Les éléments essentiels de la personnalité

Le problème de la personnalité s’est déjà trouvé posé par notre Leçon précédente, qui vous a signalé combien il importe de penser par soi-

même. Avoir une personnalité, dans le langage courant, c’est ne pas dire ou faire m’importe quoi, ne pas se laisser mener au hasard par les choses ou les gens, mais marquer de son empreinte propre ses actes ou ses affirmations.

1. Qu’est-ce que la Personnalité ?

Ici surgir une difficulté, qui est plus dans les mots que dans les choses. En un sens, Chacun a de la personnalité, car chacun diffère à maints égards de tous les autres. Il n’existe pas deux visages identiques, ni deux écritures pareilles.

En un autre sens, la personnalité est l’apanage d’une élite, de ceux qui ne sont pas « insignifiants » ou « quelconques » et qui se distinguent par quelque chose qui fait que les autres hommes les regardent comme supérieurs à eux. C’est dans ce sens que Napoléon disait à Goethe: « Vous êtes un homme ».

Nous emploierons le mot « individualité » pour désigner l’ensemble des manières d’être qui distinguent un homme de ses semblables, en réservant le mot « personnalité » pour désigner cette qualité plus rare qui rend l’homme fort et original par la culture de son individualité.

L’individualité est une résultante qui ne dépend pas de nous, c’est-àdire de notre pouvoir intérieur de réaction. La personnalité, elle, commence quand ce pouvoir intérieur de réaction intervient, et se manifeste par l’usage qu’elle fait des ressources que lui fournissent son hérédité, son milieu, son tempérament.

2. Les Eléments de l’Individualité.

1° De notre famille nous tenons l’hérédité qui façonne notre tempérament. Il ne dépend pas de nous de refuser ou d’accepter l’héritage biologique à nous transmis par les générations qui nous ont précédé. Sans croisement, il ne naît pas de nègre dans une souche blanche ; et l’arthritisme chez un enfant s’explique d’ordinaire par l’arthritisme d’un de ses parents ou grands-parents. Ce n’est pas à dire que l’hérédité implique une fatalité inéluctable: on aurait tort de le croire, car notre tempérament résulte d’un entrecroisement d’influences en quantité illimitée, sans compter qu’il se modifie, dans une mesure assez large, par régime et discipline.

Nous conviendrons d’appeler tempérament l’ensemble des manières d’être, natives ou naturelles, du corps et de ses réactions aux excitations soit externes, soit internes. Elles agissent beaucoup sur le psychisme, et nous le savons bien quand nous parlons de sanguins, de bilieux, de nerveux, etc…

2° De notre ambiance sociale nous tenons les préjugés, c’est-à-dire l’ensemble des convictions indiscutées qui fixent notre attitude à l’égard de l’opinion. Nous pouvons chercher à nous affranchir de ces convictions irraisonnées, soit en nous évadant de notre groupe, soit en faisant abstraction de la pression qu’il exerce sur nous, soit surtout en portant sur nos préjugés un examen critique ; mais longtemps ou toujours la marque nous restera de notre origine sociale.

3° Le caractère est une disposition générale et permanente de notre esprit, qui résulte du mélange des influences vitales et sociales dont nous sommes issus et des tendances psychologiques individuelles. Si l’on n’a pas le caractère correspondant à son tempérament, c’est parce que l’ambiance collective a modifié le sujet, ou parce que celui-ci s’est modifié spontanément. Le caractère est donc plus modifiable que le tempérament: d’apathique on peut devenir curieux et zélé ; de pessimiste on peut devenir optimiste.

3. Les Eléments de la Personnalité:

Le Pouvoir de Réaction.

Aucun de ces éléments considérés séparément, ni tous ensemble ne suffisent à définir la personnalité.

Ce qui annonce celle-ci, c’est la manière personnelle de réagir à ces éléments, de s’y opposer ou de les accepter, de les modifier ; c’est en somme le vouloir-être, d’après une formule plus ou moins consciente.

Ce pouvoir de réaction présente donc une certaine unité et s’assigne par conséquent un plan préalable, avoué ou non.

De même l’enfant naît avec différentes dispositions psychologiques plus ou moins favorables. S’il réagit à ces tendances, suivant un plan obscur, peut-être, mais qui les coordonne, on pourra parler d’une personnalité naturelle qui s’ignore, mais qui s’impose cependant dans la mesure où elle s’affirme.

