Ce qu’il faut lire

Après avoir formulé ces principes généraux, nous devons à nos Etudiants de leur indiquer les ouvrages principaux qu’il leur convient de lire. On doit distinguer ici entre les livres qui traitent de généralités et ceux qui traitent de spécialités. Pour ces derniers le problème est relativement simple

  1. Spécialités et Généralités.

Il va de soi que chaque professeur, médecin, avocat, ingénieur, agriculteur, technicien en mécanique, électricité, optique, etc., est obligé de se constituer une bibliothèque personnelle comprenant les publications fondamentales nécessaires à sa profession (dictionnaires, traités et manuels, monographies) et de se tenir au courant des découvertes nouvelles en s’abonnant aux revues spéciales et en achetant les ouvrages nouveaux.

Par contre d’autres professions n’exigent pas la constitution d’une riche bibliothèque personnelle: la comptabilité, le commerce de gros et de détail, la réparation mécanique. De même les employés de banque, les secrétaires et dactylographes n’ont pas non plus autant besoin de livres ou de périodiques spéciaux pour se perfectionner. Dans d’autres cas, commerce d’importation et d’exportation, commission, etc., des statistiques suffisent en principe. Mais il faut tout de même connaître les à côtés de la profession, notamment la publicité et son organisation.

Dans la pratique, il se présente donc toutes sortes de possibilités, qui vont de l’ouvrage le plus général à l’ouvrage le plus spécial. Sur ce dernier point nous n’avons guère d’indications à donner, sinon la suivante: qu’il faut éviter de se laisser dépasser dans sa profession, ce qui revient à dire qu’il faut se tenir au courant des découvertes et des procédés nouveaux d’une manière continue et systématique. Pour chaque spécialité, il existe de nos jours des tas d’informations, tant au niveau national qu’international, constamment tenues à jour. C’est à chacun de choisir celles de sa spécialité qui répondent le mieux à ses besoins personnels.

  1. Le Vocabulaire et l’Etude des Mots.

Chaque science et chaque art emploient un certain nombre de mots particuliers dont le sens n’est pas intelligible du premier coup pour ceux qui ne sont pas spécialistes dans cette science ou dans cet art. L’ensemble de ces mots constitue un vocabulaire spécial. Trop de gens ne se donnent pas la peine, en lisant, de chercher à connaître le sens précis des mots et, par suite, ne comprennent pas vraiment l’exposé de l’auteur.

Nous recommandons de ne jamais se laisser aller à cette paresse, qui est l’une des formes de la lecture passive dont nous avons parlé ci-

dessus, amis de toujours recourir au dictionnaire dès qu’un mot rencontré au hasard des lectures ne paraîtra pas clair.

En outre, même les mots du langage courant se présentent avec beaucoup de nuances selon l’époque et selon l’auteur ; ici aussi s’impose un recours au dictionnaire. Toutes les fois qu’on étudie un mot, il faut lire le commentaire qui l’accompagne, regarder quel est son sens primitif et étymologique, comparer les textes cités par le dictionnaire où ce mot a été employé selon ses diverses nuances. On apprend ainsi, non seulement à bien comprendre ce qu’on lit, mais aussi à écrire et à parler avec précision, sinon même avec élégance. Ajoutons qu’apprendre par coeur les divers sens d’un mot tels que les donnent les dictionnaires un peu complets est un excellent exercice de mémoire.

Un autre procédé pour bien connaître sa langue consiste à serrer des près le sens des synonymes. En réalité il n’y a pas de synonymes exacts ; chacun peut voir que les mots coursier, destrier, cheval, rosse, dada, tout en concernant un même animal, le désignant sous des aspects différents.

Autrement dit, ces mots sont unis les uns aux autres par un rapport analogique. La connaissance des rapports analogiques est très utile à ceux dont la mémoire n’agit pas automatiquement. Si j’ai besoin du mot miséricorde et qu’il m fasse momentanément défaut, j’arriverai à l’évoquer par les mots charité, bonté d’âme, sensibilité, pitié. Tous ces mots forment un groupe analogique.

C’est un très bon exercice, en lisant, de remplacer dans un texte un mot par ses analogues et de chercher pourquoi l’auteur a choisi celui-ci et non pas celui-là. On apprend ainsi à bien comprendre l’auteur, et à employer soi-même les mots dans le sens voulu.

