La timidité créatrice de l’envie

Ils sont bien rares ceux qui pratiquent la sincérité envers eux-mêmes au point de con­venir de leurs défauts.

Bien plus rares encore sont ceux qui, après les avoir reconnus, cherchent le moyen de s’en guérir, ou, tout au moins, de les atténuer en attendant de les vaincre complètement.

En revanche, ils sont légion ceux qui pos­sèdent une indulgence indéfinie pour les tares qu’ils ne peuvent nier.

Il est rare de trouver des timides bienveillants

Il est juste de remarquer que, même après la constatation de ces tares, ils n’ont d’autres soucis que de les excuser en invoquant toutes sortes de circonstances atténuantes, qui, dans leur esprit, deviennent autant de prétextes pour différer un effort vers le mieux.

En sorte qu’au lieu de se livrer à un exa­men de conscience sévère et d’entrer brave­ment en lutte avec le défaut reconnu, ils ter­giversent, tout pleins pour eux-mêmes d’une faiblesse attendrie.

Il arrive même fréquemment que – la pa­resse de vouloir aidant – on en vienne à se persuader que le défaut en question est, en somme, moins grave qu’on ne se l’imagine.

Bientôt on se familiarise si bien avec lui qu’on ne le considère plus que comme ces petites tares vénielles qui font dire en sou­riant : “L’homme n’est pas parfait”.

Car la lutte est ennuyeuse, la pente difficile à remonter, et comme les efforts vers la guérison, mal dirigés par une volonté flottante, aboutissent trop lentement, on se pelotonne de nouveau dans une commode indifférence, parente très proche de la lâcheté.

Mais cette quiétude, s’il faut en croire le Vieux Shogun, n’est qu’apparente en ce qui concerne le timide.

“L’extrême complaisance que nous avons trop souvent pour nous-mêmes, dit-il, est ra­rement l’hôte de l’âme des timides.

“Leur dépression, non combattue, devient un supplice qui les punit sévèrement de leur négligence.

“C’est pourquoi il est fort rare de trouver des timides bienveillants.

Il est pénible pour certains être d’assister au triomphe du prochain

“Ils sont, à des degrés plus ou moins mar­qués, la proie de l’envie qui se glisse en leur cœur, lorsqu’ils constatent leur obscurité, par rapport au succès des autres.

“Il est infiniment pénible pour certains êtres d’assister au triomphe du prochain.

“Cependant, même pour ceux qui man­quent d’une certaine noblesse d’âme, ce succès est souvent accepté sans acrimonie car il n’exclut pas celui qu’ils escomptent pour eux-mêmes.

“On peut encore ajouter qu’ils sont tou­jours tentés de croire que ce succès sera certainement d’une qualité supérieure.

“Il reste donc peu de raisons pour laisser l’envie commencer en eux son travail de haine et de désagrégation, car ils ont la persuasion d’une réussite toute proche.”

“La plupart d’entre eux, même, y voient non seulement le couronnement de leurs ef­forts, mais encore l’atténuation, sinon l’effacement complet des avantages du voisin.

“L’approbation et l’admiration leur sont alors faciles, car ils les considèrent comme une aumône protectrice, une simple attention correcte, monnaie que les gens pleins d’eux-mêmes distribuent volontiers à ceux qu’ils regardent comme des compétiteurs peu dan­gereux.

“Cette générosité égoïste est inconnue aux natures entachées de timidité.

L’envieux par timidité se contente de haïr et de souffrir

“Le chagrin de ne pouvoir briller à leur tour les dévore et, fussent-ils pleins de mé­rites, ils enragent de s’avouer leur impuis­sance à les étaler.

“De là à s’exagérer leur propre valeur et à exécrer ceux que leur aplomb met en lu­mière, il n’y a qu’un pas, et ce pas, vite fran­chi, mène à la caverne où rampe l’envie.

“La plus élémentaire raison devrait dé­montrer aux timides que le parallèle qu’ils établissement, est forcément oiseux, puisqu’il ne s’agit pour eux que d’un effort de volonté pour faire montre des qualités qu’ils s’attri­buent.

“Un sincère retour sur eux-mêmes, en les faisant convenir de leur défaut, les inciterait à triompher de cet obstacle qui les empêche de se mettre sur les rangs et d’égaler, voire même de surpasser, les mérites de ceux qu’ils jugent si dédaigneusement.

“Ils se convaincraient de la nécessité qu’il y a pour eux de combattre une affection mala­dive qui, quelle que soit leur valeur ou leur érudition, les laisse perpétuellement dans l’ombre.

