Spéculer en bourse est-il vraiment conseillé ?

Lettre d’un homme d’affaires à son fils pour réussir dans le vie.

De John Graham, Union Stock Yards, Chicago, à son fils Pierrepont, Auberge des Voyageurs, New Albany, Indiana. M. Pierrepont a pris un petit risque en vendant à découvert des côtes à la Bourse de porc et son père l’a appris tout à fait par hasard.

Chicago, 15 Juillet,

la reussite est en moiCher Pierrepont : J’ai déjeuné hier avec le jeune Horshey, de la société Horshey & Horter, courtiers en céréales et alimentation, et alors que nous discutions du faible marché des porcs, ton nom a été mentionné en passant, et il m’a félicité d’avoir un fils si futé.

Comme un vieil imbécile, j’ai reconnu que tu étais un garçon intelligent, bien que j’aurais mieux fait de me taire car il semble que chaque fois que je commence à vanter tes qualités, je doive terminer au rabais.

Horshey tenait tellement à montrer que tu étais un poids lourd – il veut gérer une partie de mes affaires à la Bourse – qu’il a réussi à prouver que tu n’étais qu’un poids plume.

Il m’a dit que tu lui avais donné l’instruction de vendre 100 000 côtes à découvert la semaine dernière, et qu’il te les avait achetés par télégraphe avec un profit pour toi de 4.600 dollars et des poussières.

J’étais terriblement en colère, tu peux aisément le deviner, d’apprendre que tu avais spéculé, mais j’ai dû avaler la couleuvre et admettre que tu étais un garçon bien futé.

J’ai dit à Horshey de fermer le compte et de m’envoyer le chèque de tes bénéfices et que je te le transmettrai, car je voulais te filer un tuyau sur le marché avant que tu fasses d’autres transactions.

Tu trouveras le chèque ci-joint. Je te prie de bien vouloir l’endosser à l’ordre du trésorier de La Maison pour les demi orphelins et me le retourner immédiatement. Je veillerai à ce qu’il le reçoive avec tes compliments.

Maintenant, je vais te donner ce tuyau sur le marché. Il y a plusieurs raisons pourquoi il est risqué de faire des opérations boursières en ce moment, mais la plus importante est que Graham et Cie te licenciera si tu le fais.

Chercher le gain facile, c’est comme patauger autour du bord d’un vieux bassin d’eau : au début, ça paraît sans danger et aisé, mais avant même qu’on s’en aperçoive on fait un pas par-dessus le bord dans l’eau profonde.

La bourse des blés est à seulement 30 pieds de l’autre côté, mais elle mène directement à l’Enfer. Et spéculer sur la marge signifie spéculer sur le bord ébréché du néant

Dans ce système, quand un homme achète, il achète quelque chose que l’autre ne possède pas. Quand un homme vend, il vend quelque chose qu’il ne possède pas. Et je sais d’expérience que le profite net sur rien est zéro.

Quand un spéculateur gagne, il ne s’arrête pas jusqu’à ce qu’il perde, et quand il perd, il ne peut pas s’arrêter jusqu’à ce qu’il gagne.

Tu es dans le métier depuis assez longtemps maintenant pour savoir qu’il ne faut que 30 secondes à un “taureau” (6) pour perdre sa peau ; et si tu veux bien me croire sur parole quand je te dis qu’on peut peler un “ours” (7) tout aussi vite à la Bourse, même la bourse de commerce indien n’utilisera ta peau comme couverture pendant les longs mois d’hiver.

Comme tu es fils de boucher, tu crois que tu en sais un peu un plus que d’autres sur le Porc en papier. C’est complètement faux. On sait que les hommes les plus pauvres sur terre sont cousins des millionnaires.

Quand je vends des futures sur la Bourse, c’est pour des porcs qui voyagent dans le sel à raison d’un par seconde, et si la demande augmente j’ai de la viande solide à livrer.

Mais, si tu perds, la seule partie du porc que tu peux livrer est son couinement.

Je n’insisterais pas tant sur ce sujet si l’argent était la seule chose qu’on risquait de perdre à la Bourse. Mais si un employé vend du porc, et que le marché baisse, il risque de gagner de fausses idées et de mauvaises habitudes comme petite monnaie de ses bénéfices.

