Comment fonctionne l’imagination

Imagination et Association.

1. Comment opère l’imagination ? Qu’est-ce qui provoque la combinaison des images en de nouvelles conceptions ? Il y a là un cas particulier de l’association des idées. La Leçon VI a précisé que nous entendons par association, non pas l’ordre introduit entre les idées pour leur classement méthodique, mais la façon dont elles se suivent dans notre esprit, sans aucune intervention de notre volonté. (Voir les deux sortes de Principes de Coordination.)

Or, ou bien nos idées, nos images, reviennent bout à bout, dans l’ordre où elles se succédèrent une première fois, et c’est la mémoire ou imagination reproductrice, simple répétition du passé ; ou bien elles reparaissent dans un enchaînement nouveau, différent de la succession première, et c’est l’imagination créatrice.

Dans le premier cas, règne « l’association » par contiguïté : ayant pensé naguère une certaine succession d’idées (par exemple la série de la « Ville »), lorsque la première me reviendra les autres reparaîtront à sa suite.

Dans le second cas, règne « l’association » par ressemblance, ou comme dit Bain. « L’attraction par la similitude » : les idées ou images s’évoquent non parce qu’elles se sont déjà rencontrées dans l’esprit, mais parce qu’il y a entre elles une similarité, une affinité. Si je pense à la blancheur, l’image du papier blanc peut me suggérer celle de la neige blanche, puis celle d’un lis, quoique jamais auparavant je n’aie rapproché les trois images, papier-neige-lis.

Ce fonctionnement particulier de l’esprit, qui prédomine dans le rêve, dans la rêverie, est encore mécanique et spontané, mais créateur, car, grâce à lui, nous édifions avec des matériaux anciens des constructions nouvelles.

Le Magnétisme des Images et des Idées.

2. Vous avez certainement dans votre vie une vocation, un passe-

temps favori, un projet, quelque chose enfin pour quoi vous ressentez de l’enthousiasme. Eh bien ! Ce sentiment de profond intérêt pour le but que vous chérissez, quel qu’il soit, agit comme un aimant; vous le plongez continuellement dans les réserves de votre expérience, dont la mémoire a la garde, dans ce que Rabelais appelait « la gibecière de la mémoire », et il attire à lui tout ce qui lui est analogue, tout en prenant note de ce qui lui fait contraste. Vous amenez également à son contact les nouvelles expériences de votre vie journalière, et la même attraction se produit. Il se peut que vous ne fassiez pas ces opérations consciemment; le processus est souvent subconscient (Leçon XI). Quoi qu’il en soit, l’essentiel est que vous obteniez de la sorte des aperçus nouveaux, en vous avisant de ressemblances jusqu’alors inaperçues entre des choses ou des idées que vous n’aviez encore jamais comparées.

Pendant que vous faites une promenade dans la campagne, que vous lisez un roman, ou causez avec un ami, il vous vient soudain une nouvelle idée, que vous aviez cherchée sérieusement quelque temps auparavant, mais sans succès; le plus curieux, c’est qu’elle n’a aucun rapport apparent avec le cours de vos pensées au moment de son apparition. Vous êtes content de l’avoir eue, mais son arrivée inopinée vous paraît mystérieuse; vous vous demandez comment et pourquoi elle s’est introduite en intruse. L’explication est pourtant simple : l’aimant, voilà la cause. S’il vous était possible d’analyser vos pensées dans tous leurs rapports, vous vous apercevriez que les choses que vous avez vues ou entendues, juste avant l’arrivée de la nouvelle idée, ont fait surgir une image en votre esprit et que cette image, étant analogue à d’autres pour lesquelles vous nourrissez un réel enthousiasme, a été immédiatement happée par l’aimant. Et l’action fut si rapide et si énergique que le choc des deux images les fusionna et que vous eûtes votre nouvelle idée. C’est avec raison que l’on compare l’idée subitement découverte à un éclair, qui illumine brusquement l’esprit. C’est exactement ce qui arrive lorsque deux images entrent en collision et « électriquement », pour ainsi dire, se combinent pour former une nouvelle image.

Les Quaternions d’Hamilton.