“L’envie n’est pas, hélas! le monopole des timides, mais elle s’accroît, chez ces derniers, du manque de lucidité qu’ils doivent à leur insociabilité.

“Puis, l’impossibilité de communiquer leurs sensations excluant tout avis, qui pour­rait les modifier, leur aversion injuste ne trouve pas de bornes qui viennent l’endiguer.

“Bientôt, sous l’influence de la solitude morale qui grossit et déforme les pensées, le moindre geste de la personne détestée, la plus petite démarche ajoutant quelque chose à sa renommée les feront souffrir à l’égal d’une provocation directe.

“Mais loin de se plaindre et d’épancher cette souffrance, qui, bien certainement, ne résisterait pas à de sages considérations, ils la renferment au plus profond de leur cœur, dans lequel la haine éclôt et s’épanouit comme le ferait une graine tombée dans un terrain, dont elle n’est chassée par aucun vent con­traire.

“L’envieux par timidité se contente de haïr et de souffrir.

Rien n’est plus naturel, chez les impulsifs, que de faire subir aux autres les conséquences de leur mauvaise humeur

“Pourtant, son être se révolte à l’idée d’un chagrin solitaire ; mais il sent bien la pénurie de ses griefs, et, son invincible manque d’ef­fusion l’empêchant de rechercher les adoucissements qui pourraient lui venir de l’ex­pansion, il se venge de ses déboires sur tous ceux qui l’entourent et dont la présence ne lui inspire pas l’embarras ordinaire.

“Car rien n’est plus naturel, chez les im­pulsifs, que de faire subir aux autres les con­séquences d’une mauvaise humeur causée par le mécontentement de soi-même.

“Dans les reproches immérités dont ils accablent les leurs, il leur semble trouver une atténuation aux fautes qu’ils commettent journellement et que leur faiblesse leur inter­dit d’éviter.

“Mais ces réprimandes que rien ne motive finissent toujours par amoindrir la sympa­thie, déjà si ténue, qui lie le timide aux siens et entre eux s’élève trop souvent un sentiment de gêne réciproque, né de l’incompréhension et de l’injustice.

“Et comme tout le monde autour de lui ignore le sentiment qui détermine ses accès d’humeur bizarre, il est impossible à ses amis d’éviter des allusions ou des réflexions qui viennent raviver la plaie qui saigne en lui.

Il faut d’abord chercher à détruire la sensation d’infériorité qui fait du timide un envieux

“Lorsque la timidité vient de l’enfant, le cas est infiniment moins grave, car, à force de sollicitude et de délicates attentions, les parents peuvent presque toujours arriver à vaincre ce défaut.

“Ils sauront provoquer sa confiance et pourront, en lui témoignant leur tendresse, réprimer ses rancœurs et l’entourer de leur protection visible.

“Dès lors, il leur sera facile de détruire en lui le mauvais levain de l’envie, car on peut soigner facilement un mal qui ne se dis­simule plus.

“Chez beaucoup d’enfants, le dépit de se sentir frêle en face d’une force engendre une blessure d’amour-propre qui dégénère aisé­ment en envie.

“Le rôle du maître est, en ce cas, d’éveiller chez le jeune élève un sentiment d’amour-propre en louant en lui des qualités qui n’exis­tent pas chez celui qu’il jalouse.

“En un mot, il faut d’abord chercher à dé­truire la sensation d’infériorité qui fait du timide un envieux.

“La tâche est cependant fort difficile, car il s’agit aussi de ne pas tomber dans l’excès contraire en lui donnant un faux sentiment de sa valeur.

“On ne saurait croire à quel point les ti­mides sont subtils dans leurs appréciations indulgentes vis-à-vis d’eux-mêmes.

“Peu d’entre eux avoueront l’envie. Il faut ajouter qu’en se défendant de la ressentir, ils sont pour la plupart de bonne foi.

“Cependant, si leur humeur farouche ne les éloignait pas des conseilleurs, ils devraient reconnaître que leurs antipathies s’adressent surtout aux personnes qui font montre des qualités que leur timidité leur interdit de posséder.

“Un homme brillant, joli causeur, bien fait de sa personne, éveillera toujours l’aversion des timides.

“Ils ressentiront aussi de la haine pour ce­lui qui s’est fait un nom par sa bravoure à la guerre, ajoute Yoritomo, et cette haine s’accusera d’autant plus qu’ils sont plus faibles et plus poltrons.”

La tendance à l’envie causée par le dépit est encore plus marquée chez les femmes

Les feuillets suivants amènent un sourire sur les lèvres du lecteur qui constate combien, à travers les siècles, et malgré l’abîme des la­titudes, des coutumes et des races, la psychologie du cœur féminin a peu varié.

