s’agisse d’inquiétudes relatives à votre situation présente. Quels sont les facteurs moraux, intellectuels, pratiques, nécessaires à la stabilité de cette situation ? Les possédez-vous ? Sur quoi porteront vos efforts pour conserver la place que vous redoutez de perdre, ou pour valoir et vous faire valoir davantage ? – En admettant, d’autre part, que les événements dépassent votre volonté et que la maison qui vous emploie soit dans l’impossibilité de vous garder, quels seront vos projets ? Comment envisagerez-vous la poursuite d’une autre situation ? Notez, par écrit, quelles sont les occupations auxquelles vous êtes particulièrement apte. Notez les démarches successives que vous aurez à faire, prévoyez en cas d’échec les tentatives nouvelles qui s’imposeront. En somme substituez un programme d’action à une inquiétude.

Il ne suffit pas de comprendre et de sentir la valeur de l’initiative. Passez à l’acte. Votre vie est constituée de plusieurs formes d’activité.

Vous suivez peut-être une routine, ou vous avez accepté des formules qui sont périmées. En notant une à une vos diverses occupations, en y réfléchissant, à l’aide des cadres fournis par nos leçons VI et VII, il vous sera possible de prendre une initiative dans un domaine ou dans l’autre. L’initiative régénère le travail, lui ouvre des perspectives, améliore des conditions qui ont vieilli et qui ne sont peut-être pas adaptées à vos progrès ni aux événements. Trouvez une idée, approfondissez-la, traduisez-la par un plan de réalisation.

7. Education du Jugement.

Les leçons précédentes vous ont enseigné comment on pense juste. Le moment est venu d’apprendre à bien vous juger vous-même, sans vous laisser décevoir par de faux raisonnements ni par des sophismes qui dénaturent la vérité. Tout le monde est porté à se juger avec une certaine indulgence, à surestimer ses qualités, à sous-estimer ses défauts. Evitez cette hypocrisie non seulement vis-à-vis de vous-

même, mais aussi vis-à-vis des autres. Admettez franchement, si votre jugement sincère vous force à le reconnaître, que votre voisin est plus intelligent que vous, ou qu’il doit ses succès à son travail et à sa compétence, non uniquement à la « chance ».

Donc, exercez et cultivez votre jugement. Dans ce but, commencez par des exercices d’observation élémentaires, semblables à ceux qui sont indiqués dans nos Leçons I et II.

La simple constatation d’un objet ou d’un événement est due à un jugement. La supériorité d’un homme « du métier » sur les autres consiste dans le nombre et la rapidité des jugements qu’il porte sur les choses et les actes de ce métier, et qui sont fondés sur les observations qu’il a faites et coordonnées au cours de son expérience.

Ne dites pas: J’observe ce qui m’intéresse, car vous ne savez jamais à quel moment vous pouvez avoir besoin d’une observation précise que vous avez négligée sous prétexte qu’elle ne vous intéressait pas. Quand on a pris l’habitude de l’observation méthodique, les impressions qui assaillent l’esprit de tous côtés, au lieu de rester confuses, inutilisables et par là fatigantes, prendront de la précision et de la consistance ; elles serviront plus qu’on ne croit. Elles auront même pour effet de stimuler les différentes facultés. Imposez-vous une petite série d’observations très humbles dans le cadre de vos sorties ou de vos occupations. Cette discipline quotidienne portera rapidement ses fruits.

Quand on connaît bien un domaine professionnel ou intellectuel, on possède sur un certain nombre de points des opinions personnelles ; posséder des opinions à soi dans u domaine ou dans plusieurs est nécessaire à quiconque veut former, ou réformer, sa personnalité. Un bon exercice, ici, consiste à examiner de près des notions abstraites comme celles de bonté, de bien et de mal, de beauté, d’amitié et d’amour, et de chercher à vérifier par l’expérience le contenu de leur définition. Même nos amusements et nos distractions peuvent servir à exercer notre jugement, à condition de noter les phases des émotions ressenties et leur réaction sur notre logique et notre raisonnement.

Si par quelque côté ces distractions tiennent à notre métier, le gain intellectuel est plus grand encore.

Il s’agit avant tout de porter sur les choses et les êtres un jugement personnel, de se faire, comme on dit, « une opinion ».

8. Les Erreurs de Jugement.

Nous avons parlé du « bovarysme », qui consiste à prendre de soi-

même une idée fausse, et des dangers de cette attitude dans la connaissance des ressources dont on dispose pour se perfectionner. Mais on peut être aussi induit en erreur par le bovarysme des autres.

La tendance naturelle est de juger les gens d’après ce qu’ils expriment d’eux-mêmes, par la parole, par le geste, par leurs affirmations. Or il est relativement facile de découvrir la mauvaise foi de certains et ceux-ci ne sont pas les plus dangereux. Il faut craindre ceux qui se font sincèrement illusion sur leur valeur, afin de ne leur accorder toute notre confiance que sous bénéfice d’inventaire. On évite ainsi une cause principale d’échec dans la vie: les erreurs de jugement sur les hommes. Il suffit d’être prévenu du décalage qui existe entre la personne telle quelle est et telle qu’elle agit, pour éviter la plupart de nos mécomptes sur nos relations professionnelles ou privées. Et l’on sera ainsi à la fois plus circonspect et plus indulgent, on rendra même service à ceux dont l’attitude est trompeuse, sans être foncièrement déloyale.

