Application des principes Pelman à la culture de la mémoire

La Mémoire d’une « Série ».

1. Lisez attentivement une seule fois les quinze mots qui suivent et voyez combien vous pouvez en écrire, de mémoire, dans l’ordre donné:

Ville Lentille
Ile Continent
Kodak Verre
Chat Homme
Fenêtre Afrique
Fourrure Maison
Photographe Animal
Chaleur

Sans doute ne retiendrez-vous pas du premier coup la liste entière ; vous vous souviendrez peut-être de trois mots successifs au commencement de la liste, puis de deux autres à la fin, mais vous serez incapable de reconstituer la série complète. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a, entre les quinze mots en question, qu’une liaison fortuite, tenant à une expérience personnelle seule de son espèce. Pensant à ma ville natale, située dans une île, je me remémore qu’avec mon kodak, j’y ai photographié un chat blotti dans rem-brasure d’une fenêtre qui s’ouvrait entre une maison de fourreur et un atelier de photographe, etc. Comme vous n’avez pas vous-même vécu cette expérience, il vous est très difficile de vous rappeler les mots dans cet ordre. Chacun possède ainsi des séries personnelles d’associations qui ne sont intelligibles aux autres qu’avec un commentaire.

Mais cherchez entre ces mots un sens logique, valable pour quiconque, en appliquant les principes de coordination mentale ; construisez, par exemple, la liste suivante :

Ville Animal
Maison Chat
Fenêtre Fourrure
Verre Chaleur
Lentille Afrique
Kodak Continent
Photographe Ile
Homme

Dans la nouvelle série, chaque idée a un rapport évident avec l’idée qui la précède immédiatement et celle qui la suit. Ainsi, ville est le tout, maison la partie ; même rapport entre maison et fenêtre ; la fenêtre est en verre, mais celui-ci peut aussi se travailler en lentille, etc. Or, vous constaterez sans peine qu’après une seule lecture (peut-être deux), il vous sera facile de reproduire de mémoire, et sans faire de fautes, la liste complète. Retenez donc de cette expérience que la mémoire conserve plus facilement les éléments groupés selon un ordre logique.

Le Classement en « Série ».

2. Pour vous rendre compte si vous avez compris la vraie nature des lois d’association des idées et des principes de coordination logique, cherchez quels sont les rapports qui unissent deux à deux les termes des deux séries données ci-dessus.

Vous constaterez que dans la première, les termes étaient réunis par simple contiguïté des souvenirs, sauf que par similarité l’idée de chaleur fait penser à la combustion que produit la lumière concentrée dans une lentille de cristal, etc.

Dans la seconde, nous l’avons vu, le rapport entre Ville et Maison, celui de Maison à Fenêtre, sont des relations entré Tout et Partie. Le rapport de Fenêtre à Verre est un rapport d’Objet à Attribut constant; alors que le rapport entre Fenêtre et Vitrail marque un caractère Accidentel. Il est en effet essentiel à une fenêtre d’être munie de carreaux de verre, mais non d’être formée ou ornée de vitraux.

Attachez-vous à définir de même les rapports des autres mots avec autant de précision que possible.

Quand vous aurez achevé ce travail, sans relire la série des quinze mots, essayez de l’écrire à l’envers, en commençant par le mot Ile, et en finissant par le mot Ville. Vous avez de grandes chances d’y réussir sans hésitation.

La Répétition d’une « Série ».

3. En vous répétant ensuite cette série ou une série semblable de mots associés, habituez-vous à ne dire que les mots de la série, sans prendre la peine de répéter en même temps les rapports de coordination entre les idées, ni même d’y penser. Ces rapports n’ont ici qu’un but : vous aider à établir l’association convenable d’un mot à l’autre; quand cette association vous est devenue familière, vous n’avez plus besoin d’évoquer consciemment ces rapports. Vous pouvez alors répéter la série sans vous soucier de la classification. Ne cherchez jamais à apprendre une « série »de mots associés par la simple et patiente répétition des mots, mais toujours par l’enchaînement des idées.

La Traduction d’une « Série ».

4. Si vous connaissez une langue étrangère, vous verrez que vous pouvez traduire dans cette langue: la série de la « Ville » donnée ci-dessous, et la répéter du commencement à la fin, ou de la fin au commencement, aussi aisément que dans votre langue maternelle. Cet exercice est d’une grande utilité pour tous ceux qui étudient les langues étrangères.

Etudiez maintenant la série suivante de cent mots. Continuation de la série de la « Ville » en examinant quels rapports de coordination (chapitre III) les unissent deux à deux, Ainsi île et eau sont liés par le rapport de contiguïté ; eau et boire par celui de causalité ; boire et manger par celui d’opposition, etc. Il vous sera facile de répéter ensuite sans faute les cent mots dans le sens direct et à rebours. Quand on a bien saisi les rapports, les mots de la série peuvent être traduits et retenus dans toutes les langues.

