L’utilisation des perceptions et des sensations

Le Dressage de l’Attention.

1. Nous vous avons conseillé de développer les organes des sens: encore faut-il y appliquer une certaine méthode et non pas se livrer au hasard. Le plus souvent, nos sens se contentent d’enregistrer les diverses sensations de la vue, de l’ouïe, du tact, sans que notre conscience intervienne activement; elles constituent ainsi un trésor dans lequel nous pouvons puiser grâce à la mémoire.

Tout autre est l’activité consciente nommée observation: c’est un acte volontaire par lequel chacun de nos sens ou plusieurs d’entre eux font attention aux phénomènes extérieurs correspondants; bien observer, c’est se donner des perceptions et des sensations aussi vigoureuses, aussi nettes et aussi complètes que possible.

Sous l’influence de l’attention, l’observation peut être : a) quantitative (on observe peu ou beaucoup) ; b) qualitative (les choses observées sont, ou non, importantes, originales) ; c) passive ou active (selon qu’elle enregistre tout ou fait un choix); l’habitude tend à rendre passive l’observation qui était d’abord active. Grâce à l’attention, nous faisons un choix parmi les impressions et les sensations; la valeur de l’observation dépend de la valeur de ce choix, qui ne peut être bon que si nous possédons à la fois des sens aiguisés, un esprit critique bien développé et des connaissances précises dans un certain nombre de domaines.

Utilisez les Préperceptions.

2. Nous n’avons parlé jusqu’ici que des impressions qui frappent nos sens de l’extérieur et qui, par l’intermédiaire de la conscience, deviennent des perceptions. Mais notre attention s’exerce aussi dans le monde intérieur qui comprend la mémoire, l’imagination, la réflexion. Toute perception, on l’a vu dans le chapitre précédent, exige des sensations et des images puisées dans les stocks de la mémoire: pour observer, il faut faire appel à ce trésor; les perceptions emmagasinées antérieurement et qu’on évoque par l’attention sont dites préperceptions. Voici une illustration, par le psychologue américain William James, de ce mécanisme intéressant:

« Tel phénomène une fois signalé sera aperçu de tous, que pas un homme sur dix mille n’aurait découvert à lui seul. Même en poésie et en art, nous avons besoin qu’on nous souligne les aspects originaux, les effets à admirer, pour faciliter à notre nature esthétique son plein épanouissement et la garder des émotions à contretemps maladroits. Un des exercices pratiqués dans les Kindergarten consiste à faire compter aux enfants le plus grand nombre possible de détails dans un objet donné, fleur ou oiseau empaillé. Les enfants nomment de suite ce qu’ils connaissent déjà: les feuilles de la fleur, la queue, le bec et les pattes de l’oiseau. Mais ils regarderont des heures entières avant de distinguer les narines, les ongles, etc. jusqu’à ce qu’on les signale à leur attention: dès lors, ils ne manqueront pas dans la suite de les voir à chaque reprise de l’exercice. Bref, nous ne percevons d’ordinaire que ce que nous pré-percevons. »

Donc, « pour que l’attention se porte sur un objet et le perçoive intégralement, il ne suffit pas qu’il soit présent aux sens, il faut encore qu’il soit présent à l’imagination ». L’image doit venir au secours de la sensation pour lui donner plus de relief, et ceci avec d’autant plus de nécessité que la perception aura été plus faible.

Renforcez vos Perceptions.

3. Donc, dit encore James, « le meilleur moyen de ne pas manquer une perception faible est d’aiguiser et de préparer l’attention en se donnant préalablement la même impression, mais plus nette ». C’est le cas de la jeune fille qui attend avec impatience son bien-aimé: un petit coup à la fenêtre, imperceptible pour l’oreille la plus fine, sera distingué par celle qui concentre toute son attention sur l’image auditive de ce signe convenu d’avance.