Mais les mots ont entre eux des liens bien plus complexes. Le progrès suivant consistera donc à étudier l’histoire de sa langue maternelle ; non seulement l’histoire de la langue littéraire mais aussi celle des dialectes et patois. C’est alors seulement qu’on arrivera à comprendre pourquoi et par quoi le français d’aujourd’hui diffère de celui du passé et quelles sont les caractéristiques des diverses écoles littéraires.

Ci-dessous, quelques-uns des ouvrages que vous pouvez essayer de vous procurer:

-DAUZAT: La philosophie de langage.
-BAILLY: Le langage et la vie.
-BRUNOT: La pensée et la langue.
-VENDRYES: Le langage.
-DARMESTETER: La vie des mots.
-DAUZAT: La vie du langage, évolution des mots et des sons.
-DAUZAT: La langue française, sa vie, son évolution.
-BRUNOT: Histoire de la langue française des origines à 1900.
-CLEDAT: Nouvelle grammaire historique du français.
-LE GAL: Ne dites pas… mais dites…
-PANTEX: Recueil des mots français par ordre de matières, avec notes et exercices.
-SARDOU: Dictionnaire des synonymes français.
-ROUAIX: Dictionnaire des idées suggérées par les mots.
-CARRE: Mots dérivés du grec et du latin.

  1. La Littérature.

Chacun doit avoir à coeur de connaître au moins les grandes lignes de l’histoire littéraire de son pays, car la littérature est l’une des forces principales de rayonnement d’un peuple.

La littérature française est riche et variée. C’est de France que sont partis plusieurs grands mouvements littéraires qui ont ensuite réagi sur la littérature des autres peuples: le grand mouvement des Chansons de Geste au moyen âge ; celui de Montaigne, d’Henri Estienne et de Rabelais pendant la Renaissance ; au dix-septième siècle, le mouvement classique, caractérisé par Corneille, Racine, etc. ; au dix-huitième le mouvement des Encyclopédistes, de Rousseau, de Voltaire ; au dix-neuvième, le mouvement romantique ; puis le naturalisme, le symbolisme, etc.

Il convient de lire d’abord un traité de littérature peu détaillé, de manière à bien connaître les grandes lignes et les caractéristiques principales de chaque période littéraire. Le mieux est de commencer par un aide-mémoire comme ceux qui sont destinés à la préparation du baccalauréat.

Ensuite, on lira des traités plus étendus et plus détaillés, en apprenant les faits, mais en réservant son opinion pour ce qui concerne les appréciations et les critiques. Chaque auteur d’un traité de littérature et chaque critique littéraire a nécessairement des points de vue personnels. Aussi convient-il de contrôler les critiques littéraires les unes après les autres, jusqu’à ce qu’on soit capable de se faire une opinion soi-même.

Cette opinion personnelle doit être fondée sur la lecture des écrivains eux-mêmes. Sans doute, on peut commencer par des extraits, des morceaux choisis ou des anthologies ; mais il faut se rappeler que ces choix sont eux aussi dictés par des préférences individuelles. Le mieux est donc toujours de lire les oeuvres complètes.

Nous ne conseillons pas de s’attaquer ainsi à toutes les périodes littéraires en même temps ; chacun peut choisir celle qui lui plait le plus et l’étudier à fond. Il faut aussi prendre garde que certains écrivains classés officiellement parmi ceux de second ou de troisième ordre sont souvent plus proches des lecteurs du vingtième siècle parce que plus sincères. La lecture des Mémoires, dont quelques-uns (Retz, Grammont, Saint-Simon, Chateaubriand, et.) ont une valeur littéraire certaine, est aussi une bonne introduction aux études littéraires.

Il ne faut pas considérer la littérature comme si c’était un ensemble de faits morts, mais tâcher de se replacer dans le milieu psychologique et social où ont vécu les écrivains. Dans leurs oeuvres, ils ont exprimé non pas tant de sentiments abstraits que des sentiments qu’ils ont à quelque degré éprouvés comme les héros qu’ils font parler ; les écrivains ont comme nous aimé et souffert ; leurs oeuvres sont des miroirs. Donc intéressez-vous à eux ; et comprenez que, sous ses formes si diverses, la littérature d’un peuple exprime des tendances profondes, qui ont d’ailleurs varié au cours des siècles.

Puisez aussi dans la lecture des auteurs les formes parfaites d’expression des idées, les rythmes psychiques. Un écrivain est, comme un peintre ou un musicien, une personnalité plus sensible que la moyenne, plus riche et plus nuancée. S’il a écrit, c’est pour vous communiquer cette richesse ; donc empruntez-lui sans crainte, car c’est répondre à son désir.