Les opinions changent au cours de la vie sous l’influence des expériences nouvelles ; il importe donc que de temps en temps vous soumettiez les vôtres à un contrôle, de manière à voir quelles sont celles qui vous sont propres, et quelles sont celles que vous avez empruntées toutes faites à autrui.

Il ne faut d’ailleurs accepter les opinions d’autrui qu’après avoir vérifié leur probabilité ou leur justesse. On ne doit rie rejeter de parti-pris ; mais on ne doit pas non plus subordonner sa propre personnalité à celle des autres dans le domaine intellectuel, le plus important de tous. Etre soi-même, c’est formuler des jugements établis sur des observations exactes et selon la logique, en sachant limiter l’influence du sentiment, dont il est impossible de faire entièrement abstraction dans la vie courante, quand on essaie d’évaluer des opinions.

9. Nécessité d’une Instruction Générale.

Ce qui précède se rapporte à des acquisitions qualitatives ; mais il convient aussi de s’assurer des acquisitions quantitatives, c’est-à-dire de faire porter nos émotions, nos sentiments et nos raisonnements sur le plus de choses possible. Plus un homme observe et suit de choses, plus est grand le nombre des jugements qu’il peut formuler ; pour bien juger, il faut pouvoir comparer beaucoup de faits de la même catégorie et distinguer les catégories de faits connus d’autres qu’on veut définir aussi. Soit un ingénieur qui a travaillé dans une même usine depuis dix ans. S’il ne s’est occupé que des choses de son métier, il est devenu incapable de porter des jugements sur d’autres catégories de faits, sur la littérature ou la peinture par exemple ; sa personnalité est donc rétrécie ; et si les circonstances le changent de milieu, s’il se trouve, par exemple, suer le bateau allant du Havre à New-York, il se sentira négligé par tous ceux qui auront une personnalité plus complexe et mieux développée.

Trop de jeunes gens, quand ils ont passé leurs examens et trouvé une situation, oublient cette nécessité d’une culture générale en plus du métier ou de la profession, et ne se doutent pas qu’à vingt ou trente ans de là ils auront été dépassés par ceux qui vont continuer à se développer avec méthode. Il ne s’agit pas d’acquérir des connaissances superficielles, comme celles que donnent la lecture des journaux ou des revues destinées au grand public, la visite d’expositions ou de musées. Ces lectures et ces visites ne doivent être regardées que comme des excitants intellectuels qui suscitent des impressions novelles et des idées neuves.

Non: ce que nous demandons à nos Etudiants, c’est de consacrer un certain temps à des études sérieuses et suivies. Celui qui s’intéresse à la peinture, qu’il lise avec soin les manuels d’histoire de l’art, les monographies consacrées à certaines écoles et à certains peintres ; qu’il prenne des notes, qu’il apprenne par coeur les noms et les dates, bref, qu’il se documente à fond de manière à pouvoir, non seulement profiter réellement des musées, des expositions, des voyages, des critiques, des conversations, mais aussi exercer méthodiquement ses sens et son jugement autrement que dans son métier et sa profession.

On peut d’ailleurs s’adonner ainsi, plus ou moins, à divers ensembles de recherches et d’études, à tels ou tels arts, à telle ou telles sciences. Utile peut être dans beaucoup de cas un choix qui permette de raccorder ces autres domaines à celui de la profession: un ingénieur peut s’intéresser à la géologie et à la préhistoire ; un menuisier à l’histoire du meuble dans les diverse civilisations ; un mécanicien à l’histoire des découvertes et de leur application à la surface du globe.

Cette gymnastique mentale développe alors la capacité professionnelle et augmente la valeur de la personnalité non seulement générale, mais aussi spéciale.

Essayez par vous-même d’en dresser le plan, avant de trouver dans la prochaine Leçon (X) un plan, sans doute plus complet, que nous vous indiquerons. La comparaison de votre plan ou du nôtre vous fera toucher du doigt ce qui vous manque pour voir le sens d’une culture assez « générale ».

10. Impression et Expression.

Vous voulez acquérir une forte personnalité ? Ne craignez pas de vous extérioriser, de vous manifester au dehors par l’action, par la parole, par l’écrit, surtout par l’action lorsqu’elle est possible.

Se développer, c’est se manifester hors de soi. Voyez comment, lors de la floraison, le bouton s’épanouit en fleur: pétales, étamines, pistil, toutes les oeuvres vives étaient là, mais non explicitées, repliées sur elles-mêmes ; il faut qu’elles s’étalent en plein air, à la lumière pour que la fécondité se réalise et que le fruit se prépare. La grâce discrète du bouton peut être un moment plein de charme, mais il est toujours funeste de prétendre éterniser une phase de la vie. L’avènement de l’âge adulte requiert l’épanouissement ; et garder à 30 ans la modeste réserve de l’adolescence, loin de valoir comme un mérite, n’est qu’arriération.

Ne vous figurez pas que votre personnalité se forme d’autant mieux que vous la concentrez davantage en vous-même. Ce n’est vrai que pour un temps très court. A se replier trop longtemps sur soi on se dessèche et s’appauvrit. Ce qui nous extériorise, nous réalise. Autant vous recevez de l’extérieur par l’expérience de la vie, par la perception des choses, par le commerce avec les gens, autant il est naturel que vous rendiez au monde extérieur de votre énergie. S’il en était autrement, vous éprouveriez du malaise à vous sentir refoulé, contraint.

