Qu’est-ce que la dépression?

Excellente question.

Hélas, personne ne connaît vraiment la réponse. Les spécialistes l’envisagent de toutes sortes de manières et croyez-moi, mieux vaut éviter de pénétrer trop avant dans le labyrinthe de leurs concepts : on sait quand on y entre, on ne sait pas toujours quand et dans quel état on en sort…

Si vous le permettez, nous en resterons donc pour l’instant à une définition très simple, voire trop simple : la dépression est « un malheur qui dure ». Au-delà du mystère

Malheur causé par quoi ?

Certains estiment que pour parler de dépression, il faut que son origine reste mystérieuse et indéfinie ; d’après d’autres, même la douleur faisant nécessairement suite à la disparition d’un être aimé mériterait le nom de dépression.

L’essentiel est de garder à l’esprit que toute souffrance durable a des causes, que celles-ci soient flagrantes ou problématiques, patentes ou cachées. La loi de causalité qui régit l’univers ne connaît pas d’exception. Pas d’orage sans nuages, pas d’ortie sans racine, et quand un lapin blanc surgit d’un haut-de-forme noir, ce n’est pas un miracle : il y a un truc.

Bref, un mal-être peut être inexpliqué, il n’est jamais inexplicable ; même les dépressions « sans cause » en ont une. Quand on broie des idées noires, c’est pour une raison – au moins une, souvent plusieurs.

La logique de vos émotions ne vous saute pas aux yeux ?

Sous la surface elle n’en est pas moins présente. La pire avalanche de sentiments contradictoires cache toujours un ordre et l’harmonie d’une cohérence.

Si j’insiste sur ce point, c’est que vous vous culpabilisez peut-être, comme beaucoup d’autres personnes sympathiques qui pensent : « Je ne devrais pas me sentir comme ça… C’est absurde ! » Cette réaction n’est pas du tout appropriée. 40 Foire aux questions

Et c’est justement parce qu’elle suit une logique que la dépression est guérissable. À la différence de la vieillesse et des impôts, ce n’est pas une fatalité mais plutôt un problème solvable au même titre qu’une fuite de plomberie ou un caniche désobéissant : on doit lui mener la vie dure parce qu’on peut en triompher. Il suffit pour cela d’agir sur ses causes.

Ceci dit, il est vrai que la durée minimale de certains chagrins naturels n’est pas compressible, mais même dans ces cas-là on peut toujours trouver le moyen de vivre mieux, ou moins mal, la période d’inévitable souffrance et de faire en sorte qu’elle ne se prolonge pas au-delà. Bain de pied et dents de la mer

Cette définition de la dépression comme « malheur durable », quoique aussi neutre que possible, ne l’est pas tout à fait. En effet dès qu’on aborde ce sujet délicat on s’engage dans un sens : on dramatise ou on minimise.

En lisant ce livre, vous aurez parfois l’impression que je parle de la dépression avec trop de légèreté – comme si je prenais une montagne pour une taupinière, ou plutôt, puisqu’une dépression est un creux, un gouffre pour un nid-de-poule. Mais peut-être (on ne sait jamais) que vous aurez l’impression inverse, celle que j’en rajoute, faisant passer un verre d’eau pour l’immense océan…

Alors la dépression : baïne ou abysse ?

Pédiluve, c’est-à-dire bain de pied, ou mystérieuse faille sous-marine – le genre d’abîme dont on ignore le fond et d’où les sondes ressortent proprement sectionnées par des « dents de la mer » encore inconnues ?

Il n’y a pas de réponse simple à cette question.

On peut mesurer objectivement un éléphant (environ trois mètres) ou un sphinx tête-de-mort (six centimètres d’envergure) mais pas la dépression. Étant une réalité émotionnelle, elle n’a pas de forme fixe, et sa taille fluctue en fonction de nombreux paramètres.

Parmi lesquels le langage.

En effet les dimensions de la dépression changent en fonction des mots qu’on emploie pour parler d’elle. En la dramatisant, on la dilate ; en la minimisant, on la rapetisse et l’abrège.

Je ne veux pas dire par là que la dépression semble plus anodine quand on se tourne vers des euphémismes, ni qu’elle paraît plus grave lorsqu’on 41 Marre de la vie ? emploie des termes forts, même si bien sûr c’est le cas, mais bien qu’elle est plus ou moins facile à gérer selon les noms dont on la baptise.

Envisager le malheur durable, ou dépression, comme une « pathologie récidivante et invalidante », une « maladie mentale chronique et incurable », un « cancer de l’âme », etc., l’envenime dangereusement ; le définir comme un « cafard », un « coup de blues », un « passage à vide », une « phase de transition », un « temps de latence », un « moment de réflexion », voire « une période de remise en question très nécessaire », l’atténue, l’apaise et la lénifie… Mais nous reviendrons plus tard sur ce point, qui n’a rien d’un détail. Un hippopotame au petit déjeuner

Je pense que vous serez d’accord : colossale ou dérisoire, la dépression constitue un problème pour la personne qui se trouve à l’intérieur et qui n’a pas encore découvert ses multiples issues de secours.