N’oubliez pas que les classifications littéraires sont approximatives et que l’homme, dans chaque écrivain, était bien plus complexe que ne le donne à entendre l’étiquette qu’on lui applique dans un simple but d’étude.

Bossuet est certes aussi « romantique », par le mouvement de sa phrase et la magnificence de ses images que Chateaubriand, de ce même Bossuet à Flaubert, la distance n’est pas si grande que le feraient croire les manuels. En plein classicisme, il y a eu des poètes qui ont senti la nature aussi vivement et qui l’on exprimée aussi directement que Verlaine.

Aussi vous conseillons-nous quand vous aurez compris les grandes lignes de l’évolution littéraire en France, de choisir certaines séries, par exemple les poètes épiques ou les poètes lyriques, et de chercher à voir comment des sentiments identiques ont été exprimés par des moyens différents au cours des générations. Comparez de même des prosateurs ; étudiez par exemple comment ont été décrits des paysages de plaine ou de montagne par des écrivains appartenant à des périodes littéraires différentes.

Ainsi comprise, l’étude de la littérature aiguise l’observation des formes verbales et affine le jugement ; elle est un exercice psychologique de premier ordre.

Ci-dessous, quelques exemples que vous pouvez essayer de vous procurer:

-ABRY, AUDIC et CROUZET: Histoire illustrée de la littérature française.
-DES GRANGES: Histoire illustrée de la littérature française.
-MAYNIAL: Précis de littérature française moderne et contemporaine.
-BEDIER et HAZARD: Histoire illustrée de la littérature française.
-LANSON: Histoire illustrée de la littérature française.
-RENE LALOU: Histoire de la littérature française contemporaine de 1870 à 1923.
-VELLAY et LE CARDONNEL: La littérature contemporaine.
-MONTFORT et COLLABORATEURS: Vingt-cinq ans de littérature française.
-GAUTHIER-FERRIERES: Anthologie du Moyen-âge à nos 10 jours.
-A. VAN BEVER: Les poètes du terroir.
-P. VAN TIEGHEM: Précis d’histoire littéraire de l’Europe depuis la

Renaissance.

-RAOUL MORTIER: Histoire générale illustrée des littératures étrangères.
-GEORGES BERR: L’art de dire.
-KERAVAL: Manuel pratique de lecture et de diction.

  1. L’Etude Général des Sciences.

Nous n’avons pas à indiquer ici à chaque spécialiste quels sont les livres et autres publications qui lui sont nécessaires dans l’exercice de sa profession, mais seulement à rappeler aux divers spécialistes qu’ils doivent garder le contact avec les sciences voisines. C’est un grand défaut, très répandu de nos jours, que de croire que les diverses branches de la science sont indépendantes les unes des autres et séparées comme par des murs et des cloisons.

Depuis quelques années se dessine, fort heureusement, un mouvement de concentration et de synthèse des sciences. On a fini par admettre que certaines d’entre elles sont nécessairement à cheval sur ces prétendues séparations. Ainsi la géographie, qui était autrefois regardée comme « littéraire », est aussi devenue « scientifique » par adjonction de la géologie, de la biologie et, dans une autre direction, de l’économie politique. On ne sépare plus comme autrefois, la physique de la chimie ; mais on parle de physique-chimie.

Les spécialistes doivent donc se tenir au courant des progrès des sciences voisines de la leur. Nous ne disons pas qu’il leur faut étudier ces sciences connexes à fond et dans le détail ; ce qui importe, c’est d’en connaître les principes fondamentaux et de comprendre dans les grandes lignes leur orientation théorique et leur application pratique.

Sans doute, même l’étude des théories générales de chaque science, l’intelligence et l’application de ses méthodes d’observation et d’explication, nécessitent une instruction poussée jusqu’à un certain niveau. Nous ne conseillerons pas à n’importe qui de se lancer dans la théorie des atomes et des molécules, ou dans le calcul des probabilités.

Mais chacun peut concentrer ses efforts sur celles d’entre les sciences qui lui procurent plus de profil et plus de plaisir intellectuels.

Très utile, et relativement moins pénible, est aussi l’histoire des diverses sciences: la biographie des savants, l’exposé de leurs méthodes, de leurs recherches et de leurs découvertes, la critique de leurs théories donnent à l’esprit un entraînement excellent.