3. Un exemple mémorable est la conception des Quaternions imaginée par sir W. R. Hamilton pour calculer le quotient de deux vecteurs. « Demain sera le quinzième anniversaire de la découverte des Quaternions. Ils apparurent dans la vie -ou dans la lumière complètement développés, le 16 octobre 1843, tandis que je me promenais avec Lady Hamilton du côté de Dublin, et comme nous arrivions au Pont Brougham. C’est-à-dire qu’à ce moment et à cet endroit mêmes, je sentis le galvanique circuit de la pensée se fermer, et que les étincelles qui en jaillirent étaient les équations fondamentales entre U.K., exactement telles que je les ai employées depuis. Je tirai aussitôt de ma poche un carnet, qui existe encore, et y écrivis quelques notes, lesquelles, je le sentis à ce moment-là, valaient la peine qu’on y consacrât le labeur de dix ou peut-être quinze années à venir. Mais il est juste de dire que c’était parce que je sentais qu’à ce moment-là un problème qui m’avait hanté pendant au moins quinze ans venait d’être résolu et un besoin intellectuel satisfait. »

Avez-vous un But Magnétique?

4. Il n’est pas nécessaire que le sujet de vos préoccupations soit les mathématiques et que la période d’incubation dure quinze ans. Le sujet peut être votre profession, votre commerce, votre passe-temps favori; et la période de réflexion préalable peut ne durer que quinze heures. Le sujet et le temps sont ici hors de cause. Le facteur dont nous voulons signaler l’importance capitale, c’est la qualité de l’aimant. Un homme qui n’est capable de trouver qu’un petit nombre d’idées relativement nouvelles devrait en chercher la raison. Il lui faudrait examiner la nature et la force de l’intérêt qui le pousse à l’action. Quand l’intérêt perd de son intensité, ou de sa lucidité, notre capacité d’invention s’amoindrit. C’est pourquoi Helvétius déclare, non sans paradoxe d’ailleurs : « L’homme est stupide dès qu’il cesse d’être passionné ». Notre but est-il supplanté par un autre qui s’édifie furtivement dans le subconscient ? Changer d’aimant n’est pas un défaut, à moins qu’on tombe dans ce travers, d’en changer trop souvent. Le mal, c’est de n’avoir pas d’aimant à changer, ou de laisser de l’énergie magnétique s’affaiblir et perdre ainsi son pouvoir d’attraction. Une fois de plus, vous êtes ramené à apprécier l’importance décisive de la Leçon IL

Comment se Fait une Invention.

5. Quand nos images sont reproduites, puis combinées de manière à former de nouvelles idées, notre imagination fonctionne comme instrument de construction, de création. Prenons deux exemples : le premier, une invention, et le deuxième, des fragments de poésies. En l’année 1859, un homme d’affaires américain, d’esprit réfléchi, Mr. E.T. Freedly, examinait quelques pages de calligraphie, ce qui l’amena à penser à l’encre et aux plumes. Soudain, il ne sut comment, une question se posa en son esprit : « Pourquoi tremper la plume ? Ne pourrait-on réunir l’encre et la plume dans un seul instrument ? » Ici, nous voyons la combinaison de deux images : celles d’une plume et d’un encrier. C’est l’origine du stylographe aux Etats-Unis; avant Freedly, on avait imaginé en France, au XVe siècle, de remplir d’encre de grosses plumes d’oie, et, en Espagne, D. Francisco de Paula Marti avait construit en 1803 une plume-réservoir en métal, véritable précurseur de nos stylographes modernes. Dans les trois cas, le jeu des associations d’images et d’idées a été identique. Ces inventeurs ne juxtaposaient pas simplement deux images mentales, mais les combinaient pour en faire une conception entièrement nouvelle.