Voici un garçon de quatre ans, qui tremble à l’idée de passer dans une chambre obscure. S’il essaye spontanément de vaincre sa peur, de faire plusieurs tentatives jusqu’à remporter la victoire, il promet d’avoir de la personnalité.

Si, dans chacun de ses actes, on sent chez lui le besoin de dominer une situation selon certaines idées directives, il manifeste déjà une personnalité.

Développer sa personnalité sera prendre de plus en plus conscience du plan qui convient le mieux à ses dispositions naturelles et organiser ses efforts pour assurer l’exécution et l’élargissement de ce plan.

Ainsi, le milieu naturel peut être corrigé, compensé par notre propre réaction ; l’hérédité, capital inné plus ou moins propice à notre épanouissement, sera aussi amendée, car une bonne méthode, des habitudes saines, nous permettront d’élaguer les mauvaises herbes, de raffermir le terrain et d’y faire pousser une récolte plus riche. De même pour le caractère: il s’agira de consolider nos capacités, d’encourager nos goûts et surtout de les orienter ; aussi de discipliner notre corps par une hygiène, une gymnastique appropriées.

Tous ces points ont été étudiés par vous, chers Pelmanistes, et nos conseils ont fait l’objet de votre application. Continuez, mais ajoutez-y cette force d’unité, d’originalité qui fait de l’individu une personne.

4. Profession et Vocation.

La profession doit devenir un facteur important de la personnalité, car elle accentue ou contrarie nos tendances profondes. Mais veillez à ce que la profession choisie d’abord, peut-être, au hasard, prenne bientôt une forme qui corresponde à vos goûts, à vos aptitudes, et devienne votre vocation, tendance de l’être tout entier vers un certain idéal, comme il a été dit dans notre deuxième leçon. Avoir un but de valeur et se consacrer à le réaliser, c’est l’un des facteurs les plus puissants de la personnalité. Celui qui se laisse vivre sans tendre à un idéal, et sans faire un effort pour y atteindre, ne sera jamais « quelqu’un ».

Ainsi les éléments multiples de la personnalité et de l’individualité se classent en deux groupes: ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Il ne faut sous-estimer aucun de ces deux facteurs. Rien ne se fait qu’au moyen de ressources natives ou acquises. Sans nous bercer d’illusions sur nos capacités naturelles ou obtenues par entraînement, gardons-nous de les déprécier par fausse modestie. « Je sais ce que je vaux et crois ce qu’on m’en dit ». Mais sachons aussi que celui qui renonce à toute ambition, à tout progrès ultérieur, abdique par là même toute personnalité. Il est aussitôt débordé et bientôt piétiné par autrui dans la rivalité universelle.

5. On fait sa Personnalité.

Pour devenir ce que nous devons être, nous ne pouvons partir que de ce que nous sommes. Mais un effort long et méthodique est nécessaire pour atteindre notre idéal. S’il suffit de se laisser vivre pour être un individu, ce n’est pas assez pour devenir une personnalité.

Comprenons-nous bien: Il faut à chacun de la volonté pour devenir vraiment soi-même. Si au lieu d’agir, nous nous contentons d’être « agi » par les circonstances ; si, au lieu de chercher à comprendre, nous ne pensons que ce qu’on pense autour de nous, nous ne sommes pas « quelqu’un », mais « n’importe qui ».

L’autonomie et l’indépendance de l’esprit ne s’obtiennent que par un effort d’affranchissement des idées courantes et des préjugés de toute sorte. Nous serons d’autant plus nous-mêmes que nous aurons davantage peinés et travaillés pour le devenir.

Peiné, certes ! Et pourtant, ce dur labeur est la source de joies intenses. Représentez-vous la légitime fierté des hommes qui peuvent se dire: « Je me suis fait moi-même. Ce que je suis, c’est à moi, à mon travail, à ma persévérance, que je le dois ! »

La personnalité n’est pas une faculté spéciale ; elle consiste bien plutôt dans l’orientation que nous donnons à notre esprit, à notre activité, à toutes nos énergies. Sans doute, nous sommes tous mentalement une synthèse de facultés ; mais nous ne devenons une personnalité que par la façon dont nous conduisons nos actes et toute notre vie, par la profondeur et l’originalité de nos jugements et par leur application intelligente aux problèmes de la vie quotidienne.

La méthode Pelman d’éducation et de rééducation mentale, nous l’avons dit à plusieurs reprises, est essentiellement un effort de synthèse consciente. Elle se donne pour but de faire que chacun atteigne son maximum de valeur en se réalisant soi-même intégralement.

