La musique et la mémoire musicale

La Musique comme Technique du Subconscient.

1. L’art musical est par excellence une technique du subconscient. L’harmonie des sons fait vibrer les plus obscurs propulseurs de notre être. Le chant est une expérience spontanée de nos émotions ; inversement, la musique émeut même ceux qui ne savent rien de sa technique. Quand à ceux qui possèdent la clef de ce prestigieux langage, ils y trouvent un incomparable moyen d’expression et de suggestion, un enrichissement de tout leur esprit.

Depuis la plus haute antiquité, la sagesse politique des Chinois sait qu’on agit sur les dispositions des hommes par de la musique: chaque dynastie impériale avait sa formule musicale. Toutes les religions, depuis les plus grossières jusqu’aux plus évoluées, recoururent à la musique pour ébranler, pour transformer le subconscient. Les plus puissants musiciens côtoient les théoriciens du subconscient: Mozart, Beethoven, Wagner ne se séparent guère de Leibnitz, Schopenhauer, Nietzsche et Freud.

La musique, et c’est en quoi elle participe du subconscient, ne représente pas une série d’idées clairement définies. Elle peut être un stimulant de la pensée, et traduire des états psychiques bien plus fidèlement que ne ferait le langage. On a prétendu qu’elle ne conservait rien qui tînt de la raison et de l’intelligence, et qu’elle dépendait exclusivement des sentiments. C’est excessif, car, quel que soit l’élément mystique qui puisse entrer dans la compréhension et même dans le souvenir de la musique, celle-ci renferme certains facteurs communs à tous les processus mentaux. Par exemple, la disposition purement matérielle d’une partition est saisie par la vue exactement comme le sont les lettres d’une page imprimée. Le souvenir d’une mélodie s’ordonne devant notre pensée comme celui d’un film.

La Phrase Musicale.

2. Vous pouvez apprendre à lire et à vous rappeler la musique, comme vous avez appris à lire et à vous rappeler votre langue maternelle. En apprenant à lire, vous avez d’abord compris des phrases brèves ; plus tard, vous avez pénétré la structure de phrases plus longues, jusqu’à ce que vous ayez pu assimiler rapidement toutes les idées. Soit cette phrase-exemple:

« par un brulant après-midi de juillet, Marius Figuière, poussiéreux et fatigué de sa longue course à travers les Garrigues, s’était arrêté sur l bord du chemin et s’épongeait le front avec un vaste mouchoir rouges, tandis qu’il parcourait des yeux le paysage qui s’étendait à ses pieds, cherchant la chaumière qu’il avait quitté une vingtaine d’années auparavant, lorsqu’il n’était qu’un jeune garçon de quinze ans. »

Voici les idées qu’elle contient:

  1. Un être humain du sexe masculin (deux idées).
  2. Age 35 ans.
  3. Noms: Marius Figuière (deux idées).
  4. Son nom le désigne comme étant originaire du Midi.
  5. Il revenait,
  6. Après une longue absence,
  7. A une chaumière
  8. Qu’il avait quitté
  9. A l’âge de 15 ans.
  10. Il était fatigué.
  11. Il avait marché
  12. Longtemps
  13. A travers les Garrigues
  14. Qui étaient poussiéreuses (sous-entendu: parce qu’il n’avait pas plu récemment).
  15. Il avait chaud.
  16. Il avait un mouchoir
  17. Qui était large
  18. Et de couleur rouge.
  19. Son front
  20. Transpirait.
  21. C’était l’après-midi
  22. En juillet.
  23. Le soleil brillait.
  24. Marius s’était arrêté
  25. Sur le bord du chemin,
  26. A une certaine hauteur,
  27. Avec une belle vue.
  28. Il cherchait à apercevoir quelque chose.

Ces idées sont, soit directement exprimées, soit clairement sous-entendues, et il y en a d’autres que nous avons négligées, parce que ce sont des déductions.

Or, ce processus d’analyse est aussi celui qu’on doit appliquer à la lecture et au souvenir de la musique. Prenez une composition musicale quelconque et divisez-la en phrases. Une phrase peut comprendre de quatre à huit mesures, et, en général, huit au maximum. Toutefois, la longueur de la phrase dépendra du type de composition.