Mais est-ce vraiment un problème… ou plusieurs ?

Autrement dit une somme de difficultés de moindre importance ?

Beaucoup de spécialistes parlent du malheur durable, ou dépression, comme le philosophe grec Démocrite (qui vécut au quatrième siècle avant notre ère) décrivait l’atome. Pour eux, c’est un élément indivisible. Ce point de vue, qui n’a rien de bien encourageant, n’aide pas non plus à y voir clair.

Car la dépression n’est pas un monolithe.

Elle est constituée de peur, de tristesse, d’une manière de se tenir voûté, de tics de langage – par exemple « ça me dégoûte » –, d’habitudes alimentaires hasardeuses, etc. La dépression n’est, au fond, rien de plus que le nom dont on chapeaute une somme de désagréments ou de problèmes moins importants. On peut toujours la scinder en éléments plus petits.

C’est d’ailleurs une excellente idée.

Divide et impera, nous conseille la sagesse des nations par le biais d’un proverbe antique. Effectivement on règne d’autant mieux qu’on divise. Pour prendre le contrôle sur ses états d’âme, il est bon de les découper en tranches ; pour triompher de la dépression, envisager séparément ses différentes parties est une stratégie qui n’est pas dénuée d’intérêt. C’est le moyen de ne pas se sentir submergé par le tout qu’elles composent.

À l’époque je partageais mon appartement avec mon amie Ophélie, qui à cette période de son existence n’était pas moins malheureuse que moi, je la 42 Foire aux questions découvrais souvent en larmes sur le canapé du salon, un girafon en peluche dans les bras. Et chaque fois, nous avions le même dialogue :

Moi : Mais qu’est-ce qui te fait pleurer, exactement ? À quoi tu penses ?

Elle : Non… Rien… C’est pas la peine.

Moi : Mais si, dis-moi ! Peut-être qu’il y a une solution…

Elle : De toute façon ça ne sert à rien… [Sanglots mouillés.] C’est un TOUT !

C’est vrai : la dépression est un tout. Et c’est précisément parce que c’est un tout qu’il vaut mieux la découper en tranches. On ne mange pas un hippopotame comme une cacahuète ; pour le mammifère aquatique il faut plusieurs bouchées. Des émotions aux résultats

Mais revenons sur cette notion de problème. Pourquoi la dépression en constitue-t-elle un, ou plusieurs ?

Ce n’est pas uniquement parce que les émotions qui la caractérisent sont si atroces (dans la perspective « abysse »), ou du moins si fâcheuses et enquiquinantes (dans la perspective « baïne »).

C’est aussi parce que, lorsqu’on est sous l’emprise de ces émotions indésirables, on n’agit pas de la même manière, et donc on n’obtient pas les mêmes résultats, que lorsqu’on ressent de la joie, de la curiosité, de l’amour, de l’enthousiasme ou de l’espoir.

Dans émotion, il y a motion : nos sentiments nous poussent, nous tirent, nous électrisent… et parfois nous figent en plein élan comme un arrêt sur image. Certains états d’âme ont des pattes de pur-sang et des ailes de victoire : à califourchon sur leur dos, un marathon n’est plus qu’une promenade de santé. D’autres ont des semelles de plomb : dès qu’on les enfile, le plus petit effort devient tout un calvaire.

Dans un certain état émotionnel, on saute de son lit en sifflotant, on abat vite fait bien fait une grande quantité de travail avec la même facilité que s’il s’agissait de prendre une douche, on tisse des relations affectueuses et harmonieuses avec ses semblables, et on trouve un billet de vingt euros sur le trottoir.

Dans un autre état émotionnel, on se traîne hors de son lit en soupirant à fendre l’âme, on ne prend pas de douche parce que ce serait trop de travail, on ne communique avec les autres que pour râler ou pour geindre, et on ne 43 Marre de la vie ? voit pas le billet de vingt euros sur le trottoir parce qu’on garde les yeux rivés sur les crottes de chien.

On appelle « dépression », le vécu de quelqu’un qui s’est enlisé dans un état d’âme de ce genre – un état qu’il perpétue malgré lui jour après jour par des habitudes mal choisies. Du coup, cette personne n’arrive pas à se comporter comme elle voudrait ni à obtenir ce qu’elle désire.

La dépression est l’état émotionnel le plus stérile, celui à partir duquel on est incapable de réaliser ses ambitions. Déprimé, on procrastine, on voit des obstacles insurmontables partout, et on a besoin de toute son énergie pour laver deux fourchettes.