Et si le marché monte, il est probable qu’il baisse le respect de soi pour récupérer son argent.

La plupart des hommes pensent qu’ils peuvent compter tous leurs actifs en dollars et cents, mais un négociant peut devoir 1.000.000 dollars et être solvable. Un homme doit perdre plus que de l’argent pour être ruiné.

Quand un gars est droit et clair, ses créanciers ne perdent pas leur sommeil en se faisant du souci pour son passif. Tu peux cacher ta fourberie à ton cerveau et à ta langue, mais tes yeux ne garderont pas le secret. Quand la langue ment, les yeux disent la vérité.

Je sais que tu penseras que ton vieux fait toute une montagne d’un petit risque inoffensif. Mais j’ai sauvé des garçons bien plus futés que toi de la prison de Joliet quand il leur a semblé tout aussi facile de nourrir la Bourse du porc de mon tiroir caisse, après qu’elle ait aspiré toute leur épargne en 2 coups de langue.

Tu dois apprendre à ne pas surmener un dollar plus que tu ne surmènerais un cheval de trait. 3 pour 100 est un fardeau léger pour lui ; 6, c’est sans encore sans danger ; quand il en tire 10 il est probablement épuisé et tu dois veiller à ce qu’il ne regimbe pas. Quand il en tire 20 tu as une créature soit exceptionnelle soit totalement insensée, et tu veux savoir avec certitude laquelle c’est des 2 ; mais s’il en tire 100 c’est qu’il participe aux courses ou à quelque chose de tout aussi impitoyable pour les chevaux et les dollars, et très rapidement il ne te restera même plus sa carcasse à transporter à l’usine de colle.

J’insiste un peu sur le sujet de spéculation parce que tu habiteras à côté de la Bourse toute ta vie, et il vaut mieux en savoir plus sur les chiens du voisin avant d’essayer de les flatter.

Opérations Sûres, Bons Tuyaux et Véritables Occasions se précipiteront vers toi, remuant la queue, l’air innocent comme s’ils ne venaient pas tout juste d’égorger un agneau, mais ils te mordront. Le seul chemin sans risque à prendre dans la spéculation est de la fuir à toutes jambes.

Parler de choses sans risques me rappelle naturellement le cas de mon vieil ami du Missouri, le diacre Wiggleford. Le diacre était un homme très pieux, et il était bon selon ses propres critères, mais ces derniers étaient problématiques. Il passait la moitié du temps dans les réunions de prière à nous dire que nous étions tous de faibles navires et navigateurs.

Mais il était si occupé à exhorter les autres à donner de l’abondance que le Seigneur leur avait accordée qu’il en oubliait que le Seigneur l’avait gratifié lui-même d’environ 500.000 dollars qu’il avait placés, bien sûr, en investissements sécurisés.

Le diacre avait un frère à Chicago qu’il avait l’habitude de qualifier de plaie douloureuse. Le frère Bill était courtier à la Bourse, et, selon le diacre, il était non seulement impliqué dans une activité répréhensible, mais il était aussi piètre administrateur de ses gains coupables.

Il fumait des cigares à 4 sous et il portait un haut-de-forme. Il buvait un peu et jurait un peu et fréquentait l’église épiscopale, bien qu’il ait été élevé en méthodiste. Somme toute il semblait que Bill était une vraie tête de mule.

Un jour d’automne le diacre décida d’aller à Chicago pour acheter ses produits d’hiver et naturellement il décida de séjourner chez son frère, ce qui avait l’avantage d’être bien moins cher que l’hôtel Palmer House, même si, nous a-t-il dit à son retour, ça l’ait rendu malade de voir le gâchis.

Le diacre était impatient de dire à Frère Bill qu’à son avis, il ne valait pas mieux qu’un joueur de faro (8), parce qu’il avait coutume de se vanter qu’il ne laissait jamais rien le détourner de son devoir, ce qui signifiait se mêler des affaires des autres.