L’équilibre mental et moral est rompu lorsque l’expression est paralysée, comme c’est le cas surtout chez ceux qui préfèrent la solitude ou qui ont un tempérament craintif et timide. Incapables de manifester au dehors leurs impressions et leurs jugements, ils sont dans un état de malaise dû à ce qu’on pourrait appeler une « indigestion mentale ».

Appliquez donc cette saine règle psychologique:

Pas d’impression sans expression, proportionnée, correspondante. Par impression nous entendons, d’une manière générale, les idées, les pensées, les fantaisies d’imagination et les sentiments que font naître le milieu, la nature, la vie sociale, les affaires, la lecture et les voyages. Par expression, nous désignons un essai, plus ou moins heureux, pour manifester extérieurement les pensées et les sentiments dont nous avons eu l’expérience intérieure. Ainsi lorsque vous avez vu voler un aéroplane pour la première fois, vous avez reçu une impression nouvelle et forte et, lorsque vous l’avez racontée à vos amis, vous avez exprimé vos émotions de joie et d’étonnement.

11. Utilité Sociale de l’Expression.

Remarquez-le: en vous exprimant au dehors vous rendez possible la sociabilité: vous participez à la vie collective, pour le bénéfice commun des autres et de vous-même. « Ce qui n’est pas utile à la ruche, dit Marc-Aurèle, n’est pas non plus utile à l’abeille ». Une personnalité n’est pas complète si elle ne communique pas avec les autres ; or, la vie sociale est faite, par définition, d’échanges continuels d’impressions et de pensées, ainsi que de leur comparaison.

Grâce à ce contrat intellectuel incessant, chacun s’enrichit de l’expression de tous les autres, précise ses connaissances et affermit sa mémoire.

Il y a dans notre esprit des notions qui restent vagues ou défectueuses jusqu’au moment ou nous les exprimons. Vous pouvez avoir esquissé mentalement le projet, par exemple, d(une meilleure organisation de vos affaires et en être enthousiasmé ; pourtant, lorsque vous l’expliquez à un de vos amis, il ne vous paraît plus avoir toute la valeur que vous lui attribuiez ; et votre auditeur peut même le détruire tout entier d’un seul coup en vous opposant une objection définitive dont vous être surpris de ne pas avoir eu l’idée vous-même.

La forme sociale de l’expression est ce qu’on nomme la conversation. Celle-ci est soumise à quelques règles que nous exposerons plus loin.

12. L’Expression Active de la Personnalité.

S’exprimer, c’est avant tout agir. Vous vous exprimez en prenant une décision qui engage votre vie, en briguant un poste dans quelque administration ou en achetant un fonds de commerce. Vous vous exprimez en louant un appartement dans tel ou tel quartier, en vous fournissant dans tel ou tel magasin.

Les tâches auxquelles nous nous adonnons, la façon dont nous nous en acquittons: voilà au premier chef les expressions de nous-mêmes. Notre conduite à l’égard d’autrui, voilà un autre mode d’expression. Ne croyez pas que nous puissions, étant ce que nous sommes, agissant comme nous agissons, avoir telle ou telle personnalité: les fruits montrent la nature de l’arbre.

Bien plus: nos actes réagissent sur la personnalité dont ils sont issus, soit qu’il la confirmant, soit qu’ils la transforment peu à peu. S’il y a des paroles indifférentes, il n’y a pas d’action sans portée.

Ainsi, avoir de la personnalité n’est pas seulement avoir des opinions personnelles, c’est aussi les mettre en action. La personnalité qui ne se traduit pas en actes, qui ne s’exprime pas, qui reste muette, ne peut pas se développer. Au contraire, elle s’atrophie.

L’action extérieure, de même qu’elle assouplit nos membres, donne de l’exercice à nos capacités d’observation, d’adaptation, d’initiative, tout ce qui accroît notre intelligence.

13. L’expression Verbale.

Un autre mode d’expression, c’est la parole. Celui-là, nous ne risquons guère de le méconnaître. Bien plutôt nous risquerions de croire que la parole a la valeur d’un acte, et que si l’on a discuté, péroré, les questions abordées sont par là même résolues. Or, rien n’est fait tant que les initiatives n’ont pas été prises, ou le travail effectué. Voilà pourquoi la plus vraie expression de soi-même consiste à agir, non à parler.

N’empêche que la parole a de l’importance, et que ceux qui, faute d’entraînement ou par timidité, s’y rendent inaptes, se privent d’un moyen très efficace de développement personnel.

Elle ne consiste pas seulement à nous mettre en communication avec le monde, et à donner des ordres. Elle traduit hors de nous notre propre pensée: quand nous l’entendons, pour l’avoir formulée et articulée en mots, nous apercevons mieux ses éléments.

Quand j’écoute la phrase que je prononce, c’est presque une autre personne qui juge ; les défauts de ma pensée m’apparaissent mieux. Le besoin de parler me contraint à isoler, à ordonner mes idées ; je découvre ne moi des pensées que je ne soupçonnais pas, et j’avise aux moyens de raisonner plus juste ;

Laissez dire au poète, au psychologue, que notre pensée perd beaucoup de sa sincérité, de sa vérité spontanée en se coulant de la sorte dans les moules logiques et grammaticaux. Certes, « traduire »est toujours à quelque degré « trahir » (traduttore, traditore) ; mais le logicien, le savant, le critique, et tout simplement le bon sens pratique proclament le mérite éminent d’une pensée devenue, par l’expression verbale, plus précise et plus juste.