Le pouvoir de renforcer des perceptions faibles est d’une grande utilité pratique: 1° quand il s’agit des perceptions très rapides; 2° quand il s’agit de plusieurs perceptions simultanées: par exemple, retrouver quelqu’un dans une foule, un objet parmi d’autres, distinguer une voix que l’on connaît dans le bruit d’une salle, suivre une ligne mélodique dans la polyphonie d’une symphonie; 3° quand il s’agit de personnes myopes. Sans nous étendre ici sur ce sujet qui appartient aux spécialistes, remarquons seulement qu’une personne myope peut trouver un soulagement sensible en renforçant par des images certains détails qui lui sont familiers.

Autre chose: nous savons tous que la netteté avec laquelle on voit un objet dépend en grande partie du fond sur lequel il se trouve (on verra par exemple beaucoup mieux un objet foncé sur fond clair que sur fond foncé). On peut ainsi augmenter la netteté de la perception en renforçant mentalement la couleur du fond: on verra beaucoup mieux des lettres noires situées à une certaine distance si on s’imagine fortement la couleur blanche ou, ce qui est encore plus facile, des objets blancs qui nous sont familiers (le lait, le papier, la neige), ou qui ont pour nous une valeur affective (par exemple la ouate pour un chirurgien). La réussite dépend beaucoup de l’entraînement auquel vous savez soumettre votre «imagerie ».

Les Avantages de l’Observation.
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4. Nombreux sont ceux qui passent à côte des personnes et des choses sans les voir réellement; nombreux sont aussi ceux à qui les faits même les plus simples ne « disent » rien. C’est contre ce défaut général que le Pelmanisme veut réagir, puisqu’il veut créer des hommes d’action. Or, comment agir quand on voit mal et qu’on entend mal ? Pour ceux, au contraire, qui savent tenir leurs sens en éveil, qui s’intéressent à mille choses, qui sans cesse observent, enregistrent et évaluent, l’action devient aisée et les échecs mêmes sont un enseignement. L’observation les arme pour la vie.

Grâce à elle, ils discernent entre les choses des rapports multiples, des ressemblances, des différences qui jusque-là, leur demeuraient cachées. C’est souvent une observation insuffisante qui est la cause de nos erreurs de jugement. Que de gens sont incapables de distinguer un asiatique d’un autre ! Or, il y a autant de différences entre les diverses races asiatiques qu’entre les diverses races européennes; ces différences se manifestent chez eux, comme chez nous, dans les détails. Trop souvent, on raisonne de même dans la vie courante, on ne juge des choses -ou même des êtres vivants -qu’en bloc, alors qu’une observation plus attentive et plus soutenue aurait permis un classement et une appréciation plus conformes aux réalités scientifiques; or, quoi de plus important autant au point de vue pratique qu’au point de vue théorique pur, que d’avoir surtout des idées justes ? Si tant d’intellectuels manquent de sens pratique, c’est qu’ils négligent de prendre contact avec la réalité par l’observation directe. Ils se servent trop uniquement de ce qu’ils ont lu.

En outre, ne pas observer est l’une des causes les plus directes de l’ennui. Comment la vie serait-elle intéressante pour ceux qui n’ont que des perceptions monotones, pour qui tout est sur le même plan ? Rien ne peut les toucher ni les émouvoir. Qu’ils acquièrent l’habitude de l’observation: aussitôt les manifestations de la vie se nuancent à l’infini, ce monde qui leur semblait uniforme et vide peuple merveilleusement, ils vibrent à l’unisson des autres et non seulement cessent d’être des spectateurs désabusés, mais s’élèvent au rang des créateurs d’émotions et de connaissances.

Son Importance Scientifique.

5. Quand cette curiosité vise à déterminer comment toutes choses se produisent, selon leurs causes ou leurs lois, elle détermine l’esprit d’observation scientifique, qui préside à l’élaboration des sciences physico-chimiques et naturelles.