Je dois ajouter que pour la majorité des hommes le devoir signifie quelque chose de pénible que l’autre devrait faire. En réalité, le premier devoir d’un homme est de s’occuper de ses propres affaires.

D’après mon expérience, un homme doit accorder tout son temps et son énergie pour en maintenir un autre sur le droit chemin, et si on dépense 5 ou 6 heures par jour sur le caractère du voisin, on risque fort de bâcler la construction de sa propre personnalité.

Donc, dès le premier soir, quand Frère Bill est retourné à la maison de son travail, le diacre lui expliqua que chaque fois qu’il allumait son cigare il privait un Zoulou de 25 petites brochures utiles qui pourraient faire de lui un meilleur homme ; que les chevaux rapides étaient un piège et les chapeaux melon une ruse de l’Ennemi ; que la Bourse était le temple de Bélial et les courtiers ses fils et servants.

Frère Bill l’écouta patiemment, et quand le diacre sortit toute l’Écriture sainte qu’il avait en lui, et qu’il s’arrêta pour aspirer un peu d’air, il se glissa en quelque sorte furtivement, dans la conversation comme un jeune setter qui aurait été surpris avec des plumes sortant de ses babines.

“Frère Zeke” dit-il, “je réfléchirai avec le plus grand sérieux à ce que tu m’as dit. Je veux être un homme fort, sain et honnête, et honorer le contrat le jour de livraison. Peut-être, comme tu le dis, le mal est entrée en moi et le Contrôleur ne me laissera pas passer, et si j’arrive à voir les choses de cette manière, je règlerai mes affaires et je sortirai du marché pour de bon.”

Le diacre savait que Frère Bill avait amassé une fortune considérable et, comme il était célibataire, elle lui reviendrait de droit au cas où le courtier venait à disparaître par décret soudain de la Providence.

En réalité, il craignait que cet argent ne soit dilapidé dans un train de vie élevé et des opérations boursières. C’est pourquoi il avait tiré un coup de feu en plein dans la volée, espérant descendre ces 2 oiseaux.

Mais maintenant qu’il risquait d’exterminer tout le groupe, il voulut se protéger. “Est-ce que c’est risqué, William ?” demanda-t-il.

“Pas plus que l’école du dimanche” dit Bill, “si tu ne fais que du courtage et pas de la spéculation.”

“J’espère, William, que tu es conscient des responsabilités de ton intendance ?”

Bill poussa un gémissement. “Zeke” dit-il, “tu m’as mis au pied du mur et je suppose que je pourrais tout autant aller directement au bureau du Capitaine et régler l’affaire. Je n’ai pas acheté ou vendu un seul boisseau pour mon propre compte pendant un an jusqu’à la semaine dernière, quand j’ai reçu ta lettre annonçant ta venue. Alors j’ai vu ce qui me paraissait une opportunité sûre de boursicoter pour quelques cents par boisseau, et j’ai acheté 10.000 pour l’échéance de septembre, dans l’intention de te remettre les bénéfices en guise de petit cadeau, afin que tu puisses visiter la ville et prendre du bon temps sans que ça te coûte quoi que ce soit.”

Le Diacre crut que Bill s’est fait avoir et qu’il essayait de lui fourguer ses pertes, aussi adopta-t-il l’expression de visage qu’il prenait quand il assistait aux funérailles d’un individu insignifiant, et il riposta promptement et sèchement :

“Je suis étonné, William, que tu puisses croire que j’accepterais l’argent du jeu. Que ceci te serve de leçon. Combien as-tu perdu ?”

“C’est bien le pire – je n’ai pas perdu ; j’ai gagné 2.000 dollars,” et Bill poussa un autre soupir. “2.000 dollars !” dit en écho le diacre, et il transforma de nouveau l’expression de son visage en celle qu’il affichait quand il trouvait une fausse pièce dans sa caisse et qu’il ne pouvait pas se rappeler qui l’a lui avait refilée.

“Oui” poursuivit Bill, “et j’en ai honte maintenant, car tu m’as fait voir les choses sous un nouveau jour. Bien sûr, après ce que tu as dit, je sais que cela te serait un affront que d’accepter cet argent. Et je sens aussi maintenant qu’il ne serait pas juste que je le garde pour moi. La nuit portant conseil j’essaierai de trouver ce qu’il convient le mieux de faire.”