C’est ce qu’avait fort bien compris l’un de nos Etudiants, qui nous écrivait, en sincérité:

« J’approche du but ! Certes, mon travail est toujours lent… Cependant, je puis dire que cette fois, je me sens heureux. Pourquoi ?… Mais…je progresse !… Je suis plus fort, plus ardent, plus enthousiaste pour ma tâche, j’ai aussi plus d’aplomb ; un grand changement s’opère en moi ; il me semble que des forces mystérieuses me poussent plus que jamais à l’action ; une grande espérance habite mon âme ; je me connais, maintenant. N’est-ce pas déjà une source inépuisable de progrès, à condition, bien entendu, de vouloir se corriger ? Il reste beaucoup à faire encore, ce sera long, pénible, laborieux, mais je parviendrai au but que je me suis assigné: votre doctrine me pousse à l’action ; je veux être un homme, et, grâce à vous, je le deviendrai. »

6. Personnalité et connaissance de Soi.

Mais pour arriver à développer sa propre personnalité, sinon à un degré élevé, du moins jusqu’à un niveau honorable, il faut bien se connaître, savoir vraiment de quoi on est capable, et ne pas craindre de s’avouer qu’il y a des limites qu’on ne saurait dépasser sans danger, fait qu’on oublie trop souvent.

C’est ainsi que le romantisme a fini par déterminer dans des êtres trop faibles ou trop incomplets une forme presque maladive de la personnalité, à laquelle le subtil philosophe Jules de Gaultier a donné, d’après un roman de Flaubert, le nom de bovarysme.

Cette déviation consiste en ceci que l’on se fait de soi-même une idée fausse ; on s’attribue par exemple des sentiments élevés, on se croit énergique, intelligent, artiste, organisateur, courageux, alors qu’à l’épreuve on ne se montre que médiocre, peu instruit, brouillon et lâche. Flaubert a étudié les diverses formes du bovarysme dans plusieurs de ses romans: les déviations de l’orgueil dans L’Education sentimentale, les déviations de l’intelligence dans Bouvard et Pécuchet.

Ceux qui essaient ainsi de « construire leur personnage » sont ensuite le jouet de toutes sortes de désillusions ; ils n’osent pas manifester leur opinion véritable, ni « avouer, comme l’observait William James, qu’ils s’ennuient à l’audition d’une symphonie, par crainte de passer pour manquer d’âme et d’intelligence ».

Mais surtout, en se faisant d’eux-mêmes une idée inexacte, ils rendent malaisé leur propre perfectionnement. Comment résoudre un problème si les données sont fausses ?

Nous sommes d’ailleurs tous plus ou moins sujet à nous faire de nous-

mêmes une image qui ne correspond pas exactement à la réalité. Mais celui qui s’analyse avec soin, qui fait sincèrement cet examen de conscience que nous avons recommandé dans la Leçon II, peut réagir contre sa tendance au bovarysme et éliminer les éléments inutiles ou nuisibles. Cette élimination est la condition principale de la formation d’une personnalité vraiment forte. Qui se connaît bien, peut se développer harmonieusement. Il acquiert la maîtrise de soi, le courage de ses opinions, dûment motivées par la réflexion, et aussi le courage de ses sentiments.

7. Comment se Connaître ?

Il faut se réformer graduellement et avec patience, ne pas s’imaginer que par une affirmation solennelle et un geste théâtral, on éliminera d’un coup tous ces obstacles. Ils ne se présentent d’ailleurs pas isolément, mais sont, pour chacun de nous, groupés de diverses manières et agissent en nous à des degrés eux aussi divers.

Le premier pas consistera donc à s’étudier soi-même et à faire le compte de ses forces positives et de ses forces négatives. Rien de plus difficile, certes, si l’on veut être sincère. Il faut refaire, de ce point de vue spécial, l’examen de conscience conseillé dans la Leçon II, se soumettre soi-même à un interrogatoire rigoureux, énumérer les choses qui éveillent ou tendent à éveiller en vous la peur et la timidité ; chercher pourquoi on est paresseux d’esprit, pourquoi dans certains cas on bégaie ou on « bafouille » ; bref, déterminer avec le plus grand soin la nature et l’origine des causes de l’état d’infériorité où l’on se trouve actuellement.

Voici d’ailleurs deux réponses d’Etudiants qui nous sont parvenues et qui mettent en lumière quelques éléments du problème:

« 1. Je tremble de perdre ma situation et d’être incapable de gagner ma vie te celle de ma famille.