Le célèbre entomologiste Fabre, pour connaître exactement et à fond les moeurs des insectes provençaux, pratiqua sans trêve durant une longue vie, des observations systématiques.

La plupart des découvertes procèdent d’une observation originale et persévérante. C’est souvent une remarque extrêmement simple qui, pour un esprit préoccupé de certains problèmes, est chargée de sens. Vous connaissez l’histoire de la pomme de Newton et de la découverte des lois de la pesanteur. De même, certains mouvements inexpliqués d’Uranus firent penser qu’il devait y avoir dans le système solaire une planète encore ignorée: d’où la découverte de Neptune par Le Verrier.

A l’observation simple et directe s’ajoute, surtout dans les laboratoires, l’expérimentation, c’est-à-dire l’observation de phénomènes produits par des expériences volontaires. On peut d’ailleurs faire aussi des expériences commerciales et sociales. Mais c’est toujours l’observation méthodique, qui seule permet de formuler des conclusions et des lois.

A l’origine de presque toutes les grandes découvertes industrielles, il y a ce fait : un bon observateur a vu et compris une chose qu’avant lui des milliers d’hommes avaient eue sous les yeux sans la comprendre et même sans la remarquer.

C’est ainsi que l’observation de rayons irisés dans un amas de détritus, à la porte d’une raffinerie de pétrole, suggéra la possibilité de fabriquer des teintures et divers autres produits avec le goudron de houille. Vous connaissez l’histoire de Denis Papin qui remarqua, en observant une marmite placée sur le feu, que la vapeur soulevait le couvercle malgré les efforts qu’il faisait pour le maintenir en place. Il découvrit en partant de ce fait le principe de la machine à vapeur.

C’est en observant que l’intensité d’un courant électrique est diminuée, pour une force électromotrice donnée, par l’introduction dans le circuit d’une bobine de fil de maillechort (alliage de cuivre, de zinc et de nickel) que l’on découvrit le rhéostat, ce qui rendit possible la traction électrique. Avant cette découverte et ses applications, on ne pouvait employer l’électricité comme force motrice, car il n’y avait pas moyen de distribuer à volonté l’intensité du courant qui actionne le train électrique.

Son Importance Artistique.

6. Léonard de Vinci, dans son Traité sur la Peinture, enseignait que, « pour acquérir la notion exacte de la forme des choses, on doit commencer par en étudier les différentes parties et ne pas s’occuper de la deuxième avant d’avoir bien étudié et pratiqué la première; autrement, on perdrait son temps ». Léonard avait noté, par exemple, que le cartilage formant l’arête du nez peut présenter huit formes différentes.

Le célèbre peintre Whistler exerçait, lui aussi, avec le plus grand soin, ses facultés d’observation. « Je n’oublierai jamais, dit un de ses biographes, la leçon qu’un soir il me donna. Nous avions quitté son atelier à la brune et nous longions les jardins de l’hôpital de Chelsea. Soudain, il s’arrêta et me montra dans le lointain un groupe de bâtiments et une vieille auberge dont les fenêtres jetaient des lueurs d’or à travers la brume vaporeuse du crépuscule. « Regardez ! » dit-il Comme il n’avait rien pour dessiner ou prendre des notes, je lui offris mon carnet, « Non, non, dit-il, laissez ça. » Après une longue pause, il s’éloigna de quelques pas; puis, tournant le dos à ce qu’il venait de contempler, il me dit: «Maintenant, voyons si j’ai bien appris. »

Comme il eût récité un poème appris par coeur, il me « récita » le paysage. Plus loin, un autre paysage, encore plus beau que le premier, s’offrit à nos yeux. Vainement j’essayai d’y attirer son attention: « Non, non, dit-il, jamais deux à la fois. » Quelques jours après, je pus admirer dans son atelier notre premier paysage magistralement reproduit. »

Cette anecdote montre la faculté qu’avait Whistler de saisir un sujet dans son ensemble et d’en garder l’impression jusqu’à ce qu’il pût en fixer tous les détails sur la toile. Elle nous permet de mieux comprendre la vérité de ses oeuvres et nous révèle jusqu’à un certain point le secret de leur charme. Exercez-vous de même à voir en même temps les détails et l’ensemble.