Nous vivons dans une période où les sciences ont fait des progrès rapides et stupéfiants: ce qu’on sait actuellement n’est pourtant que peu de chose à côté de ce qu’on ignore. Il serait indigne des Pelmanistes de se désintéresser des progrès qui vont radicalement modifier le type essentiel de notre civilisation.

  1. Philosophie et Psychologie.

La philosophie n’est pus comme autrefois un domaine réservé à quelques esprits réfléchis et pénétrants: depuis la diffusion de l’imprimerie, les pensées et les systèmes élaborés par les penseurs sont devenus un bien commun à tous et nul n’a le droit d’ignorer cette activité mentale qui est la plus haute et la plus belle de toutes.

Nous ne recommandons pas à nos Etudiants de commencer par les philosophes actuels ; il faut d’abord avoir étudié les philosophes antérieurs de manière à connaître au moins les grandes lignes des divers systèmes selon leur ordre historique et logique. La base de toute pensée pour les Européens est la philosophie grecque ; c’est sur cette base qu’ont été construits tous les développements ultérieurs. Il faut ensuite acquérir au moins quelques notions sur les philosophes du moyen âge, parce que leur influence a persisté au dix-neuvième siècle et a reconquis une certaine faveur au vingtième.

Fondamental est le système de Descartes ; on étudiera aussi avec soin les deux systèmes divergents de Kant. Au dix-neuvième siècle ont été élaborés plusieurs systèmes philosophiques qui conservent leur influence de nos jours dans une direction ou une autre.

Rappelons ici qu’on ne doit pas étudier les divers systèmes philosophiques d’une manière abstraite, mais chercher dans chacun d’eux des enseignements pratiques. Il est faux de prétendre que « tout a été dit ». Il n’a pas été dit la millième partie de ce qui pourrait être dit, ou sera dit d’ici cinq mille ans. Car la connaissance de la nature augmente, la philosophie personnelle s’enrichit ; nous avons des sensations plus affinées que les Romains ou les Grecs chez lesquels une élite d’une quinzaine d’individus à peine par génération représentait à elle seule la civilisation supérieure.

Un homme moyen moderne est aussi loin de l’homme moyen grec ou romain que celui-ci était lui-même éloigné du sauvage de l’époque préhistorique. La quantité de choses que sait un mécanicien ou un typographe est formidable à côté de ce que savaient Socrate ou Aristote. Mais il y a certaines données universelles humaines qui sont nécessairement immuables, puisqu’elles font partie de la condition spécifique de l’être humain.

Ces données, nous demandons à l’Etudiant de les découvrir par lui-

même dans les écrits des philosophes de tous les temps et de tous les pays. C’est ainsi qu’il distinguera sous la variété des formes et des activités, les grandes lois qui règlent l’activité humaine et qu’il se sentira en communion non pas seulement avec les penseurs de partout, mais aussi avec les hommes de partout.

Autrefois, le terme « philosophie » avait un sens extrêmement étendu ; puis un certain nombre de sections se sont séparées et ont acquis leur autonomie: la métaphysique, la logique, la morale (ou éthique) et surtout la psychologie.

Cette dernière intéresse les Pelmanistes tout spécialement.

Nous recommandons aussi à nos lecteurs d’étudier les ouvrages consacrés à la logique, afin de se rendre compte du mécanisme du raisonnement et du jugement.

Ci-dessous, d’autres exemples que vous pouvez essayer de vous procurer:

-GOBLOT: Le vocabulaire philosophique.
-LALANDE: Vocabulaire technique et critique de la philosophie.
-D. ROUSTAN: Leçons de Philosophie.
-ABEL REY: Leçons de Philosophie.
-LEON BRUNCHVICG: Les étapes de la philosophie mathématique.
-JANET et SEAILLES: Histoire de la philosophie.
-BREHIER: Histoire de la.
-ROBIN: La pensée grecque.
-GILSON: La philosophie au moyen âge.
-WEBER: Histoire de la philosophie européenne.
-MASSON-OURSEL: Esquisse d’une histoire de la philosophie indienne.
-HOEFFDING: Philosophes contemporains.
-PARODI: La philosophie contemporaine en France, essai de classification des -doctrines.
-BARUZI et POIRIER: Philosophes et savants français du XXe siècle.
-WILLIAM JAMES: Précis de psychologie.
-GEORGES DUMAS: Traité de psychologie.
-PIERON: Psychologie expérimentale.
-DE LA VAISSIERE: Eléments de psychologie expérimentale. -PIERRE JAMET: Psychologie pathologique.
-WALLON: Psychologie pathologique.
-RIBOT: La psychologie des sentiments.
-RIBOT: La logique des sentiments.
-RIBOT: Psychologie de l’attention.
-PAYOT: L’éducation de la volonté.
-PAYOT: Le travail intellectuel et la volonté.
-FREUD: Introduction à la psychologie.
-RIBOT: Essai sur l’imagination créatrice.
-BERGSON: Les données immédiates de la conscience.
-LUQUET: Logique formelle.
-GOBLOT: La logique des jugements de valeur.
-BAYET: La science des faits moraux.
-LEVY-BRUHL: La morale te la science des moeurs.
-LEVY-BRUHL: La mentalité primitive.
-A. DE GRAMMONT-LESPARRE: Essai sur le sentiment.
-H. DELACROIX: Psychologie de l’art.
-RICHARD: La pédagogie expérimentale.
-TH. SIMON: Pédagogie expérimentale.
-COMPAYRE: Histoire de la pédagogie.
-CLAPAREDE: Psychologie des enfants et psychologie expérimentale.

  1. Sociologie et Economie Politique.

Au cours du dix-neuvième siècle a été élaborée une science nouvelle: la sociologie, c’est-à-dire l’étude des éléments et des facteurs de la vie en société. Cette science possède son domaine et sa méthode propres en ce qu’elle étudie les phénomènes collectifs, par opposition à l’ancienne philosophie et psychologie qui étudiaient les phénomènes individuels.

La sociologie a un aspect pratique sur lequel on n’a d’ailleurs encore insisté que fort peu. Etudier la psychologie des masses est une chose ; utiliser cette connaissance pour le bien de tous en est une autre, mais qui est en dépendance de la première.

Bien comprise, la sociologie contribue à faire disparaître toutes sortes de préjugés hérités des siècles passés et à saisir les avantages des innovations sociales. Il est certain que la vie du paysan moderne est en progrès sur celle du paysan-esclave de l’antiquité ou du paysan-serf du moyen âge. Nos paysans connaissent l’écriture, la lumière artificielle, les moyens de transport rapide, les avantages de l’hygiène, et de plus en plus se trouvent, par le téléphone et la T.S.F., en contact direct avec le monde tout entier.

Cette différence de vie influe nécessairement sur l’évolution à la fois des conceptions et des institutions. C’est ici que la sociologie apparaît comme capable d’exercer une influence en ce qu’elle fait comprendre « pourquoi » on vit de telle manière actuellement et « comment » il serait possible de vivre autrement dans quelques années ou quelques siècles, étant donné que l’évolution des conceptions et des institutions se fait selon un certain nombre de lois générales.

Une section spéciale de la sociologie, l’économie politique, joue un rôle à la fois théorique et pratique de plus en plus grand. Il importe de connaître au moins dans leurs grandes lignes les divers systèmes économiques élaborés au cours du dix-neuvième et du vingtième siècle et qui ont pour but d’expliquer les rapports du Capital et du Travail.

Ces systèmes ont exercé une influence à la fois économique, sociale et politique profonde ; il faut donc savoir ce que c’est ; pour cela, recourir aux traités sérieux et non pas seulement aux articles de journaux ou aux ouvrages de vulgarisation superficielle.

L’étude est alors un peu plus pénible ; mais du moins on y gagne de comprendre les phénomènes qui se déroulent sous nos yeux et dans le mouvement desquels nous sommes tous entraînés, bon gré, mal gré.

Plus la civilisation se complique, plus le facteur économique devient puissant ; plus aussi les répercutions des phénomènes locaux s’internationalisent. Aussi ne saurions-nous assez attirer l’attention de nos Etudiants sur une science qui a longtemps été cultivée seulement par un petit nombre de personnes, mais qui de nos jours tend à devenir une véritable force mondiale. Nos Etudiants n’ignorent pas que dans toute grandes discussions politiques, on fait appel maintenant à la collaboration des économistes. Les problèmes de change, de la vie chère, de l’apprentissage, etc. sont toujours à l’ordre du jour et il vaut mieux acquérir sur ces problèmes des données précises et scientifiques que de vivre dans une ignorance d’autant plus dangereuse pour l’individu et pour la nation que l’ère des grandes crises est loin d’être close.