« 2. Je redoute de tomber malade et de perdre mes appointements, dont je ne peux me passer.

« 3. Je crains de ne jamais réussir en rien, parce que tous mes efforts passés ont échoué, bien que j’aie vraiment essayé. »

Analyse. Cet homme était d’une nervosité excessive, modeste, et sans

confiance en soi, mais possédait des qualités réelles et solides. Ses grandes faiblesses étaient l’absence d’ambition et la facilité avec laquelle il se laissait décourager par les événements malheureux. Son état de santé en était partiellement la cause, mais une stricte discipline physique et mentale en fit un autre homme, de corps et d’esprit.

Autre exemple:

« 1. J’ai souvent peur, mais je ne sais pas toujours de quoi, ni pourquoi.

« 2. Parfois, j’ai peur de rencontrer certaines gens qui, je le sais, sont bien disposés à mon égard. Je préfère prendre une autre rue plutôt que d’être obligé de leur parler. « 3. La mort m’effraye, non pour ce qu’elle peut apporter, mais parce que l’acte de renoncer à la vie, contre ma volonté, m’est infiniment pénible. »

Analyse. Voila qui a tout l’air d’être un cas de neurasthénie ; il serait bon, par conséquent, de se renseigner sur l’état nerveux, qui nécessite des soins médicaux.

Mais les cas extrêmes comme celui-ci sont relativement rares. Ce qui arrive souvent, c’set qu’on a été très fatigué ou surmené à un moment de sa vie, et qu’on ne s’est pas soigné a temps mentalement ; on a ainsi conservé comme une faiblesse intellectuelle chronique, comparable à la bronchite chronique qui vient d’un fort rhume négligé.

En réagissant systématiquement, on arrive à éliminer peu à peu ses faiblesses, comme le prouve la lettre suivante d’un autre de nos Etudiants, magasinier, âgé de 26 ans, qui, après avoir suivi d’un bout à l’autre le cours Pelman, nous écrivit:

« J’ai acquis:

« 1° Une ardeur nouvelle de vivre et de progresser ;

« 2° Une grande confiance en moi, parfois dans des circonstances difficiles. Je ne crains plus la lutte ;

« 3° J’ai vaincu une grande partie de ma timidité ;

« 4° J’ai développé mes facultés d’observation pour ma plus grande joie, une meilleure connaissance de moi-même et des autres, une meilleure appréciation des faits, des événements ;

« 5° J’ai perdu l’habitude de la rêverie ;

« 6° C’est devenu un plaisir pour moi que de faire un effort de volonté, grâce à l’autosuggestion ;

« 7° J’ai appris à connaître mes << moments favorables >> ;

« 8° A ordonner, à classer, à contrôler, à analyser, à penser par moi-

même ;

« 9° A comprendre mieux une lecture, à mieux profiter des livres, à ordonner mes loisirs ;

« 10° Enfin, à me former tel que je désirais être ; et Maintenant, à devenir ce que je veux être. »Il avait donc complètement renouvelé les éléments de sa personnalité.

8. L’Affirmation de Soi.

On reconnaît une personnalité à ce qu’elle s’affirme. Elle a une ligne de conduite, quels que soient les événements, quels que puissent être les jugements que l’on porte sur elle.

Il faut compter avec elle, comme avec quelque chose qui existe, et qui résisterait si on le traitait comme inexistant.

L’un des éléments fondamentaux de la personnalité est donc une affirmation, par laquelle on se distingue de tous les autres êtres humains et, parfois, on s’oppose à eux. Remarquons toutefois que si cette prétention ne se justifie pas par un savoir approfondi et méthodique, et plus généralement encore par une action coordonnée, elle est symptôme, non de force mais de faiblesse ; on reconnaît là les « incompris », les « ratés ». Avant de s’affirmer contre les autres, il faut s’être mis à l’épreuve sur soi-même, avoir repéré ses faiblesses et ses forces ; et il faut que le bilan soit et demeure favorable, pour que vous ayez le droit de dire: « Je vaux mieux que la moyenne ».

L’individu de forte personnalité se connaît dans la mesure où il possède, car il sait ce qu’il veut et ce qu’il peut. Qu’importe qu’il ne discerne point tous les ressorts de son esprit ? On est « quelqu’un » si l’on tend ardemment à un idéal, en pleine confiance et lucidité ; c’est cela, pour le moraliste pratique, sinon pour le psychologue spéculatif, se connaître soi-même.