Rembrandt n’avait acquis la même faculté qu’après bien des années d’efforts. Comme, à vingt-quatre ans, il ne dessinait pas assez correctement de mémoire, il s’astreignit à de patients exercices d’observation, toujours le crayon en main. De là ses nombreuses études de mendiants et de modèles. Par cette contrainte, il parvint à se pénétrer si exactement des détails de tout ce qui passait devant ses yeux qu’on ne pouvait discerner s’il avait dessiné de mémoire ou d’après nature. Donc, ne vous rebutez pas si vos premières tentatives d’observation sont, sinon entièrement inexactes, du moins défectueuses. Prenez exemple sur ce maître et dites-vous que c’est en s’exerçant inlassablement qu’on devient un bon observateur.

Si les grands poètes du XIXe siècle, Lamartine, Vigny, Hugo, Théophile Gautier, ont eu de la nature un sentiment si vif, s’ils en ont si bien chanté les beautés, c’est qu’ils l’avaient minutieusement observée. Lisez attentivement cette page de Victor Hugo :

… Des ocres et des craies,
Plaines où les sillons croisent leurs mille raies,
Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson,
Quelques meules de foin debout sur le gazon,
De vieux toits enfumant le paysage bistre,
Un fleuve qui n’est pas le Gange ou le Caystre,
Pauvre cours d’eau normand troublé de sels marins;
A droite, vers le nord, de bizarres terrains
Pleins d’angles, qu’on dirait façonnés à la pelle,
Voilà les premiers plans; une ancienne chapelle
Y mêle son aiguille, et ronge à ses côtés
Quelques ormes tordus, aux profils irrités,
Qui semblent fatigués du zéphyr qui s’en joue,
Faire une remontrance au vent qui les secoue.
Une grosse charrette au coin de ma maison
Se rouille, et devant moi, j’ai le vaste horizon
Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures.
Des poules et des coqs, étalant leurs dorures,
Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits
Me jettent par instants, des chansons en patois.
Dans mon allée habite un cordier patriarche,
Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue et marche
A reculons, son chanvre autour des reins tordu…
(L’Ame des Fleurs. « Contemplations »)

Formes, couleurs, bruits, attitudes, actions, le grand poète percevait tout parce qu’il observait tout.

On pourrait dire la même chose de La Fontaine. La patience avec laquelle le fabuliste observait la nature et les bêtes est restée légendaire. N’arriva-t-il pas un jour fort tard à diner, parce qu’il avait suivi le convoi d’une fourmi morte, avait assisté à l’enterrement, et était revenu avec la famille à la fourmilière mortuaire !

Son Importance Professionnelle.

7. Il n’y a pas de profession où vous puissiez exceller si vous n’avez pas des sens bien entraînés et l’habitude de l’observation soutenue. L’ingénieur et le médecin, voilà deux types d’hommes en apparence bien différents: en réalité ils ont en commun ce caractère essentiel: la capacité de pourvoir, au moyeu de leurs connaissances, à des solutions souvent urgentes. Ils doivent fournir à tout instant des directions pratiques; il leur faut de promptes initiatives. Les plus habiles sont ceux qui, ayant observé avec acuité des cas antérieurs, en trouvent une application spéciale dans le cas présent non moins profondément scruté. Pour réussir, il ne leur suffit pas d’appliquer automatiquement des formules toutes faites; chaque cas diffère en quelque point des cas analogues; c’est l’habitude qu’ils ont d’observer vite et bien qui leur fait découvrir les ressemblances et les différences, et adapter le traitement général connu au cas particulier accidentel et imprévu.