Ile Acier Coudre Mine Roi
Eau Cuirassé Vêtement Carrière Couronne
Boire Canon Paletot Pierre Or
Manger Obus Manche Monument Argent
Déjeuner Explosion Bras Grand Fortune Matin Blessure Main Petit Luxe
Nuit Chirurgien Doigt Enfant Autos
Sommeil Médecin Bague Fille Roues
Lit Médecine Mariage Tablier Rondes
Moelleux Quinine Eglise Gracieux Terre
Dur Amer Orgue Délicat Soleil
Diamant Doux Musique Fragile Cadran solaire
Saphir Agréable Chant Soin Horloge
Bleu Vacances Parole Négligent Temps
Vert Voyage Mot Paresseux Espace
Feuille Bateau Livre Punir Large
Plante Voile Auteur Fouet
Jardin Toile Plume Verge
Oiseau Coton Encre Aiguillon
Aigle Fil Noire Abeille
Fort Aiguille Charbon Reine

Quand vous aurez appris cette liste, il vous sera facile d’en constituer de nouvelles, que vous retiendrez avec la même aisance.

Il est évident qu’il n’y a presque aucune limite au nombre de mots qu’on peut apprendre de cette manière» parce que l’esprit n’a a s’occuper que de deux idées à la fois; En construisant une série personnelle, l’étudiant verra qu’il se souvient aussi aisément de mille mots que de vingt, s’il peut, en les prenant deux â deux, les classer d’après nos-Principes de Coordination Mentale, et s’il compare soigneusement chaque couple ayant d’en prendre une autre.

L’Établissement d’une « Série ».

5. Lorsque vous établissez une série, veillez à ce que chaque mot ajouté ait un rapport plus étroit avec le mot précédent, qu’avec tout autre placé avant lui dans la série. Ainsi dans la série de « l’Ile », il ne serait pas sage d’écrire « ile, eau, boisson, liquide », car bien qu’il y ait un rapport entre « liquide» et« boisson », il y en a un plus étroit et plus évident encore entre « liquide » et « eau ».Si vous écriviez « eau, boisson, liquide », cela voudrait dire qu’en arrivant au mot « liquide», vous n’aviez pas réussi à chasser de votre esprit l’idée « d’eau » : votre attention était encore fixée plus fortement sur « eau » que sur «boisson ». La « Série » et la Dispersion de l’Esprit.

6. La répétition régulière et journalière d’une telle série, d’un bout à l’autre et à rebours, tendra, si l’on persévère, à faire disparaître la dispersion d’esprit aussi longtemps que la répétition demandera l’intervention de la pensée et ne sera pas devenue machinale. On ne devra jamais, dans aucune circonstance, répéter une série, en tout ou partie, quand la répétition est devenue automatique et a cessé de requérir la pensée consciente.

La Clef de Trois Mille Mots Anglais.

7. Les rapports Pelman de coordination mentale permettent d’apprendre des listes entières de mots qui rebuteraient les mémoires les plus fidèles. Il suffit de classer ces mots d’après les rapports qui existent entre eux.

Voici un moyen de retenir plus de trois mille mots anglais. Ces mots se présentent avec vingt-deux terminaisons différentes, qui s’écrivent en anglais exactement comme en en français, parce qu’elles dérivent toutes d’une origine commune, le plus souvent latine, mais ne se prononcent pas toujours de la même manière.

Arrangeons en une série, conformément aux rapports Pelman de coordination men-table, vingt et un mots-types choisis de telle manière que tous aient une terminaison différente. Ceci nous permettra de retenir la liste des vingt et une terminaisons de trois mille mots anglais qui s’épellent comme les mots français.

able Abominable
ace Disgrâce
cle Obstacle
ade Barricade
al Illégal
ance Résistance
ant Constant
ence Patience
ent Impatient
ge Rage
ible Répréhensible
ice Avarice
ct Strict
ine Discipline
ion Légion
tude Multitude
gue Démagogue
ule Ridicule
ure Caricature
ile Hostile
et Pamphlet

Le Souvenir des Faits Isolés.

7. Le fait que les états de conscience ne vivent pas sans rapports les uns avec les autres permet de se remémorer des souvenirs dont on sait qu’ils existent dans la mémoire, mais que l’on ne parvient pas à évoquer au moment où on en a besoin. Tout le monde a éprouvé cela : nous ressentons la désagréable impression d’une lacune dans nos souvenirs : nous savons que tel jour, en tel endroit, à telle heure, tel ami nous a raconté une histoire amusante. Or, nous ne pouvons nous souvenir de cette histoire.