Si vous demandez à quoi l’on s’aperçoit que l’individu hautement personnel tend avec force à un idéal, nous vous invitons à contempler la continuité de son effort. A travers des buts secondaires ou provisoires, il poursuit un but principal. Vous supposerez d’abord qu’il s’agit d’un objet, d’une situation. Mais quand cela est atteint, notre homme persévère: donc il visait au-delà. Le résultat obtenu, toujours insuffisant, ouvre accès à une aspiration plus profonde, donc de réalisation plus lointaine ; et il n’y a là, pour le vaillant réalisateur, aucune cause de découragement, bien au contraire.

Les anticipations de son intelligence entrevoient le progrès à effectuer, et son patient travail, méthodiquement, construit les moyens de les accomplir.

9. La Personnalité et la Sincérité.

L’affirmation de soi exige la sincérité.

Il y a deux manières d’être sincère: vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis des autres. La première marque l’une des difficultés de l’examen de conscience ; la seconde se heurte aux conventions sociales. Pourtant une personnalité bien équilibrée a sur les autres l’avantage de la sincérité aussi absolue que possible, vis-à-vis de soi ; mitigé par les circonstances et les interlocuteurs, vis-à-vis d’autrui.

Une personnalité ferme n’est pas agressive ; elle sait se conduire de manière à ne froisser personne, sans perdre pour cela aucune de ses qualités. Mai si on lui demande son avis en toute liberté, la sincérité est son devoir. Un être fort ne craint pas qu’on s’oppose à lui, qu’on ait des opinions différentes, car il ne risque pas d’être absorbé par autrui.

Les gens sont très sensibles aux manifestations de ce calme intérieur.

Une telle sincérité est familière à l’Etudiant Pelmaniste ; il sait bien que pour profiter de notre Cours, pour obtenir de nos professeurs des conseils conformes à ses besoins personnels, la première chose qu’il a à faire est d’être à la fois sincère avec lui-même et avec nous.

10. La Personnalité et l’Oubli de Soi.

La personnalité, nous l’avons dit, ne doit pas être confondue avec l’individualité.

C’est à tort qu’on attribue de la personnalité à celui qui singularise par son aspect extérieur, s’empare des meilleures places, tâches de s’imposer par des manières brutales ou grossières. Celui qui prend pour ligne de conduite des principes supérieurs: dévouement, probité, justice, devoir arrive, au contraire, à al plus haute personnalité.

Cela paraît paradoxal. Et pourtant les plus authentiques personnalités peuvent être prises en modèles par l’humanité. La plus vraie personnalité favorise par son action et par son exemple la personnalité des autres, sans s’imposer comme arbitraire et tyrannique.

On a dit avec raison que le grand artiste est celui qui pense, souffre et crée pour l’humanité entière. On peut le dire aussi du grand savant. Le héros sacrifie sa vie au profit de ses semblables. Le saint dépouille tout égoïsme pour s’absorber en Dieu. Ainsi, la personnalité diffère autant de l’individualité que, selon l’expression de Spinoza, le Chien, constellation céleste, diffère du chien, animal aboyant.

La forme la plus élevée de la personnalité naît donc de l’oubli de soi. C’est en ce sens qu’on a pu dire du « moi »qu’il est « haïssable », comme mobile de l’égoïsme et obstacle à notre développement supérieur.

Le Pelmanisme ne vise pas, d’ailleurs, à créer des saints, des héros, des artistes ou des savants génies. Nous ne demandons à personne le sacrifice de sa vie, ni même de ses intérêts matériels.

Mais, comme éducateur nous devons y insister: pour être un homme dans la pleine acceptation du terme, il faut viser au-dessus de la médiocrité. Ne fût-ce que pour rester loyal et probe, que de fois on est obligé de sacrifier certains désirs légitimes !

11. Les Limitations subjectives de la Personnalité.

L’équilibre, hautement désirable, entre les éléments de la personnalité, la rend puissante, efficiente. Par contre, n’importe quelle rupture de cet équilibre nous prive de cette supériorité que nous avons obtenue par progrès sur nous-mêmes. Les limitations de la personnalité vont nous montrer, par une sorte de contre-épreuve, de quoi elle se compose normalement. Envisageons d’abord les limitations intérieures, en nous-mêmes.

Nous avons constaté que parmi les éléments de la personnalité il en est de simplement personnels: tous ceux qui constituent l’individualité. Mais il en est aussi de supra-personnels: les principes, les règles à la mesure desquels nous jugeons notre conduite. La personnalité se compromet, se détruit si elle tombe au-dessous d’elle-même ou si elle prétend, sans précaution, se hausser hors de ses ressources normales.