Comme le médecin, l’ingénieur doit d’abord préciser un diagnostic. Sa décision est affaire de compétence technique autant que de science. C’est le souvenir de ses observations passées qui le guide; c’est encore l’observation qui lui fera constater s’il a vu juste et agit comme il le fallait.

Dans toutes les professions, le développement de l’acuité des sens dépend plus ou moins des connaissances techniques. Elles peuvent dicter un jugement immédiat dans le cas du drapier qui se fie à son toucher pour déterminer la substance et la qualité d’une étoffe ou du marchand de vins dont le goût précise instantanément le cru et l’année d’un vin dégusté. Il faut par contre infiniment plus de réflexion à l’antiquaire, qui doit dépister mille truquages, tirer parti d’une foule de renseignements puisés dans l’histoire et les musées et, en outre, apprécier en artiste autant qu’en érudit. L’habileté à discerner le faux et l’authentique n’est pas une dextérité qui dépende des sens seuls; elle exige aussi la culture du jugement.

Il n’est pas de profession où cette sagacité ne trouve à s’exercer plus ou moins. Même dans les tâches exclusivement manuelles, il y a une « légion de détails » où les surprises sont toujours possibles. Toute maitresse de maison perspicace, qu’elle travaille par elle-même ou qu’elle commande à des serviteurs, connaît la valeur pécuniaire d’un oeil exercé à discerner la qualité et le prix véritables des choses.

Son Importance dans les Affaires.

8. L’éducation des sens a même une grande valeur pécuniaire. Avec des sens exercés, non seulement vous remarquerez plus de choses que la plupart des hommes, mais vous arriverez à posséder des notions, des renseignements, des moyens d’une importance fondamentale dans les affaires.

Rien n’agace plus un chef que les erreurs et les ignorances de ses employés dues à un manque d’observation des détails. On envoie un apprenti porter un ordre à un contremaître. A son retour, son patron lui demande si les ouvriers ont passé la seconde couche de peinture. Il n’en sait rien; il n’a pas regardé.

« C’est un âne », pense le patron. Il penserait tout autrement si l’apprenti avait vivement répondu: « Oui, partout, sauf au rez-dechaussée ». Au lieu de rester saute-ruisseau, ce garçon monterait en grade.

Peut-être n’est-il pas plus sot qu’un autre, mais personne ne lui a dit qu’il faut être observateur, ni surtout apprendre à le devenir. Un comptable, un contremaître, bien mieux un ouvrier de n’importe quelle spécialité a sans cesse besoin de savoir observer; et sans avoir aiguisé cette faculté, il lui est impossible de faire; son chemin. Parmi les qualités qui distinguent les chefs d’entreprise et les grands hommes d’affaires, le don d’observation est l’une des plus nécessaires:

Il l’est même dans la vie courante, par exemple pour la femme qui fait ses emplettes. Helleck raconte qu’une dame entra un jour dans un magasin pour acheter un col en dentelle. Apparemment des articles bon marché ne lui convenaient pas. Le commis s’aperçut bientôt qu’elle ne savait pas distinguer la dentelle faite à la main de celle qui est fabriquée à la machine. Il continua donc a découvrir de nouveaux modèles dans son stock, et, chaque fois, il élevait les prix. Il remarqua que plus les cols étaient chers, plus ils plaisaient à la dame. Il lui en vendit enfin un, soi-disant en véritable Cluny, au prix de 80 francs, ce qui faisait à peu près 65 francs de plus qu’il ne lui avait demandé la première fois pour la même qualité de marchandise. Voilà un cas où des connaissances précises, fondées sur une observation attentive des détails caractéristiques, auraient dévoilé la fraude.

Discernez les Différences.

9. Cette anecdote prouve qu’il est de première importance, dans la vie pratique, de savoir discerner les différences. Ceci est facile quand les objets se ressemblent peu, comme une pomme et une clef. Mais il faut être bon observateur pour trouver vite la différence entre deux objets d’apparence identique. Cette finesse dans la « sensation de différence» se laisse développer par des exercices du type suivant.