Si l’on ne parvient pas à faire ainsi de deux images un seul tout, on retarde le progrès de la science et le développement de la civilisation. Tarde nous a rappelé qu’à Babylone les briques étaient marquées du nom de leur fabricant au moyen de caractères mobiles ou d’un cachet, et qu’à la même époque des écrivains peinaient pour écrire et copier des livres, ou ce qui en tenait lieu. Pourtant, la pensée de combiner les deux faits et de composer un livre à l’aide de caractères mobiles ne leur vint pas à l’esprit, quoiqu’elle fût bien simple; elle aurait avancé de trois mille ans l’invention de l’imprimerie. Ce cas est d’autant plus curieux, que les briques étaient justement ce sur quoi les Babyloniens traçaient, à la main, leurs lettres « cunéiformes ». Ainsi d’une part ils imprimaient des cachets sur la brique, et d’autre part, ils y burinaient des caractères; toutefois ils ne réunirent pas ces deux techniques en une seule : écrire mécaniquement sur briques.

Imagination Poétique,

6. Considérons maintenant les images dont se sert le poète. Pour nous dépeindre « Booz endormi », Victor Hugo dit : « Sa barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril »

Ici, deux images : la barbe de Booz et un ruisseau en avril à la fonte des neiges. Par leur combinaison inédite, le poète nous apprend que Booz est vieux et qu’il a une belle barbe blanche. Traduit de cette manière précise, le vers perd beaucoup de sa beauté; car la poésie s’adresse aux sentiments avant de parler à l’intelligence. Cependant, un poème a lui-même son mécanisme et sa technique, et l’analyse nous montre la manière de combiner les images pour en former de nouvelles synthèses.

Dans Le Runoïa de Leconte de Lisle, nous trouvons un autre exemple, qui est charmant : « Les filles aux yeux clairs plus doux que le matin »

Voici combinés : (a) des yeux de femmes, et (b) la douceur du matin. La nouvelle conception n’est pas, naturellement, une réalité objective comme l’union visible de la plume et de l’encrier : c’est une pensée subjective. Cependant, la combinaison des deux faits, des yeux de femme et le doux matin, en une conception spirituelle, est une opération semblable à celle qui est plus matérielle : la principale différence, c’est que le poète se meut sur un plan supérieur. Alors que l’imagination scientifique se sert d’un symbolisme abstrait pour énoncer des rapports (de nombre, position, mouvement, etc.), l’imagination poétique emploie des images concrètes pour exprimer des sentiments.

L’Imagination dans les Affaires et à la Maison.

7. L’imagination ne trouve pas moins à s’exercer dans les affaires qu’en poésie ou dans la science. Elle s’applique alors à des réalités concrètes -blé, caoutchouc, machines, etc. -et les traite selon des combinaisons nouvelles, mais ses lois fondamentales restent les mêmes. Ce n’est pas seulement la manipulation des matières premières dans l’industrie qui exige toujours plus d’ingéniosité pour obtenir le meilleur rendement aux moindres frais; c’est aussi bien le perfectionnement des méthodes commerciales ou l’utilisation des disponibilités, sans oublier l’organisation toujours perfectible de l’entreprise même, tant au point de vue travail qu’au point de vue personnel. Chaque affaire, la plus humble comme la plus importante, présente ces divers aspects : fabrication ou stockage de matériaux, achat et vente, administration intérieure, gestion de capitaux; or le travail, le négoce, l’industrie, la banque, ne prospèrent que moyennant une adaptation constante de leur organisation à des conditions nouvelles, donc au prix d’un constant effort d’imagination. Le chef qui laisse « vivoter » sa maison sans améliorer de jour en jour son matériel, ses méthodes, son personnel, sera vite distancé par des concurrents plus ingénieux. La simple application à une entreprise existante de procédés mis en oeuvre par ailleurs requiert des qualités de créateur.

Quelle que soit votre occupation, souvenez-vous que « nous vendons tous quelque chose ». L’avocat, le médecin vendent leurs conseils; or, ces conseils ne valent que par leur ingéniosité à comprendre une situation et à y approprier une certaine tactique. Mesurez la valeur de leurs avis éclairés à l’embarras, à l’impuissance dans lesquels vous resteriez le plus souvent, même ayant entre les mains un formulaire de thérapeutique ou un Code civil. Rien ne remplace les qualités d’intelligence et de savoir-faire, proprement créatrices; car comme jamais deux cas ne se trouvent identiques, il faut toujours quelque divination, quelque audace pour voir juste, pour agir à coup sûr au sujet de chacun d’eux.

