L’Esprit Chagrin

Prenons maintenant à partie un autre de ces microbes de notre volonté, de notre énergie et de notre bonheur. Il s’agit de l’esprit chagrin. Il est proche parent de l’envie et de la jalousie : si nous le laissons pénétrer dans la place, il a vite fait de pulluler et de désorganiser notre santé mo­rale et physique.

Quels sont les symptômes de l’esprit chagrin ?

En analysant cet état d’esprit, nous voyons qu’il procède aussi de l’égoïsme, soit sous forme d’orgueil, soit sous celle de vouloir tout rapporter à soi-même. C’est une face du pessimisme et la plus commune.

Celui qui est affligé de cette déprimante infirmité se met fréquemment en opposition et en contradiction avec tout ce qui l’en­toure. Il emploie la plus grande partie de sa vie et de sa vitalité à critiquer les gens et les choses. Il y a défaut d’harmonie entre lui, d’une part, et les personnes et les choses de son entourage, d’autre part l’homme à l’esprit chagrin a la prétention que tout s’harmonise avec lui ; il ne voit pas que c’est, au contraire, à lui de s’harmoniser avec les êtres et les objets avec lesquels il doit entrer en contact.

Comment contracter l’esprit chagrin ?

L’esprit chagrin s’acquiert et se développe beaucoup par nos rapports avec tout ce qui est pessimiste en ce monde ; par la lecture de certains livres et journaux qui présentent les choses sous leurs plus vilaines faces, critiquent à tort et à travers, servent à la curiosité malsaine les narrations de tous les accidents, malheurs et crimes imaginables et souvent imaginaires. On le contracte aussi en écoutant ces si nombreux mécontents qui ont toujours à se plaindre de quelqu’un ou de quelque chose.

L’esprit chagrin se nourrit surtout de la quantité de nos petites manies et exigences irréfléchies. Pour peu, par exemple, que nous soyons amis de l’ordre, il suffira d’un petit désordre pour troubler notre calme et gâter notre bonne humeur.

Tous nos petits chagrins et dépits, qui ont générale­ment leur source dans des faits de très minime impor­tance, sont très préjudiciables à notre santé et ruinent notre énergie.

L’homme qui s’abandonne à l’esprit chagrin et au dépit se dépouille lui-même des bonnes choses de la vie, éloigne de lui amis, clients et relations utiles.

Le philosophe Hume avait coutume de dire qu’il aimerait mieux posséder, pour seul et unique bien, un heureux caractère, toujours disposé à ne voir les choses que par leur brillant côté, plutôt qu’un caractère sombre avec 50.000 euros de rentes.

Comment se débarrasser de l’esprit chagrin ?

Si nous sommes affligés d’un esprit chagrin, et bien nombreux ceux qui sont plus ou moins dans ce cas, comment nous en débarrasserons-nous ?

Il n’y a qu’un seul moyen : mettons-nous en tête de ne pratiquer chaque jour, du matin jusqu’au soir, que l’optimisme. Autrement dit, prenons la ferme résolution de ne vouloir considérer les gens et les choses que sous leurs plus beaux côtés ; appliquons-nous à remplir ce pro­gramme dans toutes nos occupations quotidiennes. Il faut immédiatement retirer notre attention à tout ce qui peut amener sur nos lèvres ou dans nos pensées une critique ou une plainte.

Tout d’abord, expurgeons soigneusement nos lectures de tout ce qui est pessimiste. Qu’avons-nous besoin d’envisager ce qui est laid, regrettable ou mauvais dans la vie des autres, réelle ou fictive ? C’est déprimant et désespérant. Nous ne devons, au contraire, ne regarder que ce qui est bon, bien et beau. Ceci seul mérite notre atten­tion, ceci seul nous réconfortera et nous donnera con­fiance en nous-même et en la vie.

Dans les journaux, il faut sauter résolument sur tout ce reportage de potins, d’accidents, de crimes, de catastro­phes. Ne nous absorbons pas non plus sur les critiques d’actes d’autorités, surtout lorsqu’elles sont faites avec acrimonie.

Il faut pourtant bien être renseigné, m’oppo­sera-t-on peut-être, et payer son tribut de pitié aux mal­heurs d’autrui.

Nous serons toujours suffisamment rensei­gnés sans cela, je vous assure, et quant à notre pitié, les malheureux n’en ont que faire. En leur apportant notre pitié, nous ajoutons notre propre dépression morale à la leur. Ce qu’il faut leur apporter, quand c’est en notre pouvoir, c’est du réconfort, que ce soit par des dons, des paroles ou des pensées.

Pour que nous puissions être ré­confortants, il faut que nous ayons éliminé de nous tout pessimisme, tout esprit chagrin. Il faut, pour cela, que ces derniers ne soient pas nourris par ces longs récits sen­sationnels de tous les malheurs imaginables auxquels nous ne pouvons pas nous intéresser efficacement.

Si nous sommes abordés par ces geigneurs, ces critiqueurs qui n’ont jamais fini de se plaindre de ceci, de cela et de tant de choses encore, répondons-leur comme les Espagnols : Qu’importe !

En effet, les causes de toutes ces plaintes, si nous les considérons avec un recul suffisant, ont si peu d’impor­tance dans l’ensemble. Et ce « qu’importe », répétons-le à nous-mêmes, quand nous aurons une de ces mille petites contrariétés, si insignifiantes en elles-mêmes, mais qui s’enflent, s’enflent et deviennent pour l’instant de noirs nuages qui obscurcissent notre horizon, lumineux sans cela, et nous empêchent de jouir du bon soleil de la vie.