Prenez deux grains de raisin de même grandeur et cherchez-y des différences, ensuite augmentez-en le nombre; faites le même exercice avec d’autres objets, d’apparence identique, par exemple deux cailloux de même grandeur, deux épingles, deux cuillers à café ou deux assiettes » prises dans le même service. Profitez de chaque occasion où vous rencontrez des objets « identiques » pour vous exercer. Vous remarquerez au bout d’un certain temps, avec satisfaction, que votre capacité d’apercevoir les différences a augmenté sensiblement. Vous acquérez ainsi peu à peu le don précieux de voir plusieurs choses là où les autres n’en voient qu’une seule. « Faire la différence » est le point de départ du progrès de la connaissance et l’instrument essentiel de toutes les sciences d’analyse.

Pratiquement, cette méthode d’observation a de grands avantages; elle permet, par exemple, de distinguer l’artificiel du naturel. Voici la description des caractères des vrais et des faux rubis que nous a donnée un expert en pierres précieuses.

STRUCTURE LA VRAIE PIERRE LA PIERRE ARTIFICIELLE

Bulles…De formes irrégulières, souvent allongées, fréquemment angulaires.

En général parfaitement rondes, rarement allongées, et jamais angulaires.

Variations de couleur…

La couleur varie fréquemment suivant les différentes parties de là pierre : les bandes sont, soit parallèles, soit irrégulières.

Couleur généralement uniforme, varie occasionnellement; le tour des bandes est courbe.

Stries…Parfaitement droites ou angulaires.

Série de courbes concentriques.

Matières étrangères

Particules de dimensions variées disposées irrégulièrement.

Petites particules généralement disposées en courbes suivant les lignes striées.

Soie Caractérise tout à fait le rubis naturel ; est due à une série de minuscules canaux suivant trois directions définies, d’où la lumière est réfléchie, ce qui donne un reflet soyeux.

Cette structure ne se trouve jamais dam les pierres artificielles.

A nôtre époque, où la fabrication des pierres artificielles est si florissante, il est utile de savoir que la manière la plus simple de les reconnaître, c’est de constater leur moindre transparence. Vous pouvez voir clairement et nettement au travers de la véritable pierre, mais non au travers de la fausse, car alors l’image est toujours plus ou moins voilée.

Une pierre précieuse naturelle montée, même portée pendant quelques heures, reste toujours froide: on peut s’en rendre compte en la mettant contre le lobe de l’oreille. La pierre artificielle, au contraire, s’échauffe dans la main.

L’observation a donc permis de discerner des « caractères différentiels».

Comment Interpréter ses Observations.

10. Nous l’avons déjà dit : observer avec exactitude n’est encore qu’un premier pas vers la connaissance; le second consiste à interpréter ses observations.

La culture des sens implique une curiosité permanente et une culture préalable de l’esprit. Le monde extérieur ne vous révélera pas grand chose si vous ne l’interrogez pas, c’est-à-dire si, n’ayant pas choisi un sujet qui vous intéresse, vous vous contentez de regarder, d’écouter n’importe quoi. Ayez avant tout un sujet d’intérêt, ce que, dans la leçon IL nous appelons un but. Ce but agira comme un aimant sur les sensations que vous recevrez des choses : celles qui ont trait à votre préoccupation dominante viendront irrésistiblement à vous, seront retenues et assimilées; elles vous serviront à comprendre les autres sensations de même ordre, par analogie ou par contraste.

Sans doute, bien observer, c’est observer beaucoup de détails. Mais vous risquez de vous y perdre si vous n’avez pas une idée directrice qui puisse vous servir à les débrouiller, à les classer et à les grouper. Parmi les données de vos sens, les unes doivent être isolées, les autres associées. Il faut, pour cela, les comparer entre elles et les rapprocher de ce que vous savez déjà. Les leçons prochaines vous feront comprendre l’importance capitale de la méthode dans tout effort de l’esprit.