Même le travail quotidien de la maîtresse de maison, qui semble tout matériel et routinier, ne s’accomplit de façon satisfaisante qu’avec de l’ingéniosité. Le bon emploi du temps, la mise en ordre de toutes choses, l’esprit d’économie pour l’équilibre des ressources et des dépenses, la cuisine, l’entretien du linge et des vêtements, l’éducation des enfants : combien d’occasions où l’imagination et la diligence d’une femme accomplissent des prodiges ! L’utilisation agréable au goût des restes de plats non consommés la veille atteste le même effort d’invention que la vente ou l’exploitation des déchets industriels.

Les Modalités de l’Invention.

8. L’imagination s’étend donc aussi loin que l’usage de symboles ou d’images : partout où l’on se sert du concret pour faire saisir l’abstrait, en lui-même insaisissable.

Dans son effort pour combiner des images d’une manière frappante, afin d’impressionner vivement l’esprit du lecteur ou de l’auditeur, l’homme d’imagination remanie la réalité et la transforme en acceptant comme vrai un rapport qui n’a jamais été constaté. En ce qui concerne l’imagination scientifique, l’hypothèse qu’elle met en oeuvre se trouve justifiée si une plus exacte, une plus complète investigation de la réalité la confirme. L’invention poétique par contre en prend à son aise avec la réalité; elle peut la contredire expressément. L’humour, l’ironie sont des procédés littéraires qui utilisent le paradoxe pour exprimer de façon saisissante certaines vérités exemptes de banalité. Chacun peut se divertir à forger des paradoxes en prenant le contrepied des principes logiques de coordination énumérés dans la leçon précédente. On peut classer comme suit les licences que s’octroie l’imagination; elles vont de l’improbable à l’impossible.

(a) Action anormalement lente ou rapide. Exemple : La lampe magique d’Aladin.

(b) Les dimensions sont extrêmement augmentées ou diminuées.

Exemple : les Lilliputiens et les Brobdin-gagniens, dans « Les Voyages de Gulliver », par Swift, auteur caractéristique de l’ « humour » anglais.

(c) Les êtres sont doués de propriétés qu’ils ne possèdent point. Exemple : Les dialogues entre animaux dans les Fables de La Fontaine.

(d) Les effets et les causes sont bouleversés. Exemple : Les étonnantes aventures du « Zadig » de Voltaire.

(e) L’union de composants incompatibles.

Le Sphinx, qui a un corps de lion et une tête humaine.

(f) Degré impossible.

Jupiter, de l’Olympe grec, voyait ce qui se passait en Italie.

Comment la « Vision » crée des Réalités Nouvelles.

9. Mais l’imagination a mieux à faire qu’à composer des fictions invraisemblables, même si ces fictions cachent des allégories ou des vérités subtiles. Il y a un emploi de l’imagination dans la vie journalière, où la transformation de la réalité est tout à fait normale et sans trace d’exagération. En voici un exemple :

Un homme visite une nouvelle station balnéaire qu’on vient de « lancer ». Deux hôtels y ont été construits. L’un et l’autre laissent à désirer ; cependant, ils sont bondés. Il n’y a pas de champ de golf, ni de pelouses pour le tennis, mais une assez vaste étendue de terrain pourrait être achetée, tout près, et presque au bord de la mer. L’imagination du visiteur commence à travailler. Comment accueillerait-on un nouvel hôtel offrant tout le confort moderne ? Combien d’habitants aurait S… dans cinq ou dix ans ? La possession du seul champ de golf et des pelouses pour le tennis ne favoriserait-

elle pas l’essor du nouvel hôtel ? Il analyse et évalue minutieusement les divers points du projet, et comme ses conclusions sont favorables, un syndicat est formé, l’hôtel est bâti, et le succès est atteint.

Que s’est-il passé ? L’imagination d’un commerçant avisé a découvert diverses possibilités et, par un agencement habile, en a composé une heureuse réalité.