Soit un morceau où les divisions s’établiraient naturellement aux 4e, 8e, 12e mesures et ainsi de suite. Prenez la première phrase de quatre mesures. Jouez-la dix ou vingt fois d’après la musique, fermez ensuite la partition et jouez dix fois la phrase de mémoire. Ouvrez de nouveau le cahier, jouez dix ou vingt fois la seconde phrase, d’après la musique. Puis, fermez la cahier, commencez à la première mesure (c’est-à-dire au commencement du morceau) et jouez les deux phrases de mémoire sans vous arrêter (c’est-à-dire de la première à la huitième mesure), une dizaine de fois au plus. Lorsque vous savez bien ces deux phrases, rouvrez le cahier et commencez la troisième (mesure 9-12), jouez-la dix ou vingt fois comme les autres. Fermez le cahier, et jouez dix fois sans arrêt les trois phrases ensemble. Continuez de cette manière en ajoutant chaque fois une nouvelle phrase: vous la jouez d’abord dix ou vingt fois, d’après la musique, puis vous reprenez de mémoire tout le morceau, depuis le commencement jusqu’à la dernière phrase apprise.

Le Rythme du Mouvement.

3. Nous vous avons présenté la phrase musicale à la lumière de la phrase verbale. Nous pourrions aussi bien faire l’inverse. Personne, à dire vrai, ne « parle »: chacun « chante ». il est plus naturel à l’humanité de composer en vers qu’en prose ; la preuve en est que les plus anciens textes littéraires, en tous pays, sont de forme poétique. Qu’est-ce à dire, sinon que l’expression verbale a un rythme comme l’expression musicale ?

L’une et l’autre sorte de phrases sont toujours du mouvement. Les vrais éléments de la phrase verbale ne sont pas les mots ; les vrais éléments de la phrase musicale ne sont pas les notes. En effet, les idées ne se comptent pas par les mots, ni par les notes. Ici et là, par conséquent, la mémoire ne consiste pas à savoir enfiler des perles dans un ordre défini, mais à exécuter un enchaînement de mouvements, thèmes essentiel du morceau à retenir. Construire une phrase, c’est dessiner une arabesque, palpiter en une série d’essors ou d’affaissements.

Comme l’a bien vu G. Dwelshauvers, en étudiant les mécanismes subconscients, le « reflexe graphique » fournit une confirmation expérimentale de ce fait ; il suffit que nous concevions l’image d’un corps en mouvement rythmé pour que nos doigts, à notre insu, se meuvent d’une façon correspondante. Puisque lire c’est agir, se remémorer c’est prendre une habitude. En fait plus le rythme apparaît, plus le souvenir est facile: les vers se retiennent mieux que la prose: un air bien scandé – une marche, par exemple – se grave vite dans la mémoire.

Essayez de retenir deux ou trois airs après avoir analysé le rythme de ces morceaux.

Les Cinq Formes de Mémoire Musicale.

4. Il y a en musique cinq formes de mémoire dont on peut se servir séparément, ou simultanément, ou en des combinaisons variée. Ce sont: (1) la mémoire musculaire, (2) la mémoire visuelle, (3) la mémoire intellectuelle ou analytique, (4) la mémoire émotionnelle, et (5) la mémoire auditive.

Ce sont autant de variétés du mouvement qui constitue la musique, mouvement du sentiment et de l’imagination plus encore que des cordes vocales ou des muscles de l’exécutant.

  1. -La Mémoire Musculaire en Musique.
  2. Le violoniste exerce son bras et ses mains ; le pianiste emploie légèrement le pied lorsqu’il touche les pédales ; l’organiste aussi, mais, en raison de ses deux octaves et demie de notes à pédales, il est obligé de se servir bien davantage des muscles des jambes et des pieds ; le joueur d’un instrument à vent met constamment en oeuvre les lèvres et la langue.

Or, et ici nous rejoignons l’objet de la présente Leçon, une certaine forme de la mémoire semble résider dans les muscles eux-mêmes, plus ou moins indépendante de celle dont le siège est le cerveau. Cette mémoire musculaire existe subconsciemment, et n’est pas une propriété du muscle lui-même. Qu’elle qu’en soit l’explication, nous appellerons cette forme de mémoire, pour la commodité de la chose, « la mémoire musculaire ». son opération se manifeste par ce résultat que, lorsqu’un muscle ou un groupe de muscles ont répété le même acte à plusieurs reprises, ils ont acquis la tendance à reproduire l’acte automatiquement. Ce phénomène sera d’autant plus apparent qu’une grande attention aura été accordée de bonne heure à la répétition de l’acte musculaire.