  1. Histoire.

Les événements actuels sont la conséquence d’événements antérieurs ; aussi la connaissance du passé est-elle nécessaire à l’intelligence du présent. Il est inutile de s’appesantir beaucoup sur ce qu’on nomme l’histoire-batailles, ni sur les dates de naissance et de mort des souverains, ou de savoir par coeur celles des traités de paix, ou encore le détail des campagnes militaires.

Mais tout le monde doit avoir des notions précises sur l’histoire des institutions, et connaître les caractéristiques des diverses périodes de la civilisation. Actuellement encore, on distingue en Europe deux régions où la psychologie collective diffère: celle qui a été romanisée et celle qui ne l’a pas été. De même, les effets de la Renaissance se font encore sentir de nos jours ; ceux de la Révolution française sont dans leur plein développement.

Il faut étudier non pas seulement l’histoire nationale, mais aussi celle du monde entier. Nous entrons, grâce à la rapidité accrue des paquebots et des locomotives, grâce aussi à l’automobile, à l’aviation, à la T.S.F., dans la période internationale par excellence. Aussi l’enseignement de l’histoire se modifie-t-il rapidement ; on tend à mieux mettre en lumière les relations entre les peuples, on cherche à dégager les lois de la formation des états, des nations et des nationalités.

L’histoire se subdivise en un certain nombre de sections qui ont peu à peu acquis une certaine autonomie: l’histoire de la littérature, des beaux-arts, des sciences, dont nous avons déjà parlé ; puis l’histoire des religions, l’histoire de la philosophie, du droit, des institutions politiques. Pour chacune de ces spécialités, il existe des manuels, des monographies, des revues.

Deux spécialités présentent un intérêt particulier pour les Pelmanistes : l’histoire des croyances et coutumes populaires, parce que chacun de nous vit dans un certain milieu et doit tâcher de comprendre les caractéristiques de ce milieu ; et l’histoire des doctrines économiques, parce que tout le développement économique est en relation avec certaines conceptions générales concernant le libre échange, le protectionnisme, le salaire, la valeur, le capital, etc.

Les Pelmansites doivent savoir que le milieu psychique d’une part, le milieu économique et social d’autre part, sont des faits dont ils ne peuvent faire abstraction et qui influent directement sur leur vie individuelle.

  1. Géographie et Anthropologie.

Si l’histoire étudie les hommes dans le temps, la géographie les étudie dans l’espace. Tout ce qu’on a dit ci-dessus de la tendance à l’internationalisation des relations humaines s’applique à la géographie. On ne peut plus, comme autrefois, vivre à l’intérieur des frontières, ni même à l’intérieur de l’Europe. De plus en plus, la politique d’un Etat particulier réagit sur celle de tous les autres. Les Etats-Unis influencent le sort de l’Europe, mais ne pourraient vivre sans l’Europe ; ces deux parties du monde ont les yeux fixés sur la politique du Japon et celui-ci tient à savoir comment évoluent politiquement la Belgique et la Hollande.

Aussi recommandons-nous toutes les fois que passe dans un journal ou une revue une discussion où interviennent des données géographiques (traversée en avion de l’Atlantique, événements de Chine, et.) de consulter un atlas et mieux encore de dessiner un petit croquis comprenant les éléments principaux de la discussion. C’est en effet par le croquis qu’on apprend le mieux la géographie et qu’on arrive à se représenter visuellement les diverses régions du globe.

Le domaine de la géographie s’est beaucoup étendu ces années dernières et s’est subdivisé en un certain nombre de spécialités comme: la géographie sociale, la géographie physique, la géographie météorologique, etc. Une section nouvelle, dite géographie humaine, est à cheval sur deux sciences, la géographie proprement dite ou étude de la Terre et l’anthropologie générale ou étude de l’Homme.

Ce qui nous intéresse le plus, c’est évidemment la manière dont sont réparties sur la surface de la terre les diverses races et leurs civilisations. L’anthropologie se subdivise en anthropologie physique ou étude des races humaines et en ethnographie, ou étude de leurs civilisations depuis l’époque préhistorique jusqu’à nos jours. Il importe de plus en plus, de nos jours, de comprendre les bases des diverses civilisations, car le contact devient de plus en plus intime entre elles.

Malgré la tendance à l’uniformisation sur la base technique (chemins de fer, électricité, etc.), il subsiste entre les divers peuples des différences profondes et essentielles, sans la connaissance desquelles on ne comprend rien à la politique mondiale.

La géographie, l’anthropologie physique et l’ethnographie de nos colonies doivent être apprises à fond.