Un esprit imaginatif procède ainsi en tous domaines. Tel l’éditeur qui espère vendre un nouveau livre de Botanique, une nouvelle table des Logarithmes, ou un exposé révisé du credo Futuriste. Tel quiconque cherche à améliorer l’état de choses présent, quelle que soit sa profession. La République de Platon, l’Oceana d’Harrington, L’Arcadie de Bernardin de Saint-Pierre, L’Abbaye de Thélème dans « Gargantua », Le Gouvernement de Salente dans « Télémaque » sont des Utopies créées par l’imagination.

Deux Types d’Imagination : Analytique et Synthétique.

  1. Quel que soit le sujet auquel on l’applique, l’imagination procède selon l’une ou l’autre des façons suivantes :

1° Elle décompose en ses éléments une perception ou un souvenir, afin de constater de quoi ils sont faits. C’est ce qu’accomplit l’homme d’affaires dont nous parlions tout à l’heure, en examinant la station balnéaire, et en s’avisant qu’elle manque de golf et de courts.

2° Une idée imaginée, servant d’hypothèse ou de thème pour une recomposition des faits, l’esprit conçoit une utilisation meilleure des matériaux donnés. En l’espèce, l’organiseur assure la prospérité de la station en la dotant de ce qui lui manque : il la transite sur un plan nouveau.

Ces deux opérations inverses, mais complémentaires, sont l’analyse et la synthèse. On les présente d’ordinaire comme des méthodes de penser logiquement plutôt que comme des façons d’imaginer. A dire vrai, l’esprit -à la rigueur près -use des mêmes procédés, quand il opère spontanément et quand il réfléchit de manière systématique.

Vous vous méprendriez gravement, si vous estimiez que tout cela ne vous concerne pas. Tout le monde, et non pas seulement le savant ou l’artiste, mais l’homme d’affaires, l’employé, l’ouvrier, a besoin de penser. Or, penser c’est analyser, c’est-à-dire décomposer les événements pour atteindre leurs causes, leurs éléments constitutifs ; ou bien faire des synthèses, c’est-à-dire recomposer le réel, soit pour s’assurer qu’on l’a bien compris, soit pour le modifier de façon originale, selon nos besoins, mais en obéissant aux lois de la nature.

Le secret de toute méthode consiste ainsi, pour parler comme Descartes, à « décomposer les difficultés pour les mieux résoudre ». Voici, par exemple, un problème tout pratique : traverser la place de la Concorde à Paris. L’étourdi se jette à travers l’esplanade où, en des sens très divers, s’entrecroisent les voitures. Il en évite une pour risquer de se faire renverser par une autre, qu’il n’avait pas aperçue. Il ne passe des Champs-Elysées aux Tuileries qu’au péril de sa vie. Si l’on applique à ce cas la règle cartésienne du « bon sens » : on divisera les difficultés, c’est-à-dire qu’on fera le tour de la place en coupant successivement plusieurs voies, et chaque fois en s’occupant tour à tour des voitures ascendantes ou descendantes, dont chaque conducteur doit tenir sa droite. On ne s’exposera de la sorte à aucun accident, et, quoique le chemin soit légèrement détourné, on arrivera au but plus sûrement et plus vite qu’en traversant étourdiment en droite ligne.

Imagination et Découverte.

11. Un grand marchand de thé fut très étonné lorsqu’il aperçut qu’en un certain quartier ses produits étaient hautement appréciés, tandis qu’en un autre, les gens refusaient de s’en servir. Le fait ne laissait aucun doute : les livres de commerce le prouvaient, les voyageurs de la maison l’affirmaient, et n’importe qui aurait pu s’en rendre compte en visitant les deux quartiers : celui où le thé se vendait bien et celui où il ne se vendait pas. D’où venait la mévente ? Notre marchand mit en jeu son imagination qui procéda par l’analyse en examinant une à une les conditions qui avaient pu influencer la vente. Il envisagea ainsi les points suivants:

Le thé, ou
La préparation, ou
L’eau, ou
Le prix, ou
La manière de le vendre, ou
La clientèle.