Subordonner l’égoïsme de l’individu à des valeurs élevées, nobles, impersonnelles, c’est le triomphe de la plus haute de la plus haute personnalité, comme c’est l’oeuvre de la civilisation. Au point de vue du savoir, nous atteignons à de l’impartialité, donc à plus de vérité, quand, cessant de nous tenir pour le centre du monde, nous nous intéressons aux choses en elles-mêmes, sans nous obséder du rapport qu’elles ont à nous. Au point de vue de l’action, nous mettons de la sagesse, de la beauté dans notre conduite, quand nous faisons passer avant notre intérêt grossier le vrai, le beau, le bien.

Il n’y a pas de façon plus sûre de créer en nous la véritable personnalité. C’est pourquoi le Pelmanisme accorde tant de prix, si utilitaire soit-il, à la vérité, à l’action désintéressée, ainsi qu’à la primauté des biens spirituels, les moins égoïstes de tous.

12. Le Problème Littéraire et Social de la Personnalité.

Dans les querelles littéraires, on a opposé la spontanéité, l’élan particulier, l’inspiration, le « moi » au jugement universel et à la raison, comme s’il n’était pas possible sans sacrifier le sentiment et l’inspiration, de les soumettre au contrôle de la raison, de mettre de l’art et de la rigueur dans leur expression. Dans les querelles sociales, on a opposé l’individu à la collectivité, comme si le suprême épanouissement de l’individu était incompatible avec une intelligente organisation collective.

Le problème est donc: faut-il exalter les fortes personnalités aux dépens des autres ? Ou vaut-il mieux réaliser une adaptation uniforme au milieu ?

En littérature, l’opposition des deux doctrines a été représentée par deux écoles: le classicisme et le romantisme. Le classicisme du XVIIe et du XVIIIe siècle n’estime que les vérités impersonnelles auxquelles tous les individus doivent se subordonner ; les grandes oeuvres de Corneille et de Racine décrivent surtout les sentiments permanents et ont pour but de démontrer que les individus doivent se soumettre aux règles de la raison, ainsi qu’aux lois de leur époque. Par contre le dernier quart du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe ont vi sévir, en Europe, un engouement prodigieux pour certaines attitudes littéraires, philosophiques, religieuses, qui offraient toutes ce caractère commun: donner le pas à l’individualité sur la personnalité.

Plus de règles impersonnelles ! Adoration des forces natives, haine de la réflexion et de la civilisation en tant qu’elle a des origines sociales ! Prédominance de la puissance et du génie sur la raison et le droit ! Primauté du sentiment et de l’instinct sur la réflexion !

Excès temporaires, influence d’une mode ? – Oui, mais ces excès ont tant duré, ils ont impressionné tant de consciences, ils ont aussi fait apercevoir tant de points de vue nouveaux qu’il comprendre comment ils furent possibles. L’explication, nous la tenons dans notre analyse antérieure: par réaction contre un classicisme desséché, on a révéré, au lieu des valeurs personnelles, des énergies individuelles ; mais le fait est que si l’on enlève à la personnalité les facteurs impersonnels qu’elle recèle, on lui enlève sa principale force et sa grandeur.

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13. Les Limitations extérieurs: l’Esprit de Groupe.

Mais voici un problème aussi grave: N’y a-t-il pas, par exemple dans l’esprit de groupe, des limitations extérieures à la personnalité ? Les partis politiques, les syndicats agricoles et ouvriers, les associations de tout ordre, la plupart sur la base professionnelle, ont des mandats impératifs. Un individu qui n’est pas enrégimenté dans le groupement de son métier ou de sa profession est en butte à plus de difficultés pour trouver du travail et ne profite pas des avantages (retraite, soins médicaux, indemnités de toute sorte, coopératives alimentaires, etc…) que le groupe distribue à ses membres. Cette tendance aux grands groupements s’étend de plus en plus et transforme la vie des masses.

Dans ces conditions, l’individu ne risque-t-il pas de perdre une partie de sa liberté d’action, c’est-à-dire de sa personnalité ? Oui, quand il s’agit de groupements politiques ; non quand il s’agit de groupements économiques, car, dans ce dernier cas, on ne demande pas compte au membre nouveau de ses opinions… du moins en principe.