A exprimer en paroles notre pensée, nous tirons encore un autre avantage de grande valeur: nous satisfaisons de la sorte à un besoin d’expansion que ressent tout être humain. C’est sur le langage que reposent en grande partie les relations sociales. Tant pis si quelque choses d’incommunicable demeure dans nos sentiments, et si « le meilleur de nous reste en nous-mêmes ». L’essentiel est qu’un certain commerce s’établisse entre les esprits: c’est la condition non seulement de la civilisation, mais de toute vie sentimentale. Quand l’individu ne peut trouver en autrui un confident qui le comprend et par là-même le réconforte, sa sensibilité fermente et s’altère, l’équilibre de ses facultés se rompt, et de graves déviations peuvent s’ensuivre.

Même si la « folie » proprement dite est évitée, la vie intérieure se rétrécit, les raisons de vivre se réduisant, l’activité féconde cède la place à un stérile égoïsme. Non seulement on souffre, mais on se diminue.

14. Conversation.

En conversant avec les gens, nous nous assurons un double avantage: voir plus clair en nos propres idées, nous enrichir des idées qu’on nous apporte. Voilà un des grands moyens de pousser plus avant la formation de notre personnalité, car nous nous réalisons en nous affrontant à autrui.

Mais que diriez-vous à vos interlocuteurs ? Tout le monde est d’accord que le but de la conversation est d’échanger des opinions ayant une valeur réelle de réflexion ou d’expérience. Cependant il ne faut rien exagérer: ceux qui répugnent trop à dire des banalités sous le prétexte qu’elles sont vides de sens risquent d’être méprisants, maladroits et de cultiver l’insociabilité.

Sans recommander en aucune façon le bavardage insignifiant, nous engageons très vivement nos étudiants à mettre beaucoup de bonne grâce dans les formules de convenance et dans les propos aisés. Il faut être sociable, et même affable, tant pour obtenir des résultats dans sa profession que pour développer sa personnalité. Si vous vous éprouvez contraint dans l’expression de ces mille riens qui peuvent avoir leur charme – et qui ont leur nécessité en ce qu’ils établissent un « liant » entre les partenaires – vous serez bloque en vous-même comme un anxieux et un timide.

Pensez bien aussi que des sujets plus légers sont la préparation d’une conversation plus sérieuse. Vous devez, pour ainsi dire, tâter le pouls des gens pour deviner leur capacité d’émotion et de sympathie ? En paraissant badiner, une personne experte à recevoir s’informe sur ce qui intéresse chacun et cherche par exemple, pendant le dîner, comment amorcer les entretiens plus substantiels qui s’engageront, par petits groupes, dans le salon.

Ce qu’il faut éviter, c’est de rester dans l’insignifiance et de se plaire aux <<potins >>, aux « cancans ». Si vous êtes sans indulgence pour autrui, soyez sûr qu’on vous traitera sans ménagement dès que vous serez sorti.

N’évitez pas seulement les futilités: abstenez-vous de discussions non disciplinées, abordées dans un esprit de chicane, susceptibles de dégénérer en disputes. Laissez les controverses orageuses aux réunions publiques. Donnez-vous pour règle de n’aborder que des sujets pouvant intéresser les interlocuteurs, sans déchaîner des passions violentes.

Est-ce à dire que les questions de religion ou de politique doivent être absolument exclues ? Oui, si vous manquez de la possession de vous-

même, ou si quelque partenaire en manque. Non, certes, si ces débats peuvent se dérouler dans la courtoisie et dans un intérêt sympathique pour la vérité.

Ayez aussi le tact de ne pas ennuyer autrui des questions professionnelle qui vous obsèdent, mais qu’il serait malséant d’imposer à l’attention de vos partenaires.

De quoi convient-il de s’entretenir ? De sujets qui aient chance d’agréer à vos interlocuteurs ; et de sujets relatifs à des questions générales, désintéressées, susceptibles de contribuer à la culture de chacun: théâtre, musique, littérature, expositions d’art, observations de moeurs, expériences personnelles de valeur, éducation, voyages, etc.

Ne parlez ni trop, ni trop peu. Laissez parler, si vous voulez, à d’autres moments, que l’on vous écoute. Quand vous ne parlez point, au lieu de vous replier sur vous-même, observez votre interlocuteur et envisagez dans quels sens vous allez orienter l’échange des propos.

Pour que la conversation soit agréable et utile, il convient de fréquenter des personnes avec lesquelles on possède en commun un certain nombre de sentiments et d’opinions. Mais ceci ne suffit pas ; chacun a tout avantage à fréquenter aussi des personnes d’un autre milieu, ou d’une autre profession, afin d’acquérir des connaissances plus étendues en les faisant parler de ce qui fait l’occupation principale de leur vie.

En règle générale, nous recommandons à nos Etudiants de rechercher surtout la conversation de personnes plus instruites qu’eux dans une ou plusieurs directions. Il ne faut pas craindre, quand on ne sait pas, de montrer son ignorance, et de demander des explications à ceux qui en savent plus log que vous. Pas de fausse honte ! Chacun ne peut tout savoir ; mais chacun peut aspirer à savoir le plus possible, et à pouvoir employer les termes techniques en sachant exactement ce qu’ils signifient. Nous ne vous recommanderons jamais trop la poursuite de la précision, et aussi de la concision, dans le discourt. Le dressage de la personnalité consiste, en ce qui concerne les relations d’affaires et mondaines, à acquérir ces deux qualités. Un homme bien trempé sait e qu’il veut dire, et comment le dire.