Le thé est le même dans les deux quartiers, le prix aussi. Ces deux points sont donc éliminés. Les meilleurs vendeurs sont employés ; la clientèle est aisée dans les deux quartiers et les ordres n’augmentent pas. Mais, en préparant le thé dans le quartier où la vente est mauvaise, on s’aperçoit qu’il n’a pas le même goût que dans les autres parties de la ville. La cause est trouvée : l’eau de ce quartier ne vaut rien pour cette qualité de thé. Les échantillons d’eau des différents quartiers sont recueillis et, avec diverses qualités de thé, on réalise les mélanges les mieux appropriés à là variation locale de l’eau. En résumé, l’analyse et la synthèse requièrent toutes deux l’intervention de l’imagination : la première pour concevoir quels peuvent bien être les éléments ou les causes du réel ; la seconde pour agencer ces facteurs selon une supposition (hypothèse), qui peut être fausse, mais qui peut aussi être vraie, et former une combinaison qui corresponde à la réalité.

La Valeur Créatrice de ‘Hypothèse.

12. Quand vous cherchez la solution d’un problème commercial ou professionnel, formez donc toujours une hypothèse ; il sera même bon d’en établir plusieurs et de faire l’épreuve de chacune d’elles. C’est le meilleur moyen d’arriver à la vérité. C’est la méthode employée dans toute recherche scientifique.

Ceux qui ont lu la Vie et les Lettres de Darwin se rappelleront que le grand naturaliste avait l’habitude d’imaginer une hypothèse pour chaque sujet. Il la construisait d’après le témoignage que l’observation et l’expérimentation lui fournissaient, et il l’utilisait dans son travail. On trouve comme un soupir de soulagement dans cette déclaration : « Ici, donc, j’obtins à la fin une théorie pour me guider. »

Etre un «théoricien » est une aussi bonne règle pour le commerçant ou l’industriel que pour lé savant. Supposons que vos profits aillent en diminuant et que, malgré une inspection générale de vos affaires, vous n’en puissiez trouver la cause. Que faire ? Reprendre l’enquête, mais cette fois guidé par une hypothèse définie, telle que « la publicité est mal faite», « la marchandise est défectueuse », « il y a du « coulage », « mon personnel est trop nombreux », etc., etc., et partir de cette supposition pour examiner à fond toutes vos affaires. Il importe d’avoir un critérium, parce qu’alors vous ne tâtonnez pas dans la nuit sans aboutir à rien. Vous ne perdez pas votre peine, car, fussiez-vous amené à constater, par exemple, que la publicité, fort bonne, n’est pour rien dans vos mécomptes, il y a des chances pour que vous découvriez, au cours de votre inspection, plus d’une lacune à combler et quelque cause de la diminution de vos profits.

Le Génie de James Watt.

13. Dans l’évolution de la machine à vapeur, un important progrès est dû à James Watt qui, par son ingéniosité, inventa le « Régulateur à Boules ». Il s’agissait d’assurer l’ouverture et la fermeture d’une soupape, en correspondance avec l’augmentation ou la diminution de la vitesse de révolution d’une roue. C’était un problème mécanique nouveau. Watt le résolut par analogie. Il se demanda où se trouvait, dans la nature, une situation semblable, sinon identique, à celle qu’il avait devant lui. Son attention fut attirée par l’action de la force centrifuge qui fait que deux corps qui tournent se séparent ou se rapprochent, selon que la vitesse de révolution est accélérée ou diminuée. A propos de ce succès, le psychologue Bain s’exprime ainsi : « Dans l’histoire des inventions mécaniques, je ne connais aucun trait d’identification éloignée surpassant celle-ci en portée intellectuelle ; si un tel pouvoir de distinguer et de rapprocher les éléments semblables parmi les dissemblables était un fait fréquent, le progrès de la science serait incalculablement plus rapide » (Les Sens et l’Intelligence).

Tirez Profit de ces Exemples.

14. Ce talent prestigieux, qu’on nomme génie, fait d’un homme un savant, un artiste, un ingénieur supérieur à l’immense majorité de leurs rivaux. Il est le propre des esprits originaux. Ceux-ci ne se contentent pas de suivre les chemins battus, ils tracent des pistes nouvelles, qui souvent deviennent vite de larges routes, rapides et droites, où l’humanité passe en foule. Honneur à ces initiateurs, pionniers du progrès.