Voici dès maintenant quelques cas typiques qui illustrent la nécessité d’une méthode rigoureuse d’interprétation dans certaines circonstances.

Le Major Corbett Smith, dans son livre La Marne et Après, raconte que «plusieurs soldats et un caporal, tous observateurs exercés, furent chargés d’aller reconnaître une ferme. Les derrières du bâtiment confinaient à un petit bois. «Quelle sorte d’arbres ? » demanda le caporal. « Des hêtres », lui répondit-on. Il sut donc immédiatement qu’il serait difficile d’aborder la maison de ce côté, car dans les forêts de hêtres, il n’y a pas de sous-bois. Ils partirent pourtant, mais en se dissimulant de leur mieux.

« Comme ils approchaient des arbres, en silence, un couple de ramiers s’envola soudain. Ils comprirent que quelqu’un dans le bois avait dû déranger ces oiseaux. Ce ne pouvait être que des ennemis, puisqu’il n’y avait qu’eux dans les environs. La patrouille rampa toujours silencieusement jusqu’à l’entrée de la ferme, y pénétra et surprit quatre soldats allemands dans la cuisine du fond. Un cinquième, sous les hêtres, ramassait du bois. Si le caporal n’avait pas connu familièrement les hêtres, si ses hommes n’avaient pas remarqué et interprété chacun à part lui la fuite des ramiers, leur petite expédition n’aurait peut-être pas aussi bien réussi. »

Le Travail du Détective.

11. Prenez une paire de vieilles chaussures. Regardez-les bien. Pourriez-vous dire, avec quelque chance d’exactitude, à quelle sorte d’homme elles ont appartenu ? Non, probablement. Cette question fut posée à un médecin qui pratiquait volontiers les méthodes de déduction chères à Sherlock Holmes. Il répondit :

« L’homme qui a porté ces souliers est très grand. Aucun homme de petite taille ne pourrait marcher couramment avec des souliers de cette dimension ! -Il marche à longues enjambées. J’en suis sûr. Voyez comme ses talons sont éculés. Vous avez certainement remarqué que, si vous faites de grands pas, vos talons, touchant le sol avant la semelle, s’usent très vite. Notre homme a des rhumatismes.

C’est sa sueur qui a pourri le cuir à l’intérieur. Il passe une grande partie de son temps en plein air. A la marque en creux que je vois sous la semelle, je reconnais qu’il use souvent d’un marchepied. Il pourrait bien être conducteur d’omnibus. Quelle que soit sa position sociale, il ne s’occupe guère de sa toilette, et ce n’est pas un homme de sport, puisqu’il marche en dedans. »

On remit ces mêmes souliers à un détective qui fit ce rapport : « L’homme est grand (environ 1 m. 80), il est solidement bâti. — A en juger par la manière dont ses souliers sont usés au milieu, il doit peser à peu près 89 kilos. — Ce n’est pas un ouvrier. — Il ne soigne pas ses chaussures, et pour les porter aussi éculées, il devait, en ce temps-là, « tirer le diable par la queue ». Il a des « pieds de canard. »

En réalité, ces chaussures appartenaient à un reporter d’un journal populaire, homme de haute taille (1 m. 85), -marchant à grands pas, -grimpant à l’autobus plus souvent qu’à son tour, massif, -ne pratiquant aucun sport -peu soigneux dans sa mise.

Systèmes d’Identification.

12. Les annales de la police judiciaire sont pleines d’anecdotes qui prouvent à quel point l’observation méthodique tend peu à peu à la science proprement dite. En voici quelques-unes à titre d’indication. Souvent, pour esquiver un interrogatoire serré, les inculpés font semblant d’être sourds.

En voici un qui ne sourcille même pas quand on fait tomber derrière lui un poids de dix kilos. Cet excès d’insensibilité le trahit; il est poussé trop loin. Averti par l’ébranlement, de l’air, du plancher et des parois de la salle, un vrai sourd se serait retourné instinctivement.