Je crois que le sommeil de Bill n’a pas été perturbé plus que ça, mais tu devines que le diacre a veillé tard le cadavre de ces 2.000 dollars. Le matin au petit déjeuner il demanda à Frère Bill de tout lui expliquer concernant ces affaires de spéculation, qu’est-ce qui faisait monter ou baisser le marché, et si le vrai maïs, blé ou porc, figuraient à aucune des étapes du processus.

Bill avait l’air triste et songeur, comme si sa conscience n’avait pas encore digéré les 2.000 dollars en question, mais il devait bien à Zeke cette explication.

Celui-ci avait changé l’expression de son visage en celle qu’il affichait quand il avait vendu à un client naïf des pois moulus et de la chicorée à la place du café, et de temps à autre il déglutissait comme s’il s’apprêtait à entonner un cantique.

Quand Bill raconta comment le bon et le mauvais temps influençaient le marché vers le haut et le bas, il hocha la tête et dit que cette partie de l’affaire était juste parce que le temps venait du Seigneur.

“Non, ce n’est pas le cas à la Bourse” rétorqua Bill ; “du moins, pas de façon claire ; ça vient du météorologue ou d’un menteur quelconque dans la région du maïs, et comme le météorologue se trompe souvent dans ses prévisions, je ne crois pas qu’il bénéficie d’une inspiration spéciale à ce sujet. Il s’agit de deviner ce qui se produira, pas ce qui s’est déjà produit, et quand le temps réel arrive tout le monde s’est trompé et a fait baisser le marché de 10 ou 20 cents.”

Cela fit tomber un peu les favoris du menton du diacre, mais il continua à l’interroger, et bientôt il découvrit que loin, très loin en arrière – environ une centaine de kilomètres en amont, mais c’était suffisamment près pour le Diacre – d’un marché à terme il y avait du vrai blé et des vrais porcs.

Il dit alors qu’il avait été mal informé et induit en erreur ; que la spéculation était une affaire légitime, impliquant de la compétence et de la sagacité ; que son dernier scrupule était enlevé, et qu’il accepterait volontiers les 2.000 dollars.

Sur ce, le visage de Bill s’éclaira immédiatement, il le remercia d’avoir exposé la chose de manière si claire et d’avoir dissipé les doutes qui le taraudaient. Il dit que dorénavant, il pourrait spéculer la conscience tranquille grâce au discours pertinent du diacre sur le sujet.

Il était seulement désolé de ne pas avoir eu l’occasion d’en parler avec lui avant le petit déjeuner, parce que ces 2.000 dollars avaient pesé si lourd sur sa conscience toute la nuit qu’il s’était levé très tôt et envoyé le chèque au pasteur du diacre en lui demandant de l’utiliser pour ses pauvres.

Zeke prit le train le soir même pour arriver chez lui à temps afin d’essayer de soutirer le chèque au pasteur, mais le vieux Doc. Hoover était un marcheur rapide et il avait dépensé les 2.000 dollars dès réception en provisions de charbon de chauffage pour les pauvres

Je mentionne le diacre juste en passant comme exemple qu’il est facile pour un homme qui se croit honnête de s’écarter du droit chemin quand il voit 2.000 dollars traîner au bord de la route, mais quand il se baisse pour ramasser l’argent celui-ci est en général accroché à un fil et il y a, caché derrière les buissons, un petit garnement qui le tire d’un coup sec. L’argent facile n’apporte jamais des intérêts ; l’argent facilement emprunté paye l’usure.

Naturellement, la Bourse ainsi que tout autre échange commercial, ont leurs usages légitimes, mais tout ce que tu dois savoir pour le moment, c’est que la spéculation sur le porc quand on n’en possède pas plus que ce qu’on voit dans son assiette au petit déjeuner, n’en fait pas partie.

Quand tu deviendras boucher, tu pourras aller à la Bourse en tant que négociant ; jusque-là tu ne peux y aller que comme pigeon.

Bien affectueusement, ton père, JOHN GRAHAM