15. Pour Parler en Public.

Plus difficile est, à qui n’en a pas l’habitude, la technique de la parole en public. Il s’agit ici, non seulement de vaincre cette forme spéciale de timidité qui se nomme le trac, mais aussi de se dédoubler en deux personnalités: celle qui parle, et celle qui observe. Il importe, en effet, que l’orateur puisse distinguer dans l’assistance les personnes qui lui sont favorables ou hostiles, celles qui écoutent et celles qui causent de choses indifférentes, celles qui sont sérieuses et celles qui font du « chahut ».

Il doit de plus, après avoir préparé avec soin son discours, être prêt à répondre aux interruptions ou aux objections, garder l’esprit d’à propos, résumer brusquement quand il voit qu’il ennuie, développer quand il voit qu’il intéresse, employer tour à tour des arguments logiques et des arguments sentimentaux.

Quand on parle en public, on sent immédiatement mes oscillations de l’intérêt chez ceux qui écoutent. Le changement de ton, l’usage d’un geste approprié, l’enthousiasme dans l’expression, l’emploi de questions qui suscitent la curiosité ou préparent les esprits aux notions nouvelles, tels sont quelques-uns des moyens pour soutenir, éveiller les attentions défaillantes, pour rendre vivant son discours. Suivre les réactions de l’auditoire est de règle. C’est pourquoi un bon orateur ne doit jamais lire ou réciter. Des notes claires et bien organisées serviront de base à l’improvisation.

Une personnalité forte et bien dressée parle en public sans aucune difficulté et opère à volonté ce dédoublement dont nous venons de parler. Il ne s’agit ici nullement d’un ton spécial ; n’importe qui en

faisant des exercices préalables de lecture à haute voix et en s’identifiant au sujet traité, peut arriver à parler en public clairement et de manière à intéresser toute l’assistance. Il faut évidemment que celle-ci sente chez l’orateur la connaissance approfondie de ce dont il parle, la sincérité, le désir de convaincre.

Comme en tout, un certain apprentissage est indispensable ; mais cet apprentissage n’est ni long, ni difficile. C’est ce qui ressort d’une lettre que nous a adressée un de nos Etudiants, âgé de 30 ans, qui s’était vu dans l’obligation de parler en public sans y être suffisamment préparé:

« Votre lettre a complété l’enseignement de vos Cours. Elle à révélé des points de ma personnalité que j’ignorais presque complètement.

Elle a accru ma force de volonté et soulevé mon esprit. Grâce à vos indications j’ai pu vaincre ma timidité et réussir à m’imposer à la foule. J’avais autrefois des difficultés à parler en public et à chaque occasion j’étais obligé de lire mon sujet.

« Il y a quelques jours, j’assistais à une réunion d’anciens combattants. On discutait s’il y avait possibilité de créer une coopérative de consommation. A ce moment, je n’étais pas préparé à parler. Néanmoins, en faisant un effort de volonté, j’ai brisé tous les liens qui me liaient à mon ancien caractère, et je demandai la parole. Les mots vinrent pour ainsi dire tout seuls et mes dernières phrases furent couronnées d’un vrai succès. Je fus invité à parler la semaine après, ce que je fis sans difficultés. Je fus ensuite chargé de présenter un projet complet sur les coopératives et à rédiger les statuts. Les journaux aussi m’ont fait des éloges très encourageants. »

Il a donc suffi à cet Etudiant d’un peu de méthode et de courage pour acquérir un moyen nouveau d’expression de sa personnalité et pour rendre ainsi service à ses camarades d combat.

16. L’Expression Ecrite.

Une autre forme d’expression souveraine pour clarifier les idées, et toujours à notre disposition, consiste à écrire ce que nous pensons.

S’il est vrai qu’on ne parle pas exactement comme on pense, il est encore plus exact qu’on n’écrit pas tout à fait comme on parle. Or, rien de plus salutaire que la discipline à laquelle il se faut soumettre pour écrire – à plus forte raison si l’on veut bien écrire. C’est alors qu’on mesure ce qu’on sait, et ce qu’on ignore.

Quelqu’un a dit: « Quand je ne sais rien sur un sujet, j’écris un livre ». Il se peut que cette phrase soit un trait acéré lancé contre un certain type d’écrivain, mais cette épigramme renferme une réelle vérité. L’auteur voulait dire qu’écrire un livre sur un sujet est le meilleur moyen d’apprendre tout ce qui s’y rapporte ; l’art de poser les questions et d’exprimer ses idées par écrit en est un des principaux bénéfices. On ne peut douter qu’écrire ses opinions ne soit un admirable exercice pour la pensée, non seulement parce qu’il favorise toutes les occasions qui tendent à modifier ou à renforcer nos croyances. Au lieu de concepts isolés, nous obtenons un système d’idées mieux ordonné ; nous avons moins de préjugés, parce que nous apercevons plusieurs aspects de la question ; nous jugeons de ce qu’on nous propose avec plus de rectitude, parce que nous en distinguons les divers rapports avec les autres choses.