Mais essayons de nous rappeler les états de conscience et les faits qui ont précédé le récit de notre ami ; cherchons à qui nous pensions pendant qu’il parlait ; tâchons de revoir le visage des assistants, l’expression qu’on y pouvait lire. Il serait bien étonnant que nous n’arrivions pas à faire surgir dans notre esprit assez d’éléments en rapport avec l’histoire comique dont nous nous sommes amusés, pour que l’un de ces éléments ne rappelle pas une phrase, un mot, une intonation qui, en déclenchant en nous une série de souvenirs latents, fera se dérouler l’histoire complète que nous cherchions.

Donc, mettons en pratique cette méthode générale : pour évoquer un souvenir oublié, rétablissons la trame des souvenirs de tout ordre auxquels il était lié ; plus nous disposerons d’éléments nombreux, en rapport avec le souvenir en question, plus facile sera la remémoration du souvenir perdu.

Réflexions d’une Actrice sur la Mémoire.

9. A ce propos, il est intéressant de rapporter ce que dit Mrs Kendall, la célèbre actrice anglaise, sur la manière dont les acteurs et les actrices se rappellent leurs rôles : « La mémoire, dit-elle, comme toutes les autres facultés, peut être cultivée jusqu’à un certain point. La pratique fait des merveilles. Si vous n’avez pas joué un rôle depuis des années, il vous suffira de le relire trois ou quatre fois seulement pour vous en souvenir. De combien de moyens ne disposons-nous pas pour aider notre mémoire sur la scène ! Nous avons ce qui est appelé le « business » de la scène. Le fait que vous devez faire certaines choses vous remémore une certaine ligne. Souvent, quand vous entrez dans votre maison et que vous vous asseyez à la même place et devant la même table, la mémoire du passé vous revient. C’est la même chose sur la scène. Un peu de « business » ramène un discours et le souvenir d’un discours rappelle un peu de « business » ; l’un aide l’autre.

« Cependant, quoiqu’une mémoire exceptionnelle ne soit pas absolument nécessaire, c’est une aide considérable.

« Le plus extraordinaire cas de mémoire que je me rappelle personnellement, c’est celui du vieux M. Buckstone, qui avait l’habitude, aux répétitions, d’entrer en scène en lisant son rôle et sans en connaître un mot ; mais le soir, les vêtements, la situation et tout le reste, ramenaient les phrases en sa mémoire. Je parle ici de la répétition d’un vieux rôle. Le fait de mettre les habits, de se préparer à jouer la pièce, et d’en parler un peu, lui rappelait tout. »

La Localisation des Souvenirs.

10. C’est aussi grâce au fait que nos souvenirs sont coordonnés dans l’esprit que nous arrivons à en localiser un grand nombre. Localiser un souvenir c’est lui donner sa place dans l’espace et le temps ; c’est se dire, par exemple : cette représentation à laquelle j’ai assisté, où l’on donnait telle pièce, où ont joué tels artistes, a eu lieu le 22 juin 1925 (temps), au Théâtre des Variétés (lieu). Il est d’observation courante que beaucoup de nos souvenirs ne portent pas de date ni d’indication de lieu ; nous nous rappelons avoir vu cette jeune femme, dont nous croyons qu’elle était « mannequin » chez un grand couturier ; mais où l’avons-nous vue ? À quelle date ? Nous ne savons pas. Or, si nous évoquions le plus de souvenirs possible en rapport avec ceux que nous avons présents à la mémoire, nous découvririons par exemple que cette jeune femme était accompagnée d’un jeune homme habillé en « Débardeur de Gavarni ». Or, ce souvenir-là porte une date ; il est, pour nous, situé dans le temps. Nous savons que nous n’avons pu voir un « Débardeur de Gavarni » qu’au bal organisé à l’Opéra, en 1925, le jour de la Mi-carême, et au profit des Etudiants. Grâce aux éléments en liaison avec le souvenir primitif, nous sommes devenus capables de le localiser.

L’Association des Mémoires.

11. Il est une dernière forme de l’association dont on peut tirer un parti utile pour perfectionner sa mémoire. Nous avons explique ce fait que nous n’avons pas, en réalité, une mémoire, mais des mémoires; un tel est mieux doué pour la mémoire visuelle (il se souviendra mieux des objets qu’il a vus), tel autre pour la mémoire auditive (il se souviendra mieux de ce qu’il a entendu).

Nous pouvons avoir d’un même fait plusieurs souvenirs d’ordres différents. Pour donner un exemple connu, citons le pianiste qui joue une sonate de Beethoven ; il pourra se la rappeler grâce à trois séries de souvenirs :

1° une série de souvenirs visuels (les notes lues sur la musique) ;

2° une série de souvenirs auditifs (les sons qu’il a perçus) ;

3° une série de souvenirs moteurs (les mécanismes enregistrés dans les articulations de ses doigts).