Donc, lorsque vous désirez vous servir de votre mémoire musculaire pour retenir un morceau de musique, jouez-le deux ou trois fois en concentrant votre attention sur les mouvements des doigts, des pieds ou des lèvres, selon le cas. Si vous jouez du piano, vous devrez noter les passages où les pouces passent sous les doigts, les positions relatives des mains, et les mouvements pendant lesquels elles se rapprochent ou s’éloignent. Aucun effort des muscles, si léger soit-il, ne devrait passer inaperçu.

  1. – La Mémoire Visuelle en Musique.
  2. La mémoire visuelle, en musique, se rapproche plus que les autres des variétés de mémoire dont nous nous sommes déjà occupés dans les premières leçons. Pour s’en servir, on devra regarder la page de musique imprimée de la même manière qu’on regarde un tableau. Etudiez-en la forme « graphique », notez les contours des passages en gammes, des mélodies variées, des séries d’accords. Pour commencer, prenez un passage assez court et pas trop difficile d’un morceau de musique instrumentale ou vocale, une demi-page au plus. Regardez-le avec la plus grande attention pendant une minute. Fermez alors les yeux, et essayez de vous former une image mentale de son aspect visuel. Au bout de quelque temps, vous serez capable de voir le chant en imagination aussi distinctement que si vous regardiez encore la page imprimée. A mesure que votre facilité s’accroîtra, vous diminuerez la longueur du temps pendant lequel vous regardez la musique, et, un peu plus tard, vous pourrez répéter c genre d’exercice avec des passages plus longs et compliqués.
  3. – La Mémoire Analytique en Musique.
  4. Vous ne possédez cette forme de mémoire musicale que si vous avez une certaine connaissance de l’harmonie et du contrepoint. Dans l’affirmative, analysez chaque accord, chaque progression harmonique et mélodique. Remarquez les cas de séquence, d’inversion, etc… Ici, il serait également préférable de commencer à vous exercer avec des morceaux courts et simples, et, de là, passer à des compositions plus longues et plus fleuries. Vous devez prêter une grande attention à al division en phrases et en membres de phrases musicales – généralement de 2, 4, 8 ou 16 mesures.
  5. – La Mémoire Emotionnelle en Musique.
  6. Celle-ci est de beaucoup la forme de mémoire musicale la plus vague. Elle dépend du fait que toute musique a une valeur affective, et qu’il y a, d’accord en accord et d’une mesure à l’autre, une incessante variation dans la nature et la puissance de l’émotion suscitée par le thème musical, à mesure qu’il se développe. Chaque progression mélodique, chaque combinaison harmonique a sa signification émotionnelle particulière. Comparez l’inquiétude d’un intervalle de septième avec le repos de la tierce majeure. Remarquez combien l’effet de la progression de la sous-dominante à la dominante. L’observation de cette constante fluctuation du facteur sentimental facilite considérablement le souvenir de la musique.
  7. – La Mémoire Auditive en Musique.
  8. Cette forme de la mémoire musicale dépend du pouvoir qu’à l’esprit de rappeler en imagination une succession de sons. Ce pouvoir peut être développé par la pratique. Commencez avec un simple mélodie, longue de deux ou trois lignes, jouez-la une fois sur votre instrument, puis essayez d’en reproduire les sons mentalement, sans vous servir de l’instrument, ni regarder la musique. Alors, toujours sans vous reporter à la musique, tâchez de répéter la mélodie sur votre instrument. Lorsque vous y réussirez avec assez de sûreté, accroissez la difficulté en prenant un passage d’harmonie simple, au lieu d’une mélodie. Ici encore, choisissez pour commencer des compositions courtes et faciles.

C’est cette forme de mémoire musicale qui se manifeste chez eux à qui il suffit d’entendre jouer un morceau pour pouvoir le répéter ensuite sur un instrument.

Pour que ces diverses mémoires se complètent, il faut que l’artiste ait assimilé à son automatisme, c’est-à-dire fait pénétrer dans son activité subconsciente, le mouvement essentiel dont ces divers mécanismes n’offrent que des variantes. Chaque exécutant est à lui seul un orchestre, qui doit jouer sans désaccord. Exemple simple et frappant de la sûreté, de la docilité dont peut faire preuve un subconscient bien stylé par la réflexion et le travail.

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