17. Faites par écrit la Critique de ce que vous lisez.

La meilleure manière de pratiquer l’expression écrite est la critique des livres que vous lisez, sous forme de jugements personnels énoncés avec ordre. Lire sans juger, c’est perdre son temps. Trop de gens dévorent des volumes sans rien retenir, parce qu’ils ont promené leurs yeux sur le papier sans mettre en action leur esprit.

Mais si l’on se donne pour règle d’avoir, en lisant, le crayon à la main, il en va tout autrement. Si nous nous astreignons à écrire, si brièvement que ce soit, ce que nous pensons d’un livre, nous comprenons à quel point nos idées peuvent être nébuleuses. En outre, l’exposé écrit d’une opinion, sa discussion sur le papier fortifient la réflexion et assurent le jugement.

Pour mener à bien ce travail, qui ne doit pas paraître comme un pensum, mais comme un plaisir, quelques préceptes ne seront pas hors de propos:

1° Cherchez à travers la lettre l’esprit ; vous avez perdu votre temps si vous ne voyez pas clairement, après lecture d’un ouvrage, l’idée abstraite qui l’a inspiré tout entier ;

2° Comprendre, c’est atteindre cette idée. Vous n’y parviendrez qu’en rapprochant les connaissances nouvelles que vous apporte le livre de celles que vous possédiez déjà. Faites appel à votre mémoire, consultez votre propre expérience ;

3° Critiquer, c’est apprécier si l’idée abstraite qui devait être essentielle régit bien la totalité de l’oeuvre. Un livre est mal fait s’il est incohérent, ou s’il n’établit rien ;

4° Critiquer, c’est aussi apprécier la justesse de l’idée en question. Efforcez-vous à l’impartialité dans ce jugement ; on n’est que trop porté à statuer selon ses préjugés.

Vous exécuteriez un excellent et intéressant article, si vous mettiez à l’essai ces règles à propos d’un roman célèbre. Soit Eugénie Grandet, de Balzac. Poursuivez dans le détail une analyse du même genre. Quand, par exemple, arrive une description, au lieu de passer d’un oeil distrait, cherchez en quoi elle contribue au plan de l’ouvrage, comment elle est exécutée, etc.

Croyez bien que vous progresserez, si vous redevenez assez enfant pour vous poser à vous-même, maintes fois par jour, ces questions: Pourquoi ? Et Comment ?

Rompu à cet effort sur un document littéraire, vous n’aurez qu’à suivre la même méthode pour comprendre assez facilement quoi que ce soit: une construction d’architecture, un problème de science, un événement d’histoire.

Ces indications générales suffisent pour le moment ; nous reviendrons sur ce sujet dans la Leçon X et donnerons alors des conseils plus détaillés.

18. Guérison de la Timidité.

Le principal obstacle à l’expression sous ses différentes formes, mais surtout sous la forme verbale, c’est la timidité. Elle nous enferme en nous-mêmes, anxieusement, et nous fait perdre plus ou moins de nos moyens. Elle entrave aussi, de façon grave, notre développement. Mettez à profit quelques remèdes efficaces.

Un premier remède consiste à faire des exercices physiques modérés, à assouplir ses muscles, au besoin à prendre des leçons de maintien et de danse. Beaucoup de personnes sont timides simplement parce que le jeu de leurs muscles n’est pas assez coordonné, ni assez souple, qu’elles ne savent pas s’assoir avec aisance, se lever, comme il faut, sont embarrassées de leur pieds et de leurs mains, ignorent comment saluer, comment traverser un salon plein de monde, etc… Ici, c’est la sensation vague d’un malaise physique qui réagit sur l’attitude mentale. Aussi est-il rare que des sportifs soient timides dans le monde.

Il se produit aussi le phénomène inverse: c’est la crainte mentale, l’embarras, l’indécision, qui rendent le corps malhabile, embarrassent les gestes et le maintien, troublent le regard. Celui qui vous reçoit en éprouve automatiquement une impression de maîtrise ; et plus il sent qu’il vous domine, plus votre propre timidité augmente. Les remèdes sont dans ce cas, intellectuels et fondés surtout sur le raisonnement. D’abord supposez que votre interlocuteur soit aussi timide que vous ; par choc en retour vous regagnez de l’assurance. Puis, détournez votre attention de vous-même sur lui ou sur des objets indifférents ; comptez, par exemple, les chaises ou les tableaux ; observez surtout votre interlocuteur et voyez s’il n’y a pas en lui ou sur lui quelque défaut sans importance, cravate de travers, ongles cassés, léger bégaiement, embarras ou indécision, etc…

Le résultat est de repousser dans le subconscient votre timidité, qui cesse d’avoir un objet sur lequel se fixer, et de vous assurer une supériorité, imaginaire peut-être, amis qui suffit à rétablir l’équilibre sentimental et qui intellectuel rompu. Chacun de nous est supérieur au voisin par quelque chose: adresse manuelle spéciale, connaissances scientifiques, relations mondaines, appuis politiques, etc… Il faut donc, quand on est embarrassé, mettre cet avantage en avant, dans son esprit, et se dire: « Après tout, comme homme, je te vaux bien ; pourquoi donc aurais-je peur de toi ? ».

Mais nous ne vous proposons de semblables procédés que pour « commencer ». Plus tard vous ne chercherez plus à critiquer votre prochain: vous ne penserez qu’à bien traiter le sujet qui vous intéresse.