Certains pianistes, lorsqu’ils jouent une sonate « par coeur », font

appel non pas aux trois séries de souvenirs, mais à une seule : les uns sont des « visuels », d’autres des « auditifs », d’autres enfin des « moteurs ». Mais il est évident qu’en associant les trois séries de souvenirs, le pianiste multiplie ses chances de se rappeler le morceau (on trouvera des détails plus complets sur ce mécanisme dans la Leçon XI). De même, on a tout avantage, dans tous les cas de la vie, à emporter d’un même fait des souvenirs d’ordre différent et associés. Lorsqu’on voit un ami, se rappeler par exemple :

1° son aspect général, son costume, la couleur de ses yeux (souvenirs visuels) ;

2° le son de sa voix (souvenirs auditifs) ;

3° le contact de sa poignée de main (souvenir tactile).

Une Forme Spéciale d’Association : la Mnémotechnie.

12. On appelle moyens mnémotechniques ou mnémoniques un ensemble de procédés mécaniques destinés à aider le travail de la mémoire, en substituant aux souvenirs qu’on a du mal à se rappeler un système de souvenirs faciles à fixer, à conserver et à évoquer. On associe, en somme, deux séries de souvenirs, la deuxième série étant constituée de termes eux-mêmes associés par des liens solides. Il est par exemple très difficile de se rappeler les valeurs successives approchées du nombre qui mesure le rapport de la longueur de la circonférence au diamètre. Une de ces valeurs approchées est 3, 1115926535, nombre très compliqué. Il suffit de se réciter le vers suivant : « Que j’aime à faire apprendre un nombre utile aux sages ! » en comptant les lettres de chaque mot pour se rappeler toute la série des chiffres.

On peut citer d’autres exemples, qui montrent les avantages qu’on peut tirer de la mnémotechnie.

Les lettres p, a, d, sont les initiales des trois membranes enveloppant le cerveau et la moelle épinière, de l’intérieur à l’extérieur, p. : pie-

mère, a : arachnoïde, d : dure-mère. Il est bien plus facile de se rappeler le mot p ad que la liste des trois membranes.

Il existe douze paires de nerfs appelés nerfs crâniens : les premières sont les nerfs olfactifs, les nerfs optiques, les nerfs moteurs oculaires communs, les nerfs pathétiques, les nerfs trijumeaux, etc. On se rappelle aisément la série en utilisant la phrase suivante :

« Oh oui ! Mon paletot, tu m’as fait assez grelotter pendant six grands hivers », où la première lettre de chaque mot donne la lettre initiale du nom de chaque paire de nerfs.

On apprend généralement plus vite les vers que la prose, et cela est dû, surtout, à l’association de la rime et du rythme. Pour cette raison, les vers peuvent aider, parfois, à se souvenir plus facilement de certains faits.

Bien des lycéens ne retiennent l’énoncé du théorème de Pythagore qu’à l’aide du quatrain suivant :

« Le carré de l’hypoténuse Est égal, si je ne m’abuse, A la somme des deux carrés Construits sur les autres côtés. »

L’histoire et la géographie sont peut-être celles des matières d’enseignement qui font le plus souvent appel à la mémoire pure. Aussi les formules mnémotechniques y sont-elles légion. S’agit-il des départements et de leur chef-lieu ? On apprend des choses dans le goût suivant :

Ah ! Race (Arras) d’avocats, pour vous Pas de cas laids (Pas-de-Calais).’

L’allié (Allier) d’un meunier doit moudre à son Moulin (Moulins).

L’Aube (Aube) les a vus deux, le crépuscule Trois (Troyes), etc.

De tels exemples montrent par leur absurdité qu’il existe des limites de la mnémotechnie. On ne doit l’employer qu’à titre exceptionnel et lorsqu’il n’existe pas de moyens qui puissent la remplacer. Pour la géographie, par exemple, il vaut mieux dessiner des cartes, même schématiques, afin d’utiliser la mémoire visuelle.

Les inconvénients de la mnémotechnie sont nombreux : elle est artificielle ; elle est automatique; elle ne perfectionne pas les facultés intellectuelles ; elle charge la mémoire d’un grand nombre de formules absurdes.

On doit lui préférer le développement rationnel des facultés de mémorisation par la technique qu’enseigne le Système Pelman, ne l’employer que dans des cas d’extrême nécessité, et se souvenir que, dans la grande majorité des cas, la simple application des Principes Pelman de Coordination mentale la remplace de la façon la plus heureuse.