L’Etudiant agira selon ses opinions, sur lesquelles nous ne voulons exercer aucune pression. Mais ceci dit, il ne doit pas permettre au groupe comme tel, à la masse, d’amoindrir sa personnalité ; bien au contraire, il doit donner le plus possible au groupe, mais en même temps profiter le plus possible lui-même du travail collectif. Cela revient à dire que dans son groupe, il doit être membre actif et non passif.

Une personnalité puissante n’a pas besoin d’être agressive ; elle exposera ses idées, elle indiquera les voies et les moyens qui lui paraissent propres à atteindre un certain but, elle usera de son influence personnelle, de son autorité morale et scientifique aux mieux des intérêts du groupe. Mais elle le fera avec calme. Et si la collectivité persiste dans la routine, s’oppose aux idées neuves, aux perfectionnements, inutile de pousser au tragique un lutte qui ne servirait à rien: il reste bien des tribunes, les journaux, les revues, les salles de conférences, les réunions simplement amicales, où l’on peut répandre ses idées et montrer comment améliorer ses idées et montrer comment améliorer telles ou telles conditions que l’on regarde comme périmées ou nuisibles.

Dans les réunions ne craignez jamais se donner votre avis s’il est motivé ; faites-le en peu de mots ; et concluez toujours par des formules nettes et claires, qu’on pourra utiliser comme bases de discutions ultérieures.

14. Le Respect de la Personnalité.

Dans la conversation, comme dans la vie sociale tout entière, il convient de prendre une certaine attitude vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis d’autrui: il faut respecter sa propre personnalité, et il faut aussi respecter sa propre personnalité, et il faut aussi respecter la personnalité des autres. Il est entendu que le premier devoir de l’individu est de se développer intégralement ; mais c’est à condition de ne pas gêner le développement intégral des autres. Cette limitation de chacun par tous et de tous par chacun constitue les bases mêmes de la vie civilisée ; c’est elle qui est à la racine des lois, des usages, de la politesse, de la conversation, bref de tous les rapports sociaux.

L’individu ne peut pas vivre en dehors de la société ; il dépend d’elle à la fois matériellement et intellectuellement ; c’est la société qui lui fournit la nourriture du corps et de l’esprit. Cet état d’indépendance réciproque fait que l’homme le plus fort et le plus libre est celui qui est le plus utile à la société ; l’égoïste ne sert à personne, aussi personne n’éprouve-t-il de la sympathie à son égard. Le développement de la personnalité diffère de l’égoïsme en ce qu’il fait de l’individu une force utile à tous.

L’égoïste est celui qui concentre sa pensée et ses forces à satisfaire à un certain nombre de besoins qui sont en lui, à l’exclusion d’autres besoins, d’autres sentiments dont le développement est indispensable à l’épanouissement de la personnalité. La sympathie, l’amitié, le désintéressement, la générosité ; autant de richesses que l’égoïste essaye d’ignorer, aux dépens même de sa propre culture, de sa propre plénitude.

On l’a dit: ce n’est pas en s’amputant le coeur qu’on le sent mieux battre. Les rapports d’affection et de dévouement qui naissent entre l’individu et la famille ou la société, sont des conditions favorables à la personnalité pourvu que l’on sache les intégrer dans l’unité de sa conduite et de sa pensée. Si la société pose des limites à notre action, elle constitue par contre un milieu dans lequel le caractère prend conscience de ses forces comme de ses faiblesses et trouve l’occasion de se parfaire.

Il semble d’abord paradoxal d’affirmer que développer sa personnalité s’obtient en lui imposant des limites, en la rétrécissant. Mais un peu de réflexion montre qu’à moins de se trouver dans la situation de

Robinson Crusoé, qui dans son île pouvait, en théorie au moins, sinon en pratique, développer sa personnalité intégralement et sans entraves, aucun de nous ne peut se passer de sa famille, de ses amis, de ses voisins, de l’Etat, de la société en général. Puisqu’il en est ainsi, plus chacun est instruit, dévoué au bien de tous, prêt à aider les autres, bon, moralement ferme, en un mot: altruiste, plus chacun des individus qui composent la société y gagne, et plus cette société comme groupe est puissante et capable de durée. Ceci à une importance toute particulière en France, où la population est relativement faible par rapport à celle des autres Etats de premier rang, et où, comme on la dit, « un citoyen doit à lui seul en valoir trois ou quatre des autres grands pays pour compenser par l’intelligence et l’instruction l’équilibre détruit par le nombre et la masse ».

Si je me donne pour but de former et de cultiver ma personnalité, il importe que les autres individus ne m’opposent pas d’obstacles, qu’ils respectent min but.