Pour recevoir de la vie sa part de gâteau aux cerises, il est impératif de sortir de cet état pour entrer dans un autre plus fécond, parce que plus joyeux.

Lorsque votre volonté d’amélioration faiblira, ce qui nous arrive à tous de temps en temps, lorsque vous serez tenté de vous abandonner au cynisme, au découragement, aux idées noirâtres, souvenez-vous donc de ceci : la dépression vous sépare de vos rêves. Pour les rejoindre, pour les étreindre, pour les changer en réalité, vous devez absolument franchir cet obstacle. Les saisons de l’âme

On assimile très souvent la dépression à une maladie, métaphore qui passe pour une vérité littérale auprès de ceux, nombreux, qui la prennent au pied de la lettre… on verra plus loin avec quelles conséquences. Une autre métaphore moins populaire mais sans doute plus appropriée assimile cet état d’âme à une période de l’année : la dépression est l’hiver de l’âme.

Dans la vie, il y a des hauts et des bas, personne ne prétendra le contraire. D’une manière tout aussi incontestable, dans l’année il y a des saisons clémentes et d’autres qui le sont moins. Aux collines du bien-être et aux cimes de l’enthousiasme et de la joie correspondent le printemps et l’été chaleureux ; aux vallons creusés par la tristesse et le manque, l’hiver morne et sec. La dépression est comparable à cette saison inhospitalière.

En janvier, la nature se repose, et son sommeil réparateur est si profond qu’il ressemble à un coma. Le climat est revêche, morose. Tout paraît mort et désespéré, quoiqu’en sous-main, le muguet de mai prépare déjà l’éclosion festive de ses clochettes enfantines. 44 Foire aux questions

La métaphore qui rapproche la dépression d’une saison permet de mettre en lumière son caractère provisoire. L’hiver ne se prolonge jamais plus de quelques mois : on ne l’a jamais vu lambiner jusqu’à juillet. De même, la durée de la dépression est limitée.

C’est pour cela que, dès l’introduction, je vous signalais que pour que votre dépression tire sa révérence, vous n’aurez probablement besoin que d’un peu de patience : la saison des frimas et du verglas ne persiste pas éternellement. Ne soyez pas inquiet ; ce mal-être ne va pas durer. D’ailleurs, est-ce que vous ne sentez pas déjà sur votre peau, ou sur votre esprit, comme une caresse subtile ? C’est l’haleine du printemps rayonnant et fleuri ; l’âge de glace va bientôt lui céder la place.

Bien sûr, comme toute similitude, le rapprochement entre la dépression et l’hiver n’est pas pertinent à 100 %. La métaphore a ses limites. Il y a une différence non négligeable entre l’état d’âme qu’on surnomme dépression et cette saison ; nous verrons laquelle tout à l’heure. Pas de salade

Vous connaissez maintenant la réponse à la question « Qu’est-ce que la dépression ? » Passons sans tarder à…

Mais je vois que vous avez l’air déçu.

Vous espériez autre chose ?

Peut-être une définition plus scientifique de la dépression, des listes de symptômes, des pourcentages, des statistiques, des scanners en couleur de cerveaux spleenétiques… bref, la salade habituelle.

Si ce n’est salade au sens de « fariboles », du moins au sens de « hors- d’œuvre ». L’approche scientifico-statistique de la dépression titille le désir de comprendre sans le combler. En poursuivant votre lecture, vous découvrirez que vous pouvez très bien vous en passer : ce n’est pas le plat principal.

Certains lecteurs (je suis sûre que vous ne serez pas de ce nombre) vont trouver ça difficile à admettre, mais pour déchiffrer nos émotions et apprendre à les dominer, à les diriger, nous n’avons pas besoin de savoir quel est le pourcentage exact de déprimés dans le monde, ni quelle zone précise de notre cerveau s’éteint et se met en berne, ou au contraire s’illumine et se dilate, selon que l’on des rumine des idées noires ou que l’on grignote aimablement des pensées couleur de rose. 45 Marre de la vie ?

De plus toutes ces listes, pourcentages et statistiques, quoique scrupuleusement corrects, espérons-le, sont trompeurs. Ils nous laissent entendre que la dépression n’a plus de mystère pour la science alors que celle-ci est loin d’avoir déchiffré tous ses mystères. Quelques loustics (mais ils ont un sacré culot) vont même jusqu’à prétendre que la science de la matière n’entrave que dalle aux subtilités de l’âme.

Ceci dit, des informations, je vous en donnerai, et beaucoup. Simplement ce ne seront pas celles auxquelles vous vous attendez. D’ailleurs, je me délecte à l’avance de la surprise, peut-être même de la stupeur, qui se peindra sur votre visage lorsque vous découvrirez dans ces pages certains secrets, sinon sidérants, du moins inouïs, sulfureux… et salvateurs.