Nos colonies et anciennes colonies sont en effet un enjeu important dans la force de résistance et de rayonnement de la France ; aucun Français ne doit s’en désintéresser.

Pour ces raisons, la géographie et l’anthropologie générale, trop délaissés jusqu’ici, ont pris récemment le rang de sciences de première nécessité.

  1. Beaux-arts.

L’étude des beaux-arts comporte deux sections: l’étude historique et l’étude esthétique. La première, qui n’est qu’une section spéciale de l’histoire, consiste à connaître la vie des sculpteurs, des peintres etc., ainsi que les caractéristiques du milieu naturel et du milieu social où ils ont vécu ; puis, la liste de leurs oeuvres et l’endroit où elles sont conservées. L’étude esthétique est bien plus complexe.

Elle comprend nécessairement une partie technique, car la manière de travailler la pierre n’est pas la même chez les divers sculpteurs ; de même chaque peintre, ou presque, a sa manière propre d’employer ses couleurs ; ceci est vrai aussi du graveur sur cuivre, du ciseleur de métaux, de l’émailleur et du cloisonneur. Dans tous les arts plastiques, il y a un côté métier qu’il est souvent difficile de comprendre si l’on n’a pas mis soi-même la main à la pâte.

Cette technique est caractéristique non seulement des divers artistes en particulier, mais aussi des « écoles ». Ainsi les impressionnistes n’ont pas appliqué les couleurs sur leur toile comme l’appliquaient les peintres de la Renaissance ; certains peintres ont travaillé à plat, d’autres en relief. Il y a ici toutes sortes de modalités, qui exigent une étude spéciale.

Vient ensuite l’appréciation du résultat obtenu, qui constitue l’étude esthétique proprement dite. La critique esthétique est celle où l’on a le plus promulgué de dogmes qui tendaient à opposer des barrières aux innovations. Nous nous garderons bien de formuler ici des règles qui seraient sans utilité aucune, sinon la suivante: on doit autant que possible se mettre à la place de l’artiste et tâcher d’éprouver les mêmes sentiments que lui, en admettant d’avance que tout artiste est sincère et a voulu exprimer quelque chose.

Un artiste se distingue des hommes ordinaires en ce que sa sensibilité est plus affinée et qu’il voit dans les choses plus que les autres. Il faut donc faire un effort pour se mettre à sa place. C’est ce qu’on a exprimé en disant qu’un portrait ou un paysage sont un « état d’âme ». Si, en effet, on compare les paysagistes français, anglais, hollandais, etc., qui ont traité des sujets semblables, on constate une très grande différence non seulement dans le choix des éléments du tableau mais aussi dans leur disposition (celle des paysagistes de Watteau est caractéristique par son architecture) et dans la combinaison des teintes.

Nous ajouterons un conseil pratique: ici aussi, il ne faut regarder les classifications des auteurs de traités et des critiques d’art que comme des cadres commodes. En fait, chaque artiste vraiment puissant et original a appartenu à plusieurs écoles à la fois et a exprimé au cours de sa vie plusieurs manières de sentir, en utilisant plusieurs « manières » d’exécution. Ceci est vrai de la musique comme des divers arts plastiques. Inférieurs sont les artistes qui, ayant trouvé une « manière », l’ont ensuite répétée toute leur vie et en ont fait un « procédé ». Le véritable artiste est celui qui se renouvelle sans cesse: le spectateur ou l’auditeur doit donc se renouveler avec lui.

  1. Dictionnaires et Encyclopédies.

Il faut prendre garde, en utilisant ces instruments de renseignements, de toujours regarder d’abord la date de rédaction et de publication.

Un dictionnaire qui a été rédigé il y a une vingtaine d’années est forcément incomplet ; mais une encyclopédie qui date de vingt ans donne des idées fausses sinon dans la partie historique proprement dite de chaque article (et encore, puisque des documents ignorés peuvent avoir été découverts dans l’intervalle) du moins dans la partie interprétative.

Ceci est vrai surtout des sciences: dans une encyclopédie datant de vingt ans on ne peut trouver que des explications erronées de la chaleur, de l’atome, de la cellule, de la lumière, des vibrations, ondes et ondulations (lumineuses, électriques, caloriques, hertziennes, etc.)