Vous pourrez toujours utiliser, en outre, l’arme le plus efficace contre la timidité: l’autosuggestion directe et affirmative, dont nous avons expliqué le mécanisme et l’usage dans notre quatrième Leçon. Il faut se dire soir et matin: « Je suis courageux ! » et s’efforcer d’agir comme si on l’était au cours de la journée.

  1. La Timidité et l’Extériorisation.

Puisque le timide a tendance à s’examiner constamment pendant qu’il parle, écoute, agit ; puisqu’il résulte de cette intériorisation qu’il parle mal, écoute mal et agit mal, il faut en chercher le remède dans une extériorisation. Nous vous avons déjà recommandé d’observer les hommes et les choses. Vous éviterez aussi tout ce qui favorise un retour sur soi au moment de l’action ; gardez-vous, par exemple, d’apprendre par coeur le texte d’une conversation ou d’un discours.

Parlez pour votre interlocuteur, variez selon ses réactions le ton et la forme, intéressez-vous à lui, oubliez-vous pour vous plonger dans votre sujet. Inversement, si c’est vous qui écoutez un autre parler, suivez-le avec sympathie, soyez présent à la conversation, ce n’est pas le moment de ruminer une gaffe passée ou quelque autre souvenir.

20. L’Imitation des Grands Hommes.

L’un des avantages inappréciables d’une culture étendue, c’est qu’elle agrandit notre expérience et nous introduit dans la familiarité des plus grands spécimens d’humanité. Tel qui n’a que des amis médiocres, peut se créer une ambiance tonique, stimulante, exaltante, s’il sait se nourrir des plus substantielles pensées, s’éclairer à la lumière des expériences les plus documentaires.

Il a été dit que chaque personnalité possède un rythme interne qui s’extériorise dans les gestes, dans les phrases écrites ou parlées. Ce rythme est surtout visible chez les individus qui, par l’importance de leur oeuvre, ont mérité d’être appelés de « grands hommes ». Nous laissons ici de côté ceux qui se sont distingués par la force physique, ou par leur héroïsme sur les champs de bataille, ou par leur habileté politique, pour ne considérer que ceux qui ont accompli une grande oeuvre intellectuelle.

On constate en premier lieu, si non lit leur biographie, que leur qualité fondamentale a été la patience et la ténacité. On s’imagine à tort que le « génie» est une sorte d’éclair, qui illumine tout à coup n’importe qui. Plus on étudie les documents sur la vie des grands hommes, par exemple, dans des directions très différentes, sur Newton et Pasteur, Descartes, et Spinoza, Goethe et Ibsen, Molière et Hugo, Michel-Ange et Rembrandt, Beethoven et Wagner, et une cinquantaine d’autres encore, mieux on aperçoit que tous leurs efforts, poursuivis pendant des dizaines d’années, ont eu pour but essentiel de dégager le rythme profond qui était typique de leur personnalité et d’exprimer ce rythme intégralement, par des lignes, des couleurs, des formes, des sons ou des mots.

Devenir un « grand homme » n’est pas donné à chacun de nous, sans doute. Mais nous pouvons tendre à nous rapprocher le plus possible des grands hommes en étudiant leur vie et en analysant les méthodes et les procédés qu’ils ont employés pour arriver à ce niveau supérieur qui leur assure une gloire universelle.

Tout aussi utile, d’un point de vue pratique, est l’étude de la vie des grands inventeurs, des grands banquiers, des grands « hommes d’affaires »des grands industriels et en général de tous les grands chefs d’entreprise. Partout on constatera, comme chez les peintres, sculpteurs, écrivains et savants, une personnalité marquée, appuyée sur une parfaite connaissance de soi et une persévérance consciente. Carnegie et Ford n’ont pas réussi grâce à un « éclair de génie » ou à un « coup de chance », mais parce qu’ils ont su discerner de quoi ils étaient capables, exécuter ce qu’ils jugeaient faisable, et laisser de côté ce qui dépassait leurs forces ou les détournait de leur but.

Un fait remarquable est que beaucoup de grands hommes ont été des enfants et des élèves attentifs, très modestes et très imitateurs, ils se sont maintenus volontairement à l’école des autres pendant de longues années, ils se sont longtemps considérés comme inférieurs à ceux qu’ils admiraient ; ils ont d’abord imité les manières et le style, adopté les méthodes de leur prédécesseurs et de leurs professeurs.

C’est en accumulant ainsi les expériences d’autrui, en refaisant tout ce qui avait été fait avant eux, qu’ils ont dégagé peu à peu leur personnalité et qu’ils sont devenus des maîtres à leur tour en ajoutant du nouveau à ce qu’on savait et faisait déjà. Les jeunes gens qui s’imaginent, entre 20 et 30 ans, capables d’une personnalité autonome se trompent ; cette erreur leur coûte cher vers quarante ans, moment où chez ceux qui ont continué à assimiler et à travailler se manifeste enfin une vraie personnalité, réellement forte et durable.

21. Patience et Méthode.

Rien ne tient qui a été construit avec hâte ; édifier sa propre personnalité ne se fait ni en quelques jours, ni en quelques semaines ; c’est une oeuvre de longue haleine. Dites-vous bien qu’il faut autant de temps pour devenir un maître dans la pensée ou dans un art, dans l’industrie ou dans une science, qu’il en faut pour devenir un mécanicien, un ébéniste, un dessinateur industriel parfaits. Là aussi, un apprentissage est nécessaire, et un entraînement continuel ; là aussi, il faut connaître à fond les formes et la place exacte de chaque pièce, l’ordre selon lequel on doit les agencer.