Car, dans le manuscrit, nous trouvons sur “l’envie et les femmes timides” une étude qui pourrait prendre place dans un numéro de notre plus moderne revue parisienne.

“Chez les femmes, dit-il, la tendance à l’envie causée par le dépit est encore plus marquée : toujours les femmes timides détes­teront celles qui brillent par leur beauté et leur parure.

“Elles croient, du reste, avoir trouvé un moyen bien simple de supprimer les avantages physiques de celles dont la renommée leur porte ombrage : elles les nient s’imaginant naïvement que ne pas les reconnaître, c’est les anéantir.

“Lorsqu’elles ont décrété que la beauté de telle de leurs amies est nulle, non seulement elles sont tout près de penser qu’elles l’ont détruite, mais la plupart d’entre elles croient ainsi rehausser leur propre mérite, qui, dans leur esprit et par comparaison, s’accroît de tout celui qu’elles ont dérobé aux autres.”

Les femmes timides préfèrent amoindrir la renommée des autres

Après tant d’années, les observations du Shogun sont encore d’une actualité vive.

Cependant, de nos jours, à l’envie causée par les avantages extérieurs, vient s’ajouter la jalousie motivée par l’affirmation de la supériorité intellectuelle.

Ce sentiment explique l’ostracisme dans lequel les femmes insignifiantes ont longtemps maintenu – et tentent de maintenir encore – celles d’entre elles qui s’adonnent à l’art, sous toutes ses formes.

Le rayonnement de ces dernières est une offense à l’obscurité dans laquelle les timides et les femmes sans volonté se sentent plongées pour toujours.

Elles ne considèrent ni les tracas, ni les sou­cis dont sont abreuvées journellement celles qui luttent pour conquérir et garder leur place dans la phalange d’élite. Leur timidité, leur horreur de l’effort ou leur ignorance les met­tant hors d’état de les imiter. Elles préfèrent amoindrir la renommée des autres, plutôt que d’entrer à leur tour dans l’arène et d’y combattre à leurs côtés.

Mais, malgré tout, cette sorte de revanche platonique ne satisfait qu’imparfaitement les timides, et, lorsqu’ils nient avec entêtement la supériorité d’autrui, c’est un peu à la façon du renard de la fable qui déclarait les raisins trop verts.

Comme le renard, ils ne peuvent s’empê­cher de jeter un regard d’envie vers ces biens qu’ils ne posséderont jamais, et leur rancœur s’accroît du profond dépit de ne point égaler ceux qu’ils affectent de ne pas apprécier.

Il serait facile à la plupart des timides de briller de la même façon et d’acquérir le même renom que ceux-là mêmes qu’ils ja­lousent. Mais il leur faudrait pour cela sortir de leur isolement et entrer dans la mêlée.

Et les timides ne peuvent supporter la pen­sée d’accomplir les gestes qui consacrent la rivalité. Ils préfèrent céder la place à ceux qu’ils pourraient, avec de l’énergie, arriver à éclipser, et, de cela, ils conçoivent un dépit qui s’aggrave très vite de tous les ferments de l’envie.

Le timide ne peut supporter l’idée d’affronter ses semblables

Il est un paradoxe qui consiste à prétendre que le défaut flétri sous le nom d’envie a par­fois l’avantage de provoquer l’émulation, amie du progrès.

Cette défense trop subtile d’un sentiment manquant de grandeur ne peut servir de cir­constance atténuante à l’envieux par timidité.

L’émulation est le désir soutenu du mieux qui porte à faire les gestes nécessaires pour surpasser les rivaux.

“La condition indispensable pour celui qui veut dépasser ses condisciples en mérite et en valeur, lisons-nous, est de ne point s’illusion­ner sur lui-même.

“S’il se considère avec trop de complai­sance, il se croira bientôt nanti, à un plus haut degré que les autres, des vertus qu’il devrait acquérir.

“Ou, s’il convient qu’il n’est pas encore ar­rivé à la perfection, il jugera si partialement et plus sincèrement les autres que, les regar­dant comme tout à fait inférieurs, il ne trouvera pas indispensable de lutter pour s’élever au-dessus d’eux.

“Dans le cas très rare où il serait de bonne foi et conviendrait lui-même qu’il a beaucoup à faire pour arriver au même point que ceux qu’il jalouse, sa timidité – son incommunicabilité – et la conscience de l’embarras qu’il est certain de ressentir l’empêcheraient de se mettre sur les rangs d’une façon profitable.

“Pour être au-dessus des autres, il faut sa­voir sortir de son apathie, attirer les regards vers soi, et le timide ne peut supporter l’idée d’affronter ses semblables.