Une maison de campagne avait été cambriolée. Pour dépister la police, les voleurs avaient fait de fausses empreintes sur la terre humide d’une corbeille de fleurs. On y voyait les traces de la marche de quatre personnes dont une femme. Les détectives s’aperçurent vite que les empreintes des chaussures de femme étaient truquées: le voleur qui avait mis des souliers de femme avait fait des pas d’homme.

Un voleur se défendait d’avoir dérobé de la farine dans un moulin. La semelle de ses chaussures le trahit: elle était recouverte de deux couches de boue entre lesquelles se trouvait un peu de farine.

Certes, il n’est pas nécessaire d’appliquer à vos affaires, à votre profession, à tout ce qui vous intéresse, une méthode aussi rigoureuse que celle de la police. Mais les petites découvertes que vous aurez faites chemin faisant, vous les aimerez parce qu’elles seront vôtres, vous prendrez confiance en vous-même, et vous saurez bien ce que vous aurez appris de la sorte.

Apprenez à Observer Vite et Bien.

13. L’exercice rend l’exécution d’une fonction de plus en plus facile, rapide et de moins en moins consciente. C’est là une loi générale de l’habitude. Il en est de même pour l’observation: on observe au début avec effort, avec beaucoup d’attention et lentement, mais on finit par observer sans s’en rendre compte et d’une façon instantanée. Donc ne soyez pas découragé par la lenteur de votre apprentissage d’observateur; n’oubliez pas que pour apprendre à lire, vous avez du d’abord observer chaque lettre, mais que maintenant vous le faites à votre insu.

Il s’agit avant tout de développer votre capacité d’observation. C’est comme dans les exercices de gymnastique: le mouvement lui-même n’a aucune valeur pratique; car on ne produit rien en levant 10 fois le pied en l’air, ou en pliant son bras. Mais la fonction des muscles s’exerce et c’est ce qu’on demande à la gymnastique. Ainsi doit être développée en vous la fonction mentale appelée observation.

Puis, vous devez apprendre à observer avec précision et avec rapidité. Il y a des choses qu’il faut considérer très attentivement pour être sûr qu’elles bougent ou restent immobiles, qu’elles changent de couleur ou non. Il est parfois nécessaire d’examiner une étoffe de très près, de la manier même pour découvrir ses défauts. La justesse des appréciations dépend de la rigueur avec laquelle on perçoit les analogies et les différences, et cette ligueur est en raison directe de l’attention. L’observation précise est le plus souvent le propre des esprits lents, pondérés. Elle exclut d’ordinaire la vitesse, qualité aussi précieuse que rare. La compétence exceptionnelle de l’« expert » tient à ce qu’il concilie justesse et rapidité: son jugement n’est pas moins sûr que prompt. Tous les hommes ne sont pas appelés à devenir experts.

Mais tous les Pelmanistes doivent y tendre et peuvent y prétendre. Animé, stimulé, soutenu par cette conviction, guidé par un enseignement qui est le fruit de la science et de l’expérience, vous aimerez, posséderez, dominerez votre métier et réaliserez sûrement la légitime ambition qui vous a amené au Pelmanisme.

Vitesse, précision, ces deux qualités qui, théoriquement, semblent s’exclure, s’unissent dans la pratique, s’entraident et finissent par se fondre en une aptitude inestimable. Admirable résultat de cette activité harmonieuse de toutes les énergies mentales qui est l’idée mère, le thème perpétuel, le but permanent du Pelmanisme.

Nous ne nous lasserons pas de vous le répéter: c’est par une minutieuse analyse que vous connaîtrez les choses; c’est par l’exercice que chacune de vos facultés, prise isolément, acquerra toute la puissance dont elle est capable ; mais ces connaissances et ces puissances resteront stériles si vous ne maintenez entre elles la concordance harmonieuse qu’elles ne peuvent réaliser que dans l’action.

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