Si l’on commence à étudier un sujet, le recours à une encyclopédie est recommandé parce qu’on obtient ainsi une vue condensée de l’historique d’une question. Mais on doit se dire que depuis la publication de ce dictionnaire ou de cette encyclopédie, des progrès ont été faits non seulement sur des points de détail, mais aussi dans les généralités. La plupart des recueils de ce type terminent chaque article par une biographie plus ou moins complète: on cherchera quelle est la date la plus récente des ouvrages signalés et on complètera ensuite l’étude en recourant aux ouvrages parus ultérieurement.

En règle générale, les connaissances acquises dans une encyclopédie ne sont utilisables que sous bénéfice de contrôle ; il ne faut jamais se baser sur elles dans une discussion scientifique ou technique, mais tâcher de se procurer les ouvrages les plus récents sur la question à l’étude ou en discussion. Comme souvent ces ouvrages font allusion à des faits devenus historiques, on pourra recourir au dictionnaire ou à l’encyclopédie pour comprendre ces allusions.

On remarquera en outre que cette sorte de publications est le plus souvent collective ; or, les auteurs des divers articles n’ont pas tous la même valeur ; quelques-uns sont des vulgarisateurs sans autorité scientifique fondée sur des recherches personnelles ; cette diversité des auteurs introduit donc un autre élément de moins-value.

Nous insistons beaucoup sur l’importance de ces remarques: le Pelmanisme n’a pas pour but d’instruire à moitié et incomplètement, mais d’indiquer à chacun la méthode pour s’instruire à fond et exactement. Nous ne voulons pas que nos Etudiants deviennent des demi-savants, mais qu’ils assimilent les procédés de pensée et d’exécution qui caractérisent les savants véritables, autrement dit: qu’ils acquièrent à la fois la précision critique et l’exactitude du jugement.

  1. Valeur des Etudes Comparées.

Il doit être bien entendu que les divisions indiquées ci-dessus ne sont qu’un procédé de classement et que dans la vie réelle, les diverses sciences se fondent l’une dans l’autre. Ainsi la psychologie touche à la sociologie, qui touche à l’économie politique, qui touche à la géographie, qui touche à l’ethnographie, qui touche à l’histoire de l’art, laquelle touche à l’esthétique ; et ainsi de suite.

Aussi, en présence de la vérité des productions de l’esprit et de l’effort humains, ne faut-il nullement perdre la tête ni vouloir tout apprendre et tout comprendre à la fois.

On peut commencer par n’importe quelle science pour acquérir peu çà peu des connaissances précises, quoiqu’encyclopédiques. Il suffit de comprendre que la méthode scientifique est une: qu’elle est exactement la même dans la botanique et dans la critique d’art, dans la chimie et dans la sociologie ; et que ce qui diffère, ce sont uniquement ses applications à telles ou telles séries de faits.

C’est une grande découverte de la fin du dix-neuvième siècle que d’avoir mis en lumière l’importance, pour l’intelligence des diverses sciences, de la méthode comparative. Auparavant, on laissait chaque science évoluer dans son plan propre ; puis on a compris que comparer la psychologie humaine à la psychologie animale, par exemple, faisait comprendre les eux spécialités plus à fond, par application d’une double méthode de détail: la méthode des ressemblances et la méthode des différences.

Tour à tour la linguistique, l’histoire des religions, la critique littéraire, la critique artistique, la sociologie, la psychologie, la morale, etc., ont adopté cette méthode. Elle est totalement entrée dans les moeurs des savants actuels.

Récemment, la méthode comparative a pénétré aussi dans le domaine du droit, ce qui est très important pour l’avenir politique du monde. Comme la tendance universelle est de recourir plutôt à des pourparlers entre représentants officiels qu’à des guerres, il faut connaître à fond les systèmes juridiques élaborés au cours des siècles par les divers peuples et les divers états.

Ajoutons que chaque Etudiant peut appliquer la méthode comparative dans le domaine de ses goûts et de ses recherches. Il peut comparer le style des églises de village des diverses provinces, les plantes des plaines et celles des montagnes, un romancier français à des romanciers étrangers (Balzac à Dickens et à Dostoïewski par exemple).

-MASSON-OURSEL: Philosophie comparée.
-GOLDSMITH: La psychologie comparée.
-VAN GENNEP: Traité comparatif des nationalités.
-MEILLET: Introduction à l’étude comparée des langues indo-européennes.
-LOLIEE: Histoire comparée des littératures.
-PINARD DE LA BOULLAYE: L’étude comparée des religions.
-VAN GENEP: La formation des légendes.
-MEUNIER: La géologie comparée.