“La sensation d’une présence étrangère le paralyse, et la pensée d’accomplir des gestes, de parler, de se montrer en public, de subir des examens, d’exposer sa doctrine devant les maîtres ou de discourir dans une assemblée sur les choses de l’État, le fait souffrir à un tel point qu’il ne peut en supporter l’idée.

“Toute tentative d’émulation est donc interdite aux timides, qu’il s’agisse d’un jeune disciple on d’un homme qui doit se faire apprécier par son mérite à la guerre et dans les discussions pour le bien de l’État.

Les motifs de la haine des timides sont nombreux et obscurs

“Bien des choses encore le tiendront à l’écart de la vie militante : en première ligne, – et puisque nous parlons du timide envieux, – il nous faut signaler sa propension à la haine injustifiée.

“C’est toujours par intuition que le timide devient haineux. Son premier mouvement est rarement autre qu’une simple impression. Il a vu ou cru voir un sourire et il suppose que ce sourire raillait sa gaucherie ; ou il a remarqué qu’à son entrée le silence s’est fait : il en conclut donc qu’on était en train de médire de lui.

“Ce germe de haine déposé dans son cœur ne tarde pas à porter ses déplorables fruits : bientôt chaque parole des gens détestés, leur bonne humeur, leur gravité, chacune de leurs attitudes, enfin, lui semblent un défi personnel.

“Leur gaieté s’exerce, pense-t-il, à ses dé­pens ; leur tristesse, il l’interprète comme une marque de mauvaise grâce ; leur expansion est pour lui une bravade et leur réserve une in­sulte.

“Ce qui fut d’abord une impression se transforme dans l’âme solitaire du timide en un soupçon, bientôt mué en hostilité, et, le travail secret de son imagination aidant, l’hostilité se transforme en une haine d’autant plus tenace, qu’elle n’ose pas se manifester par une agression.

“Les motifs de la haine des timides sont nombreux et obscurs.

“Il leur suffit parfois de s’être trouvé gênés devant une personne étrangère pour ne plus revoir cette personne sans un sentiment d’hostilité.

“Si elle fut l’un des témoins d’une de ces déroutes piteuses qui leur sont particulières, cette impression s’aggravera d’un embarras confinant à l’angoisse, et inconsciemment il l’en fera responsable.

Le timide ne choisit pas ses amis, il les laisse s’imposer

“Le timide est une proie toute désignée pour les intrigants qui, spéculant sur son hor­reur de se produire, lui épargneront les 1000 petites démarches qui l’effarouchent.

“Il ne choisit pas ses amis, il les laisse s’imposer, et il n’est pas rare de le voir s’éprendre d’affection excessive pour ceux qui savent habilement le circonvenir.

“Il en est parfois de sincères, mais son ca­ractère heurté et ombrageux les retient difficilement, et la plupart du temps il ne conserve autour de lui que ceux dont l’intérêt dicte la conduite.

“Dans ce cas, l’ami intéressé, bien loin de tenter une guérison, cherchera, au contraire, à maintenir sa victime dans cet état qui lui est si favorable pour la conduite de sa fortune. Il prendra la parole à sa place, lui épargnera certaines démarches qu’il ne peut envisager sans terreur, agira pour lui, prendra des déci­sions, ira jusqu’à lui éviter la peine de penser.

“En un mot, il ira au-devant de toutes les manifestations qui rendent la vie insuppor­table aux personnes atteintes de timidité, et l’aidera ainsi à s’enliser dans l’inertie.

“Ces amitiés sont encore propices au déve­loppement de l’envie chez le timide, car la duplicité de l’ami entretiendra cette passion qui sert ses intérêts, en éloignant toute autre amitié que la sienne.

“Il cultive ainsi un foyer de rancune dans le cœur de celui dont il exploite le vice et le tient jalousement à l’écart de tous ceux qui pourraient concevoir pour lui une affection éclairée et compatissante.

“Est-ce à dire que les timides envieux sont inguérissables ?

“Non, certainement ; mais la cure est tou­jours fort difficile, car, pour s’attacher à eux, il faut savoir deviner leur cœur et pressentir les sentiments généreux qu’ils ne laissent en­trevoir qu’aux observateurs.

“C’est pourtant une mission bien digne de tenter les esprits d’élite, car la haine est un fardeau terriblement lourd, et il doit être doux de la voir peu à peu disparaître pour faire place au sentiment de large bienveil­lance que les énergiques connaissent bien et qu’ils choient en eux, car il crée la joie inté­rieure et emplit la vie de sérénité.”