Reconnaissez leurs mérites : ils ont trouvé des solutions fécondes, parce qu’ils ont su découvrir des difficultés, des problèmes jus¬qu’alors insoupçonnés ou mal compris. Une question bien posée est à demi résolue. Ils ont deviné l’analogie secrète, clef de l’énigme ; ils ont démontré que cette hypothèse rendait compte de la réalité, de toute la réalité, sans qu’aucune autre hypothèse n’eût pareille valeur explicative. Par suite, ils ont inventé les dispositifs pratiques par lesquels la découverte devient applicable à l’action. « Savoir, c’est pouvoir. »

Sachez profiter de ces grands exemples, et n’en soyez pas humilié. Sans doute n’êtes-vous pas un Edison, mais vous pouvez, dans vos affaires personnelles, apporter quelque chose des capacités d’un Edison. Comparez votre entreprise à d’autres entreprises, même fort différentes : c’est ainsi qu’on obtient cette condition de l’originalité : penser par soi-même.

De même, le diagnostic du médecin n’est bien souvent qu’une hypothèse. Trouvant chez son malade un syndrome (ensemble de signes) morbide, il passe en revue toutes les maladies s’accompagnant d’un tel syndrome. Par élimination, il met hors de cause un certain nombre de maladies qui, outre les signes constatés, en présentent d’autres absents dans le cas considéré. Finalement restent une ou deux maladies : il en fait l’objet de son « hypothèse ».

La capacité d’imaginer ainsi des hypothèses est le ressort même de l’esprit Mais il faut savoir abandonner ses hypothèses quand l’expérience les dément. C’est pourquoi Newton déclarait: « Je n’imagine pas d’hypothèses » -ce qui est faux, car qu’est-ce que la gravitation, sinon l’une des plus hardies, des plus puissantes hypothèses qu’ait émises la science ? Les hypothèses préliminaires sont indispensables, mais il faut toujours user de critique envers elles et être prêt à en chercher d’autres si elles sont inopérantes ou ne concordent pas avec les faits.

L’Emploi de l’Analogie.

15. Comment s’avise-t-on d’une hypothèse féconde, comment arrive-ton à concevoir l’idée qui permettra d’interpréter, de comprendre les faits ? C’est en découvrant une analogie entre le cas actuel et un cas déjà connu et compris.

Tout lecteur de livres scientifiques est frappé par la place importante accordée à l’analogie dans la conquête de la vérité. L’ordre qui existe dans le monde se manifeste par l’agencement similaire de diverses sortes de faits. D’où la valeur de l’analogie, forme première et spontanée de l’hypothèse. Une ressemblance suscite le souvenir d’un cas antérieurement connu, qui était analogue, et sert à interpréter la circonstance présente.

16. Nous commencerons par exposer comment un mineur a su employer son imagination et son sens de l’analogie. Hargreaves avait été, comme tant d’autres, chercheur d’or en Californie. Il fut frappé par la ressemblance qu’offrait l’aspect de certains terrains australiens avec ceux qu’il avait vus dans le FarWest. Il réfléchit quelque temps, l’idée lui vint que ces terrains pouvaient, eux aussi, être aurifères, et il fît aussitôt quelques expériences pour vérifier son hypothèse. Il découvrit l’existence de riches gisements et commença la grande exploitation de l’île-continent. C’est là un bon exemple de raisonnement par analogie : des conditions semblables promettent des résultats semblables. Assurément, l’erreur est possible. De ce qu’un article se vend bien à Paris vous ne pouvez conclure, avec une absolue certitude, que la vente en sera bonne à New-York, ou vice versa. Plus d’un homme a perdu son argent pour s’être fié à des raisonnements de ce genre, basés sur une analogie superficielle. Il attribue son échec à la malchance ou au caprice du public. Ni l’un ni l’autre n’en sont cause, mais bien le manque de réflexion profonde et précise.

Là rectitude de la pensée est donc, comme nous l’avons si souvent dit, de la plus haute importance. Pourtant, combien peu de gens, hommes ou femmes, comprennent que c’est la clef de la réussite dans la vie !