On pourrait, en effet, comparer la formation d’une personnalité au montage d’une machine délicate et pourtant puissante. On établit d’abord, et on finit avec soin, toutes les pièces nécessaires ; puis on construit le bâti et le socle ; on procède à un assemblage provisoire et on loge les axes, afin que tout l’ensemble des pièces puisse être relié ; ensuite viennent le réglage et une première mise au point ; on fignole alors les détails ; enfin on complète les résultats par l’étude qui assure le fonctionnement définitif de la machine. Toutes ces opérations sont délicates, et l’achèvement de l’oeuvre entreprise exige autant de patience que sang-froid.

C’est de la même manière que l’on construit – ou reconstruit – sa personnalité. On assemble les pièces nommées impressions, perceptions, jugements, opinions, selon un plan général, qui est le but qu’on s’est proposé d’atteindre. Dès les premières semaines, parfois

dès les premiers jours, on constate les avantages de cet assemblage systématique, qui se manifestent dans la vie familiale et professionnelle sous forme de résultats pratiques.

On acquiert du calme, de la maîtrise de soi ; on redoute moins les événements imprévus, on ne fuit pas les nouvelles relations, on

comprend mieux les ordres qu’on reçoit, on combine mieux aussi les ordres qu’on donne.

Le progrès n’est pas toujours uniforme. Pour reprendre notre image de tout à l’heure, l’ajustement d’une pièce délicate exige plus de temps et de soins que celui d’une grosse pièce ; il en va de même psychiquement, et l’on éprouve parfois des difficultés à remplacer, par exemple, la timidité par le courage ; il faut des études continues pour acquérir la rapidité et la sûreté du jugement. ON peut aussi commettre des erreurs d’appréciation, se tromper sur la situation relative de deux ou de plusieurs rouages.

Mais rien ne résiste à la patience et à la méthode. Si l’on a pris fermement en main ces deux armes, le progrès est non seulement certain, mais aussi rapide. On devient un autre homme, et l’on donne à ses semblables la sensation qu’on est plus un être quelconque et amorphe, mais un individu fort et sûr de lui, parce qu’il sait ce qu’il veut. Voici ce que nous écrivait l’un de nos Etudiants, après avoir terminé notre Cours:

« J’ai acquis plus d’indépendance vis-à-vis de moi-même et plus de maîtrise dans les gestes et les pensées, plus de tolérance à l’égard d’autrui, mais aussi plus d’assurance et de fermeté. Je suis allé rendre visite à des amis que j’avais délaissés pendant l’étude de votre Cours ; ils me trouvèrent complètement changé, car je les avais quittés dans un état d’abattement et de grande dépression. Une dame, dont l’intention n’était pas de me flatter, dit: Il fait vraiment plaisir à voir ».

On lui demanda, et il indiqua, la cause de cette métamorphose: grâce au Cours Pelman il avait reconstitué sa personnalité, et de là lui venait cette assurance et cette fermeté dont il avait pleine conscience, et que tous remarquaient en lui.

Réfléchissez-y bien. Patience, persévérance, méthode, cela suppose un plan d’action. Quel sera le vôtre ? Tracez-en d’abord les lignes générales, établissez entre elles un ordre de d’importance. Considérez ensuite chaque direction à part, sans perdre de vue l’ensemble. Le but particulier que vous allez vous assigner doit comporter des étapes ; marquez-les sur votre cahier de méditations ; notez aussi la série progressive d’exercices, d’efforts, de résolutions que comportent la première étape, puis la seconde… Tous les soirs, avant de vous coucher, recueillez-vous ; mesurez le chemin parcouru et précisez le chemin à parcourir le lendemain. Sans cette orientation préalable, vos efforts seront précaires ; grâce à elle ils seront aisés et vous aurez tout de suite des résultats satisfaisants, si vous savez ce que vous voulez.

22. L’Atmosphère du Succès.

A mesure que l’instruction augmente, que l’intelligence s’affine, que la personnalité s’affermit, l’individu ressent une sorte de joie intérieure, un enthousiasme calme et profond qui sont d’autant plus grand que le chemin parcouru a été plus long et plus pénible. Cet accroissement de force intérieure se traduit nécessairement, comme d’après une loi mécanique, par des succès matériels, par la réussite dans les petites choses comme dans les grandes.

Les échecs et les insuccès ne sont jamais dus à une prétendue « malchance », mais seulement à ce que certains éléments ont été négligés lors de l’organisation du plan d’action. Ceux-là seuls réussissent qui ont tenu compte de tous les éléments et qui ont su équilibrer en eux le sentiment, l’intelligence et la volonté.

Or, comme le dit la sagesse des nations, « un succès en entraine un autre » de même que « l’eau va à la rivière » ; les propositions lucratives viennent d’elles-mêmes au grand homme d’affaires. Dans chaque profession, dans chaque entreprise, il faut créer cette atmosphère de succès qui ne s’obtient pas seulement par un optimisme facile, mais par le sang-froid, la ténacité et la confiance en soi fondée sur la conscience des progrès qu’on a faits sans cesse dans le cours de sa vie. Comme le disait la dame au Pelmaniste que nous avons cité ci-dessus, « on fait plaisir à voir »et on exerce sur son entourage et ses subordonnés une influence et une autorité naturelles.

Le véritable gage du succès, c’est une personnalité bien équilibrée, riche et sincèrement « humaine ».