Ceci ne peut être obtenu que si moi, de mon côté, je respecte le leur. Le facteur essentiel du progrès global est donc un respect mutuel de la personnalité de chacun.

Ce qui ne veut pas dire qu’on puisse cultiver sa personnalité sans une surveillance de soi continuelle, ni qu’on puisse la laisser pousser comme un chêne dans une forêt. Nous avons tous une grande part d’insuffisances et de faiblesses ; ce n’est pas une raison de les admirer parce qu’elles sont, elles aussi, des composantes de notre personnalité. Tout au contraire, nous devons élaguer ces excroissances et ces malformations, non seulement pour nous-mêmes, mais aussi à cause des autres ; se laisser aller, par exemple, à des colères irraisonnées n’est pas seulement se faire du tort à soi-même, mais c’est aussi faire du mal à sa famille, à ses voisins, c’est détruire l’arrangement normal des sentiments et des pensées qui est nécessaire à la vie en société.

Donc entraînons notre personnalité à devenir forte et sage en l’adaptant à la vie et en la rendant capable de contribuer à la fois au bien individuel et au bien collectif.

15. Solution du Conflit apparent.

Ce qui nous importe, c’est de constater qu’à l’intérieur des limites imposées à chacun de nous par les formes actuelles de la société et par l’ensemble des idées courantes d’une certaine époque, il existe un grand nombre de possibilités de développement individuel, dont la plupart des hommes ne se doutent pas, ou dont ils font fi. Dans chaque profession, par exemple, il y a ceux qui l’exercent d’une façon machinale, au jour le jour, sans chercher à la perfectionner ni à se perfectionner eux-mêmes ; et il y a ceux, très per nombreux, qui se donnent pleinement à cette profession, la font progresser et se veulent supérieurs au train-train de la vie matérielle.

En se plaçant à notre point de vue, l’opposition entre le romantisme et le classicisme d’une part, entre les écoles individualiste et sociale d’autre part, se résout plutôt en une discussion de mots qu’en un antagonisme de choses. On peut acquérir une personnalité extrêmement riche et forte sans vouloir pour cela sacrifier tous ses devoirs à une seule passion, ou tyranniser sa famille, ses ouvriers ou la société en général. D’autre part, on peut développer sa personnalité en se conformant aux moeurs de son époque, sans pour cela devenir ce que Nietzsche appelait un « animal grégaire », une « bête de troupeau » ; on peut obéir aux lois, suivre la mode et les usages reçus, tout en conservant ce bien précieux qu’est l’originalité interne.

16. L’Unité de Vous-même.

Avoir, à la base de sa conduite et de ses affaires, des principes qu’on est prêt à rectifier selon m’expérience, pour les adapter à un idéel plus élevé, c’est fortifier et assouplir son action.

Lorsqu’on a précisé ses idées directrices et qu’on leur a soumis progressivement tous ses actes, on réalise l’unité de sa personnalité.

Vous pouvez dire de vous-même et on peut dire de vous que dans telle circonstance vous ne sauriez prendre que telle attitude. Conscient de vos principes et de votre idéal, vous êtes décidé d’avance à ne pas abandonner un ami qui, tombé dans la neurasthénie, a besoin de votre soutien, bien qu’il soit devenu encombrant et que vous n’ayez, à le fréquenter, aucune perspective intéressante. Car il s’agit avant tout de demeurer fidèle à vous-même, et de bon coeur.

Ainsi seul celui qui ne risque pas de désavouer ses principes, ne s’expose pas à se manquer à lui-même. Son unité fait la simplicité de sa personnalité. Sentiment et intelligence ne l’écartèlent pas, comme deux chevaux tirant l’un à hue, l’autre à dia. Deux fois dans son oeuvre, dans le Cid et dans Polyeucte, Corneille a exprimé en stances les tiraillements d’une personnalité incomplète. Nous disons incomplète, car elle n’est pas unifiée ; nous disons déjà personnalité, car il faut aspirer à l’harmonie pour se sentir déchiré. Quiconque n’est qu’ « individu »s’aperçoit à peine que les événements ou que ses propres caprices le harassent et le dispersent.

Un conseil pourtant: ne fixez pas des cadres rigides à votre personnalité. Elle doit pouvoir s’accroître dans des directions que vous ne sauriez prévoir. Etudiez vos forces personnelles, « sentez-les », oserons-nous dire, et profitez des leçons que vous donneront les circonstances. Allez dans le sens qui traduit le mieux votre moi et l’orientation générale de votre vie.